La déclaration de Jan Jambon que les médias n’analysent pas assez

J’ai déjà parlé de ce point dans un post précédent. Il y a une déclaration de Jan Jambon qui me paraît plus grave que toute autre dans la bouche d’un ministre de l’intérieur, c’est cette intention exprimée d’utiliser les outils à sa disposition pour empêcher notre système démocratique de fonctionner normalement. Comment la presse ne se saisit-elle pas de tels propos pour interpeller le personnel politique ?

Petit rappel: lorsque le 12 ou le 13 octobre, il parle de la philosophie qui a prévalu dans la construction de l’accord de gouvernement « N-VA-CD&V-Libéraux », Jan Jambon déclare explicitement ceci:

« Notre crainte, c’est que le PS revienne à la prochaine législature et détricote toutes les réformes que nous aurons entreprises. C’est pour cela que nous voulons un changement des institutions : pour sécuriser les réformes socio-économiques, juridiques, sur l’asile et l’immigration, etc »

Et clairement, les mesures qui sont déjà annoncées par ce gouvernement démontrent une volonté d’avancer dans cette direction:

  • participation de l’armée aux forces de maintien de l’ordre
  • répression des plaintes « manifestement injustifiées » à l’égard de policiers
  • modification du code électoral (suppression de l’effet dévolutif de la case de tête)
  • augmentation du nombre de caméras de surveillance
  • utilisation de l’argument de lutte contre le terrorisme pour surveiller de plus près tout qui serait considéré comme « subversif ».

pour ne citer que quelques unes des mesures liberticides qui nous attendent.

Vouloir changer les institutions pour éviter qu’un parti – pourtant légitime et respectueux de la démocratie – ne puisse plus accéder au pouvoir, c’est vouloir museler la démocratie non pas pour la protéger, mais bien pour la détruire.

Mettre aux commandes du ministère de l’Intérieur un homme qui a démontré par ses paroles et par ses actes qu’il ne fait que peu de cas des valeurs démocratiques, c’est tendre au parti liberticide le bâton pour nous battre.

Je lis sur de nombreux forums de discussion qu’il faut laisser à ce gouvernement le temps de mettre en place ses réformes socio-économiques pour voir si elles fonctionneront. Et s’il s’agissait d’un gouvernement de centre droit qui voulait mettre en place de telles politiques, sans ambitions cachées, je serais tenter de dire en effet: voyons un peu quels effets ces mesures vont avoir, et maintenons le cadre démocratique.

Mais ici, les réformes socio-économiques sont mise en place pour renforcer aux yeux de l’opinion politique flamande la perception d’une Wallonie qui ne veut pas travailler, et obtenir ainsi l’indépendance à laquelle semble tellement aspirer la N-VA et le VB. Le scénario est machiavélique:

  • la N-VA participe à un gouvernement en s’engageant à ne pas « faire de communautaire » et de fait, la déclaration gouvernementale ne comporte formellement aucun élément en ce sens: la N-VA est donc fréquentable…
  • le personnage clé de la N-VA, pourtant premier parti au gouvernement, ne prend pas le poste de premier ministre qui lui revient de droit. Au contraire, il s’installe au balcon de l’Hôtel de Ville d’Anvers (ou pire sur la place Tien An Men) pour observer « les foutaises » que les wallons ne manqueront pas de lancer…
  • le MR, aveuglé par cette étrange opportunité de pouvoir gouverner sans devoir se coaliser dans sa communauté, doit donc faire toutes ses concessions en termes d’influences communautaires et fédérales. Résultat: il hérite de la diplomatie, sans obtenir aucun ministère régalien. Il sera donc celui qui n’a rien à dire ni dans le domaine économique, ni dans le domaine social, ni dans celui de la sécurité, ni dans celui de la justice, mais qui devra affronter les instances internationales pour défendre les actions du gouvernement…
  • la N-VA, nouveau et inexpérimenté sur la place fédérale, y envoie ses cadors. Et là, il apparaît immanquablement que ceux-ci sont loin d’être des anges en terme de valeurs démocratiques: liens marqués avec l’extrême droite, amitiés collaboratives, comportements publics appelant ouvertement à la désobéissance civile, propos racistes et homophobes, nous en passons et des meilleures… Et lorsque des dérapages surviennent, comme ils n’ont pas (ou ne veulent pas avoir) de personnel de rechange au niveau approprié, ils arrivent à forcer leurs « partenaires » à se transformer en sous-fifres. « Attention dit Charles Michel le 14 octobre, si ça se reproduit [les scandales autour de Théo Francken], je vais me fâcher tout rouge, c’est inadmissible ». Et quand le 15 octobre, on apprend que l’on était loin de tout savoir sur le comportement homophobe et xénophobe du bonhomme… on se contente de fausses excuses
  • Le MR va être mis sous une pression énorme dans les prochains mois. Les syndicats vont occuper la rue. Les grèves vont se succéder, les bus et les trains ne circuleront pas, la poste ne distribuera plus le courrier… soit le MR tiendra le cap, soit il ne le tiendra pas.
  • Si le MR tient le cap, il ne pourra le faire qu’en faisant de plus en plus de concessions à ses partenaires. L’argument selon lequel il faut aussi obtenir « quelque chose » pour les wallons et les bruxellois risque de motiver la N-VA tout autant qu’un steak végétarien peut faire bouger un chacal. La Wallonie et Bruxelles souffriront tant et tant qu’en 2019, le désir de se séparer du reste du pays risque d’être aussi élevé, voir plus fort, au Sud qu’au Nord.
  • Si le MR ne tient pas le cap, la N-VA pourra crier à la démonstration absolue que « décidément ce pays ne peut plus fonctionner sous les diktats en formes de foutaises wallonnes et bruxelloises », renforçant encore sa position en Flandre et aggravant en tout état de cause le fossé entre Flandre, Bruxelles et la Wallonie.

