Réinvestir dans l’école n’est pas une question d’argent.

iStock_Quatre_Enfants_LargeMa troisième année scolaire comme enseignant se termine ces jours-ci. Et à force de fréquenter ces classes dites « difficiles » qui se sont créées autour des intentions de lutte contre l’échec au premier degré, j’en suis venu à me dire que bien plus qu’une question de financement, c’est une question d’approche de la relation au jeune qui devrait nous inspirer si nous voulons vraiment amener ces enfants un peu perdus à retrouver une estime d’eux-mêmes basées sur des compétences citoyennes et responsables.

Dans ce cadre, une phrase de la tribune de Vincent de Coorbiter dans « Le Soir » du 25 juini m’a interpellé. L’ancien patron du CRISP s’y dit frappé par

le malaise qui s’accroît, malaise sur lequel les enseignants jettent un voile pudique mais qui se traduit crûment au niveau des élèves, trop nombreux à ne plus rien attendre de l’école.

Une petite remarque, sur le commentaire de Mr de Coorbiter. Tous les enseignants ne se voilent pas la face. Bien au contraire. Beaucoup se sentent par contre impuissants contre ce désinvestissement de l’école par les élèves. Car le grand défi des enseignants, c’est de rendre attractive – pour les élèves – une institution qui vue de l’extérieur n’a pas fondamentalement changé depuis 40 ans.

Je suis un vieux bonhomme (aux yeux des élèves au moins), mais un jeune enseignant (puisqu’il n’y a que 3 ans que je sévis dans le secondaire). Et une des choses qui me frappent lorsque je suis dans l’école, c’est qu’en termes de contenus et surtout de moyens de transmission de la connaissance, l’institution dans laquelle je me retrouve impliqué n’a pas fondamentalement changé depuis que je l’ai quittée – comme élève alors – en juin 1976. J’ai même parfois l’impression d’un recul, au minimum technologique !

Ce manque d’attente vis à vis de l’école, c’est exactement ce à quoi je (sans doute comme plusieurs de mes collègues, mais je ne parle qu’en mon nom) me trouve confronté dans ces classes de « bout de cycle » où l’on retrouve, à la fin du premier degré des jeunes âgés de 15 à 16 ans, qui viennent de connaître, souvent après des primaires compliquées, deux années d’échec successifs dans leurs deux premières années d’humanité.

Comment pourrait-il en être autrement ? S’il se trouve dans ces classes quelques jeunes qui « se battent » pour enfin réussir leur cycle, il y en a également beaucoup qui ont totalement intériorisé leur échec et leur incapacité à réussir. D’un point de vue systémique, après avoir tenté en vain (et souvent sans y mettre les moyens nécessaires) de « réussir » scolairement, ils doivent alors s’adapter en cherchant une solution qui ne les dévalorise pas à leurs propres yeux.

Cette adaptation passe malheureusement souvent par une dépréciation totale des programmes proposés par l’école (« je n’aurai jamais besoin des maths, des sciences et du néerlandais »), une focalisation sur des projets personnels souvent irréalisables (« devenir une star du football ou de la chanson »), et la mise en place d’une stratégie relationnelle basée soit sur l’apathie (« je dors en classe »), soit sur la provocation (« je me mets en valeur en créant du désordre »). Et l’on voit ainsi se construire des discours particuliers:

De toutes manières, je suis nul. Je n’arriverai jamais à rien à l’école. Vous non plus vous n’y croyez pas. Et comme on ne comprends rien, on chahute. Et en plus on n’aime pas votre cours. Il ne nous servira jamais à rien. Alors vous vous vengez en nous faisant rater.

Il y a ainsi création d’une logique rationnelle dans laquelle, en fin de parcours, l’échec n’est plus de la responsabilité de l’élève, mais bien de celle de l’enseignant. Et en quelque sorte, c’est aussi le cas. Je ne peux pas déclarer que 40 % de mes élèves sont en échec et rejeter la responsabilité de ce résultat sur les parents, les élèves ou la ministre en charge de l’éducation. Je suis, a minima co-, responsable de ces échecs.

Ce que ma pratique de la psychothérapie m’a appris, c’est qu’il ne peut  y avoir de changement sans désir de changer. Et la première mission de l’intervenant qui tient la position haute dans une relation (et c’est bien le cas de l’enseignant dans sa classe), c’est de tout mettre en oeuvre pour donner à son partenaire relationnel non pas l’envie, mais le désir d’atteindre un objectif. La différence entre envie et désir étant celle qui sépare le spectateur de l’acteur.

Nous répétons à l’envi à nos élèves que l’école n’est pas la maison. C’est pour cela que nous nous autorisons des règlements d’ordre intérieur, des règlements des études, des évaluations et des sanctions qui ne laissent aux parents, principaux détenteurs de l’autorité sur leurs enfants, qu’un droit de recours, extrêmement limité à l’égard de nos actes et décisions. Aussi longtemps que cette différence entre l’école et le monde extra-scolaire est définie par des restrictions et des contraintes, il est nécessairement perçu par les élèves comme un lieu de difficultés et de souffrance. C’est clairement et indiscutablement le cas pour nos élèves dans ces classes stigmatisées au sein desquelles s’accumulent les années d’un premier degré « sans redoublement ».

Et pourtant, on pourrait regarder l’école autrement. La prémisse est identique: l’école est un univers différent de la maison. Les lieux, les temps, les êtres, les activités, les règles sont différents. Franchir les portes de l’école, c’est traverser un sas qui pourrait amener à une vie profondément différente de celle qui se vit à l’extérieur, et cet univers peut être plus sécurisant sans être plus sécuritaire.

Je vais m’arrêter là pour aujourd’hui, mais j’aimerais revenir sur les moyens à mettre en oeuvre, à mon niveau d’enseignant ou de coach, pour renverser cette situation et créer justement un environnement favorable au développement de ces enfants.

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l'enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison...), et conscient de la vanité d'avoir raison.