Ca veut dire quoi, illégal ?

lampedusa

Qu’il s’agisse des drames à répétition qui se déroulent au large de l’île de Lampedussa, ou des dernières déclarations tonitruantes de Maggie de Block qui se rengorge à qui mieux mieux des « succès » qu’elle engrange en réduisant le nombre de demandeurs d’asile dans notre pays, il est une expression qui semble revenir sans cesse, et surtout sans jamais être (re)mise en question: « illégal ».

J’aimerais justement me pencher un peu sur ce terme, car il est porteur du message clé qui traverse toute la politique d’accueil de nos pays européens: celui qui est « illégal », est « hors la loi ». Il n’a pas sa place parmi ceux qui sont « légaux ». Le fait d’être « illégal » est assimilé à un crime, qui mérite une punition, laquelle est d’être renvoyée « ailleurs », si possible vers un lieu où la personne est « légale », et si ce n’est pas possible… de la renvoyer « ailleurs ».

Or, ce terme, « illégal » ne veut en fait dire qu’une chose, c’est que la personne en question ne dispose pas des documents qui lui permettraient de résider dans le pays dans lequel il est « illégal ». Et s’il n’a pas ces documents, c’est tout simplement parce soit il ne dispose pas des compétences et des informations nécessaires pour les demander, soit il ne réponds pas aux critères que nous, pays d’accueil, imposons pour accéder à notre Eldorado.

Allons donc plus loin dans la réflexion et considérons ces critères. Ils tombent fondamentalement dans deux catégories:

  • absence d’antécédents judiciaires civils et pénaux (alors que la présence d’antécédents judiciaires politiques ou religieux sont plutôt des critères favorisant l’acceptation dans certains cas): la proportion de criminels avérés désireux d’échapper à leur justice en s’enfuyant vers l’Europe reste cependant assez faible. Soit le criminel en question dispose de moyens financiers qui lui permettent de corrompre suffisamment de gens, et il dispose alors des documents lui permettant d’immigrer, soit il reste une « petite frappe » et devra vite renoncer à ses projets;
  • absence de mise en danger des systèmes économiques et financiers en place dans le pays d’accueil. En gros: ne pas être pauvre ou sous-qualifié professionnellement. Ou ne pas être qualifié dans un métier à pénurie. L’écrasante majorité des « illégaux » qui arrivent chez nous le sont (illégaux) sur base de ce second critère.

Cette logique met donc en évidence que l’illégalité de l’immigré ne résulte en rien d’une insécurité civile ou pénale qu’il ferait courir à sa nouvelle terre d’installation, mais qu’elle traduit simplement la peur de toutes les conséquences qu’auraient sur notre vie quotidienne une arrivée massive de populations qui ne feraient que respecter parfaitement les lois du capitalisme. En fait, un illégal est une personne d’origine étrangère dont le principal défaut est d’avoir suffisamment d’esprit d’initiative que pour prendre le risque de tout quitter pour mieux vivre.

Car il faut du courage et de l’énergie pour quitter sa famille et son pays, pour fuir les incertitudes politiques et militaires, pour s’embarquer dans un camion, un container ou une barque pourrie sans en connaître la destination. Il faut de l’énergie et du sens de l’initiative pour  traverser des milliers de kilomètres, chercher à se faire comprendre dans une langue qui n’est pas la sienne, et jouer à cache-cache avec les gardes frontières.

Et donc nous choisissons d’appeler « illégaux » des femmes et des hommes, souvent jeunes, toujours prêts à travailler dur, quasiment jamais « délinquants », parce que nous avons peur. Nous avons peur qu’avec leur sens de l’initiative et leur énergie ils viennent prendre nos boulots alors que c’est la crise pour nous aussi, que nous devons retarder de quelques mois l’achat de notre nouveau smartphone, que nos allocations sociales sont à peine suffisantes pour payer un toit, un chauffage, de la nourriture, la télévision, internet, les GSM, les vacances,…

Eux, ils risquent d’accepter de travailler pour encore moins cher (c’est normal, ils n’ont pas de papier et sont « illégaux », donc ils acceptent n’importe quoi, pour n’importe quel salaire) et de nous voler nos emplois. Ils risquent d’alimenter une économie parallèle faite de marchands de sommeil, d’entrepreneur véreux, de commerçants underground. Il se peut même qu’à force d’essayer de se débrouiller, ils finissent par commettre l’un ou l’autre larcin pour survivre: ils seront alors devenus illégaux de par leur délinquance civile ou pénale, et l’on pourra enfin les bouter dehors en toute bonne conscience.

Si un homme d’affaire russe ou ougandais, bardé de ses millions de dollars, demande à émigrer vers la Belgique (mais pourquoi le ferait-il, il a sans doute tout ce qu’il veut chez lui), lui refuserait-on son visa ?

Soyons honnête: arrêtons de donner de manière hypocrite à des femmes, de hommes et des enfants un qualificatif qui résonne comme une condamnation. L’article de la loi que ces « illégaux » ne respecte pas est un article qui a pour seul objet de dire qu’il est interdit aux pauvres de venir chez nous, car ils risquent de nous appauvrir. Arrêtons l’hypocrisie. Appelons les comme ils sont: « des pauvres cherchant un pays plus confortable que le sien ».

Est-ce un crime ? Alors si oui, il nous faut examiner ce qui fait « crime » dans cette affirmation. Par exemple, si vous choisissez, arrivé à l’âge de la pension, d’aller vous installer au soleil de la Tunisie ou du Maroc, parce que c’est quand même plus agréable que la Belgique, vous devenez « un riche cherchant un pays plus confortable que le sien ». Etes vous criminel pour autant ? Non ? Alors où est la différence ? Un seul mot fait la différence entre ces deux phrases. Et la conclusion devient très claire:

Un illégal est un pauvre

Voilà ce que notre système de migration ne veut pas reconnaître. Elle cherche à ergoter sur le fait de savoir si telle région est plus ou moins dangereuse lorsqu’on y renvoie un « illégal ». Mais cela n’a aucun sens. Lorsque nous avons eu besoin de travailleurs dans nos mines, nous ne nous sommes pas demandé si les Italiens, puis les Marocains qui venaient travailler ici vivaient plus ou moins dangereusement dans leurs villages.

Toute cette approche relève d’un aveuglement misérable: nos économies avancées ont choisi de transmettre les images de notre confort aux économies les plus pauvres. Tous voient les images de nos Eldorado reflétées par les séries télé et les personnages glamour qui hantent nos petits écrans. Nous avons tout fait pour que « les pauvres » (et futurs illégaux) n’aient qu’une seule envie: vivre la vie rêvée des écrans. Et nous mettons aussi tout en oeuvre pour que cette vie rêvée ne puisse se vivre chez eux. Mettons nous à leur place: il y a un ailleurs meilleur, désormais vous pouvez le voir, mais il vous est interdit de l’importer chez vous (nous les riches ne vous en donnons pas les moyens) et il vous est interdit de venir partager ces richesses chez nous.

Je crois que Gregory Bateson aurait adoré cette double contrainte socialement schizophrénogène: quand vous essayez de vous profiter d’une vie meilleure chez vous, nous ne vous en donnons pas les moyens, et quand vous essayez d’en profiter chez nous, nous vous rejetons à la frontière; pourtant tout notre discours est de vous promettre une vie meilleure.

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l'enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison...), et conscient de la vanité d'avoir raison.