La fausse question des Afghans

Lampedusa2014

J’ai beaucoup traité ici de la situation des demandeurs d’asiles Afghans et la manière inhumaine et indigne avec laquelle la Secrétaire d’Etat à l’Immigration gère cette situation.

De nombreuses personnalités semblent prendre conscience des drames individuels qui se jouent, ainsi l’archevêque de Malines est le premier des grands responsables « philosophiques » à avoir pris position et engagé sa personne sur ce dossier. Je vous invite à écouter à ce propos la longue et très courageuse déclaration qu’il a faite à la fin de sa rencontre avec les marcheurs Afghans à l’Abbaye d’Affligem.

Paradoxalement, le traitement médiatique de ce dossier pourrait cependant desservir  une protection plus fondamentale encore des Droits Humains. Je lis dans des médias modérés (comme l’éditorial de Béatrice Delvaux dans « Le Soir » de ce matin) la nécessité de reconnaître « la singularité de la situation collective de ces sans-papiers venus d’un pays qui n’a pas retrouvé la paix ». Non seulement cette affirmation constitue un merveilleux oxymoron, mais de plus, il continue à véhiculer cette impression que la situation des Afghans est particulière, parce que nous y constatons – toujours grâce aux médias – que la vie y est insupportable et dangereuse.

Et un tel message, délivré de cette manière est doublement dangereux:

  • Il existe sur notre planète un nombre important de situations humanitaires dont ni les journaux, ni les télévisions ne se font les porte-paroles. Combien de catastrophes naturelles sont aujourd’hui effacées dans nos souvenirs alors même qu’elles nous avaient touchés profondément ? Combien de conflits oubliés, de massacres inter-ethniques inconnus parce que pour contrecarrer à l’audimat trois morts sur nos routes, il faut bien 500 cadavres découpés à la machette ? Comme le rappelait Mgr Léonard dans son message (voir vidéo plus haut), que serait-il advenu de nos grands parents si à l’aube du second conflit mondial la France avait refoulé chez eux ces belges qui déferlaient alors même que leur armée n’avait pas été capable de retenir l’ennemi pendant plus de quelques heures ? N’est-il simplement pas normal qu’un être humain, confronté à un drame humanitaire ou à une situation de désespoir et de danger fuie vers un lieu qui lui paraisse plus sur ?
  • Mais il faut avoir le courage de regarder plus loin: quel est aujourd’hui le rôle des frontières ? Protéger collectivement les occupants d’un territoire contre les éventuelles menaces économiques et militaires que pourraient constituer tout aussi collectivement les occupants d’autres territoires ? Ou empêcher tout individu, même si ses intentions ne sont pas malveillantes, de pénétrer sur ce territoire ? Aujourd’hui, c’est malheureusement la seconde option qui est défendue par la presse (populaire ou modérée), relayant ainsi le discours de peur de l’autre et de repli sur soi des politiciens du centre à la droite extrême.

Et c’est bien ce second problème qui me paraît fondamental et sur lequel des personnes aussi influentes que Mme Delvaux ou Mme Annick Hovine semblent continuer à achopper. La question fondamentale reste: peut-on être illégal parce que l’on est né du mauvais côté d’une frontière: Est-on ce que l’on naît ?

La réponse devrait être égoïste, car ce sont les seules réponses sincères. Et la réponse devrait être stratégique, car ce sont les seules réponses intelligentes. La réponse devrait être que l’on ne peut être illégal en un lieu pour la simple raison que l’on n’y serait pas né. Nos grands-parents n’étaient pas illégaux en France lorsqu’ils fuyaient l’occupant nazi, nos arrières grands aïeux n’étaient pas illégaux lorsqu’ils ont quitté l’Afrique il y a des millions d’années pour venir coloniser les premières terres d’un continent qui se détacheraient plus tard pour construire l’Europe.
Ce non est égoïste, car nous pourrions un jour nous aussi être confrontés à la nécessité de vivre ailleurs, que ce soit à l’intérieur de notre propre pays (le décret « Woning in eigen streek » n’allait-il pas dans cette direction, où à l’extérieur comme ce fut le cas lors des deux guerres mondiales ?
Ce non est surtout stratégiques, car il convient de regarder ce qui se profile à l’horizon: les flux migratoires ne baissent jamais dans l’histoire de l’humanité, et soit ils ont été traités par le rejet, la répression et le renvoi des populations vers moins d’humanité, soit ils ont été traités avec optimisme, acceptation et finalement encadrement (comme ce fut le cas dans les grandes collectivités nées de migrations récentes, comme les Etats-Unis, le Canada ou l’Australie) transformant les pays accueillants en leaders économiques de leurs régions.