Le résultat de cette analyse, c’est que d’une manière ou d’une autre, la 7ème réforme de l’état est en train de se dérouler sous nos yeux. Sans révision de la constitution, sans avoir l’air d’y toucher, et en reportant toute la responsabilité de la rupture finale sur les wallons et les bruxellois. Et c’est très clairement en renonçant à ses promesses de ne jamais gouverner avec la N-VA, pour assouvir une petite vengeance de court terme (son éviction des exécutifs régionaux et communautaires) que le MR a précipité cette situation.

Mais le MR est-il seul responsable du côté francophone ? Même s’il lui revenait de faire preuve de courage politique, il n’a sans doute pas reçu du PS et du CdH suffisamment de signaux d’encouragement pour s’engager sur une autre voie. Car les majorités alternatives existaient. Il y avait moyen, une fois encore, de se passer de la N-VA. Il y avait sans doute moyen aussi d’envisager non pas un enterrement de première classe pour notre démocratie, mais bien un sursaut des valeurs.

Il devait bien y avoir moyen quelque part, de redonner de vrais accents sociaux à une politique gouvernementale. De se décider à regarder par exemple pour une fois autrement notre politique migratoire. De se baser non plus sur les réflexes populistes du repli sur soi, mais sur les données plus rationnelles des grands centres de recherches (de droite, de gauche ou d’ailleurs) qui tendent toutes à prouver qu’une politique d’ouverture aux migrations permet une relance de l’économie, une augmentation des revenus de tous, une baisse du chômage.

Il apparaît cependant que tous les partis sont aujourd’hui concentrés sur l’activation d’émotions immédiates chez l’électeur. Alors même qu’un gouvernement qui se voudrait réellement de progrès social disposerait de cinq longues années pour éduquer et informer tout en agissant, ni les uns, ni les autres n’ont fait les démarches nécessaires.

Je ne renvoie pas dos à dos MR, PS et CdH. Je condamne sévèrement (mais ils s’en fichent comme un poisson d’une pomme) le MR de cautionner ce qui nous attend. Je crois cependant que tant le PS que le CdH (et dans une certaine mesure Ecolo-Groen et le FDF, ne peuvent se dédouaner de n’avoir pas fait assez d’effort pour offrir une véritable alternative à ce qui nous arrive aujourd’hui.

Lorsque dans ma classe ou dans les couloirs de mon école j’entends des propos parfois moins haineux que ceux qui ont été échangés ces derniers mois entre femmes et hommes politiques de ce pays, j’interviens pour redire ce qui me semble le bon sens: la haine n’amènera jamais des voisins forcés à vivre à côté l’un de l’autre à le faire mieux. Je trouve regrettable qu’ils puissent me répondre aujourd’hui en me disant que si ceux qui nous gouvernent se le permettent, pourquoi ne se le permettraient pas eux-mêmes.

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l'enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison...), et conscient de la vanité d'avoir raison.