Enseignement: mes pistes pour le nouveau premier degré

Travaillant dans l’enseignement depuis seulement trois ans, je ne peux que constater le peu de crédibilité que la nouvelle réforme du premier degré de l’enseignement secondaire semble recevoir de la part des acteurs de première ligne.

Il est vrai que pour un enseignant avec une longue carrière derrière lui, cette réforme est la énième et ne semble pas fondamentalement « révolutionnaire ». Heureusement d’ailleurs, car les mêmes acteurs de la première ligne se révolteraient sans doute face à un changement massif. Et pourtant…

Et pourtant, il me semble qu’il y a des pistes qui pourraient être examinées, sur base des éléments du nouveau décret, et sans doute même dans le respect de celui ci. Ce que j’ai compris de cette nouvelle organisation (en tous cas pour ce qui concerne le premier degré « commun » que fréquente la majorité de nos têtes blondes dès lors qu’elles ont franchi l’épreuve du CEB):

  • Il faut prendre le premier degré comme un ensemble de deux ou trois ans devant permettre aux élèves d’acquérir les compétences nécessaires pour s’insérer avec succès dans le deuxième degré qui conviendra le mieux à leurs aspirations et à leurs compétences;
  • cette notion d’ensemble implique la disparition du redoublement à quelque stade que ce soit: un élève passe normalement deux ans dans le degré pour obtenir son CE1D, et dispose d’une année supplémentaire (la 2ème S) pour renforcer ses compétences si elles ne sont pas suffisante pour envisager le 2ème degré de son choix.
  • si possible cette réforme doit se faire sans modification sensible en terme de personnel éducatif (heureusement, si l’on veut bien considérer que nous possédons le plus haut taux d’enseignant par élève au monde).

L’aversion de l’être humain face au changement nous pousse à croire que ces modifications devront se faire dans un schéma d’organisation scolaire inchangé. Si c’est le cas, on verra bien entendu des élèves arriver en première année d’humanité en se disant que « de toute manière, en trois ans, on passe d’office ».

Il me semble que l’on pourrait sans doute regarder les choses autrement, à condition de remettre en cause certains tabous:

  1. Le premier tabou que je mettrais à mal est celui de la remise à zéro des compteurs en début d’année scolaire: une fois les épreuves de juin terminées, la réussite ou l’échec constaté, les décrets actuels comptent sur des documents administratifs (les PIA) pour assurer la transition d’une année sur l’autre. Dans les faits, les professeurs trop concentrés sur la relation à créer avec leurs nouveaux élèves, ne lisent pas ces PIA, ne discutent que trop peu avec les collègues ayant pris en charge les élèves l’année précédente, et partent de l’hypothèse que leur cours de deuxième année « doit bien être donné ». Le matériel scolaire n’aide pas: les élèves ont « remis » les manuels de première année en vente, ou en retour de location, et disposent désormais de manuels (de deuxième année) qui n’est peut-être pas encore adapté à leur propre acquisition de compétence.
  2. Le deuxième tabou que je mettrais en question est celui de l’attachement du titulaire à un « groupe classe ». Le titulaire est responsable aujourd’hui d’un groupe d’élèves qui est construit comme un « bloc » immuable, avançant ensemble dans tous les domaines simultanément. Les élèves restent 80% du temps dans le même local (qu’il soit petit, grand, confortablement équipé ou pas), et ils voient se succéder au cours de leur semaine les professeurs. Le titulaire perçoit d’abord la classe comme un « groupe » qui lui appartient en tant que groupe. Il s’attache bien entendu aux individualités, mais ne peut s’empêcher de mettre chaque individualité en relation avec le groupe-classe en qualifiant des notions d’influences mutuelles de l’enfant sur le groupe et du groupe sur l’enfant.

Alors, quelle serait ma proposition ?

