Frankenstein, où le mythe Oedipien revisité

Frankenstein

J’ai assisté hier avec quelques bons amis à la superbe mise en scène de « Frankenstein », dans les ruines de l’abbaye de Villers la Ville.

Je n’en rajouterai pas sur les nombreuses critiques positives quand à la prestation théâtrale et surtout scénique (j’ai vraiment apprécié et recommande à chacun de s’y précipiter tant qu’il reste des places). Par contre, quelques réflexions mythologiques ont envahi mon esprit et je remercie mes partenaires d’un soir d’avoir surenchéri sur certains de mes fantasmes…

Finalement, dans cet histoire, de quoi s’agit-il ? Un homme, Viktor Frankenstein, qui fait sa prépa de médecine en lisant des livres d’alchimistes, est fasciné par la question du « principe vital ». Lorsque sa mère meurt en couches à la naissance d’un petit frère ou d’une petite soeur (j’ai du rater ce détail…), sa douleur lui fait perdre la raison et il se lance désespérément à la recherche de la solution qui lui permettrait de donner spontanément naissance à la vie, plus ou moins encouragé par certains de ses professeurs à l’école de médecine qu’il fréquente.

Son comportement inquiétant le force cependant à quitter le monde des vivants pour collectionner les pièces de cadavres, les recoller ensemble et tenter par toutes sortes de formules pseudo-scientifiques de leur donner une vie humaine. A l’instant où les forces publiques, représentatives de la norme, vont arrêter ses folies, voici justement qu’il arrive à ses fins et crée un monstre. Mais dans ce même instant, sa fiancée, qui a jusque là tout tenté pour le faire sortir de la folie, semble l’abandonner.

Traumatisé à la fois par sa réussite et par la perte de l’être aimé, il abandonne sa créature dans cette ville où chaque soir le passage d’un flutiste aveugle annonce les dangers mortels de la nuit.

La créature, elle, entend bien retrouver son géniteur et se met en devoir de le retrouver, avec l’aide de son compère le flutiste aveugle. Mais Viktor est retourné vivre dans la demeure familiale où il a retrouvé son aimée et se prépare à l’épouser.

C’est au jour des noces que le monstre retrouve celui qui l’a créé et qui, pour s’assurer l’exclusivité de l’amour de celui qui lui a donné la vie, tue sur l’autel du mariage la fiancée.

Fin de l’histoire.

La symbolique de cette histoire, son déroulement ne rappellent-ils pas étrangement le mythe d’Oedipe: un homme tue son père (le compagnon de la personne qui lui a donné la vie) pour s’assurer l’exclusivité de l’amour de sa mère (son géniteur). Le père chez Oedipe est aveugle, et le monstre lui est allié à un aveugle annonceur de malheurs.

La grande modernité de Frankenstein, c’est de désolidariser le mythe Oedipien des schémas sexuels conventionnels. Le fils tue la femme de son géniteur, car le géniteur est ici un homme. Le monstre de Frankenstein devient l’archétype de n’importe quel être désespérément à la recherche de ses origines. En donnant à son monstre un géniteur masculin, la question des origines perd ses références à la mère et renvoie simplement à « ce/ceux » qui nous précèdent.

Ce qui est par contre amusant, c’est de constater que la littérature autour du roman de Frankenstein en fait très directement un Prométhée moderne (cette fois en parlant de Viktor, le concepteur) pour la bonne raison que le roman est assez différent dans les liens entre les personnages principaux, de la mise en scène qui nous est donnée à voir à Villers la Ville.

Dans le roman de Mary Shelley, Elizabeth, qui meurt à la fin de l’histoire, n’est pas la fiancée de Viktor, mais bien sa demi-soeur, appelée à épouser un personnage mineur. Et ce sont les relations d’amour fraternel entre Elizabeth et Viktor, et surtout la mort du père de Viktor et d’Elizabeth, lorsqu’il apprend le décès de sa propre fille, qui marque le premier dénouement du drame.

Il est donc amusant de voir comment le détournement d’un détail romanesque peut également modifier les mythes fondateurs sur lesquels une histoire se construit. S’il est incontestable que Frankenstein est, comme son auteur l’a revendiqué, une référence à Prométhée – à travers cet homme qui agit puissamment sans avoir réfléchit aux conséquences de ses actes, et qui ensuite n’arrive plus à assumer lesdites conséquences – la simple adaptation du rôle d’un personnage à des exigences de mise en scène ( il ne fallait pas trop alourdir l’histoire en y rajoutant de nouveaux protagonistes, et l’amour fraternel entre Viktor et Elizabeth pouvait facilement se transformer en un amour plus charnel) peut transformer toute l’interprétation qui en est faite.

Ne serait-il pas également tentant de développer un raisonnement sur la place du monstre dans l’interdiction d’un mariage incestueux ?

Bien, il est temps que j’aille me reposer, ma prose risque d’en avoir dégouté plus d’un… Bonne nuit !

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l'enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison...), et conscient de la vanité d'avoir raison.

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