Mais nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde !

Voilà un argument qui ne résiste à aucune analyse sérieuse: les flux migratoires d’un pays comme la Belgique, et plus généralement d’une région comme l’Europe sont extrêmement faibles. Le nombre d’entrants dépasse légèrement celui des sortants, mais les chiffres publiés par les sources les plus officielles sont formels: l’immigration représente en Europe (source Eurostat) en 2010 0,5 pour cent de la population européenne. Mis il faut aussi noter que « En 2010, quelque 3,1 millions de personnes ont immigré dans l’un des États membres de l’UE (voir tableau 1) et au moins 2,0 millions d’émigrants auraient quitté le territoire de ces États », ce qui donne au mieux 1 millions d’immigrants « nets » pour une population européenne de près de 500 millions d’habitants, soit… un cinquième de pour-cent. Et – soyons franchement égoïstes – la situation n’est pas particulièrement pire en Belgique. Ah oui… les mêmes statistiques nous apprennent que seulement 5 pour-cent des migrants proviennent de pays à « Indice de Développement Humain » faible. Donc, nous « importons » une proportion de « pauvres » plus faible que celle déjà présente dans notre population (on nous parle de 20% de nos populations vivant sous le seuil de pauvreté, non ?).

Nous ne devrons pas accueillir toute la misère du monde, parce que la grande misère du monde se soigne près de chez elle. Les migrations les plus importantes des pays à faible Indice de Développement Humain se font vers d’autres pays voisins, et c’est seulement quand les conditions de vie dans ces pays voisins deviennent totalement insupportable que le migrant fuit plus loin. Un peu comme certains de ces Afghans qui après avoir fuit en masse vers l’Iran ou le Pakistan, viennent en Europe parce que leur liberté de pensée – par exemple par rapport au fondamentalisme religieux – les met en danger dans leur propre pays: les Afghans ne nous « importent » pas des burquas, ils fuient des pays où elle leur est imposée !

Ils nous prennent nos emplois

De nouveau il faut combattre cette affirmation incomplète et erronée. Tout d’abord, il ne faut plus démontrer combien il est difficile pour un étranger non-européen de se faire engager dans un emploi à son niveau de compétence en Belgique. Le réflexe « blanc-bleu-belge » n’est sans doute plus inscrit dans beaucoup de manuels officiels de recrutement, mais la pratique de rejet pour « mauvaise couleur de peau » ou « mauvais accent » est vécue chaque jour par de nombreux belges de deuxième ou troisième génération qui ont le malheur de porter un nom trop ensoleillé…

Mais en plus de cela, ces immigrés lorsqu’ils trouvent un emploi (et ils cherchent et trouvent souvent) acceptent souvent des emplois que les nationaux n’acceptent plus, à des conditions proches de l’esclavagisme, et développent une nouvelle économie qui génère de la consommation, et d’abord de la consommation locale. Pendant que les enfants de « nationaux de souche » achètent de l’électronique « made in ailleurs », les premiers besoins de l’immigrant, sont des besoins fondamentaux comme le logement (par principe « made in ici »), l’alimentation (qui fait d’abord vivre l’agriculture locale ou proche) et les vêtements (qui font principalement vivre le commerce local). Un euro gagné par un immigrant est dépensé pour des besoins plus fondamentaux, et donc est dépensé plus localement.

Et pour en revenir à une approche égoïste et stratégique, ne serait-il pas temps de se demander qui va subvenir aux besoins des générations vieillissantes en matière de pensions et de soins de santé ? Nos gouvernants font-ils vraiment le bon calcul en rejetant à la mer des immigrants désireux de consommer et de travailler chez nous, et donc de cotiser dans nos systèmes de sécurité sociale ? Dans le même temps, ces mêmes gouvernants n’arrêtent pas de nous préparer à devoir travailler plus longtemps, cotiser plus pour bénéficier d’une sécurité sociale de plus en plus privatisée. Et donc de moins en moins de sécurité personnelle.

La question de l’immigration, ce n’est pas celle de la mise en danger de populations locales par l’invasion de barbares voleurs, violeurs et tueurs, c’est celle de la mise en danger à la fois de populations renvoyées vers des lieux dont elles ne peuvent que vouloir s’enfuir et de populations locales à qui l’on retire une source importante de confort pour l’avenir.

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l'enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison...), et conscient de la vanité d'avoir raison.