  1. Créer une continuité d’enseignement sur les deux premières années pour les élèves respectant un parcours « normal » dans un domaine de compétence: par exemple, comme professeur de néerlandais, une de mes attributions serait de faire suivre le cursus de base en néerlandais à une majorité d’élèves, et ce pendant deux années d’affilée. Je serais donc responsable de les amener à la réussite en deux ans ou à identifier suffisamment tôt un besoin de soutien ou de remédiation. J’enverrais ainsi en remédiation immédiate tout élève qui sur un point particulier du programme, n’arriverait pas à acquérir les compétences requises au même rythme que ses congénères. Ces deux premières années se caractériseraient donc par une continuité d’enseignement, des remédiations immédiates chaque fois que c’est nécessaire, et un bilan de compétences acquises exprimé positivement et pas en terme de réussite ou d’échec. Le complément de cette sanction serait de savoir si les compétences acquises permettent ou non d’affronter la matière proposée au 2ème degré. C’est la notion de « groupe-cours » qui remplace celle de « groupe-classe ».
  2. Du point de vue des élèves, il n’y aurait pas de remise à zéro des compteurs: il faut avoir acquis un niveau de compétence que l’on peut rendre perceptible de manière progressive: un peu comme un jauge qui indiquerait où l’on en est par rapport à un parcours idéal. Et ce parcours n’est pas décrit comme une suite de 2 années, mais bien comme un degré qui se parcours en deux ans. Il n’y a plus de « réussite » ou « d’échec » en première année… parce qu’il n’y a plus de « première » année. Il y a un plus long congé au milieu d’un cycle de deux années civiles. Et dans la grande majorité des cas, on retrouve dans chaque matière le professeur que l’on avait l’année précédente
    Bien entendu, cette proposition présente le risque des situations relationnelles difficiles entre un professeur et un élève. Il me semble que le rôle d’un médiateur scolaire pourrait alors aussi être d’aider à trouver des solutions à de telles situations, incluant à l’extrême le déplacement d’un élève d’un groupe-cours vers un autre…
  3. Que se passerait-il alors la troisième année ? Ne pourrait-on envisager une année beaucoup plus ciblée sur les compétences faisant défaut, et un simple « entretien » des connaissances et compétences dans les domaines qui ont donné satisfaction au cours des deux premières années ? Imaginons même un élève avec de très sérieuses difficultés dans quatre branches importantes: Langue Maternelle, Mathématique, Sciences et Néerlandais. Mon horaire de prof de néerlandais pourrait très bien comporter une plage horaire de quelques heures (plus que l’horaire normal du degré – par exemple 6 heures au lieu de 4) pendant laquelle je travaillerais les points faibles des élèves n’ayant pas acquis les compétences requises en néerlandais. Deux des ces (par exemple) six heures pourraient être consacrées à des travaux pratiques obligatoires pour TOUS les élèves de troisième année du premier degré, afin de maintenir leur niveau de compétence en néerlandais (par exemple en organisant des tables de conversation). J’imagine que tant un prof de math, qu’un prof de français ou de sciences pourrait imaginer une formule similaire.
  4. Un autre rôle qui change fondamentalement d’après moi dans une telle approche, est celui du « titulaire ». De mon point de vue, je ferais disparaître cette notion au profit d’une notion de « coach individuel », tout professeur pouvant être appelé à remplir ce rôle pour un ou plusieurs élèves. Chaque élève devrait choisir ou se voir assigner un professeur (peu importe la matière) qui serait son référent au sein de l’école, et le lien avec les parents en ce qui concerne la scolarité. L’avantage me paraît important: aujourd’hui, quelques professeurs se chargent de toutes les difficultés administratives liées à toute une classe. Cette charge est énorme et rend presque impossible l’individualisation des suivi. L’alternative serait de demander à chaque professeur (ou à des professeurs qui seraient volontaires pour cette démarche) d’effectuer le suivi individuel de trois, quatre ou cinq élèves. Il pourrait alors consacrer plus de temps individuel à chacun de ses « pupilles », et effectuer une coordination plus fine jusqu’au conseil de classe.

Beaucoup diront que mes idées ne sont pas nouvelles. Beaucoup trouveront des tas de raisons pour ne pas pouvoir les mettre en oeuvre. Mais peut-être que cette réflexion m’aidera moi à mettre mes propres idées au clair, et à envisager différemment les années qui se présentent devant moi.

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l'enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison...), et conscient de la vanité d'avoir raison.