Petite leçon de communication pragmatique: la congruence

J’ai déjà eu l’occasion il y a quelques années de parler de l’importance de la congruence dans la construction d’une communication pragmatique et efficace.

Ce sont les travaux de Virginia Satir, l’une des consultantes les plus expertes du Mental Research Institute de Palo Alto, qui expliquait combien ce phénomène de congruence était essentiel pour établir la crédibilité d’un message. Et par congruence, il faut entendre la cohérence entre deux composants essentiels de tout message: l’indice et l’ordre.

L’indice, ce sont les faits énoncés dans le message, le plus souvent sous forme verbale. L’ordre c’est ce que la manière dont le message est délivré nous dit de l’intention réelle du locuteur. Nous venons d’avoir une illustration exceptionnelle du problème de congruence dans le message dit « d’excuses » du Secrétaire d’Etat à l’Asile et aux Migrations, par rapport aux propos xénophobes qu’il a tenu sur les réseaux sociaux.

On trouvera une vidéo très expressive à ce sujet ici. Je vous propose d’y poser le regard du consultant en communication pragmatique; tout d’abord le texte (la traduction est personnelle et libre, mais faite en toute bonne foi):

Ces derniers jours, il y a eu beaucoup de remous autour de propos de certaines de mes déclarations dans le passé. Je comprends que j’ai par là blessé certaines personnes, cela n’a jamais été mes intentions. Je veux clairement m’excuser de cela. Je vous promets que je serai un Secrétaire d’Etat qui travaille dans l’intérêt de tous les habitants de ce pays avec un grand respect pour chacun.

On remarquera que ce texte est incontestablement un texte ou le Secrétaire d’Etat présente des excuses aux personnes qu’il « aurait blessées ». On pourrait prétendre que le message formel – « l’indice » en langage de communication est clair. Et pourtant, il comporte déjà d’énormes ambiguïtés: sur quels propos précisément le Secrétaire d’Etat veut-il revenir ? Aucune mention spécifique. Nous savons tous que des excuses qui ne sont pas reliées spécifiquement à des faits n’ont qu’un impact très limité. Et d’un point de vue encore plus formel, le Secrétaire d’Etat s’engage à travailler dans l’intérêt de tous les habitants de ce pays, ce qui – a priori – exclut les immigrés au statut non régularisé (puisque ceux-ci ne disposent par définition  pas d’un titre de séjour).

Deuxième point à analyser: le langage non verbal du Secrétaire d’Etat. Son texte fait environ 60 ou 70 mots. Il exprime en principe des remords sincères, qui devraient venir du fond de sa personne. Il s’agit en effet ici de confier une puissance régalienne (le droit aveugle de rejeter ou non une personne du territoire) a quelqu’un qui a tenu des propos xénophobes à l’égard des congolais, des marocains et des algériens. On pourrait donc s’attendre, s’ils sont sincères, que ces remords s’expriment avec une vraie liberté de parole. Ici, Monsieur Francken lit son texte (on voit même qu’il est étroitement surveillé par son « patron », Jan Jambon, sans un regard pour son auditoire. Et lorsqu’il arrive à la fin de son texte, on le voit relever la tête, qui à ce moment n’exprime aucune émotion particulière, sauf l’indifférence; on le voit appuyer sur l’interrupteur de son micro, et surtout on le voit rabattre énergiquement son micro, ce qui est un geste qui exprime clairement l’obligation qu’il avait de faire cette déclaration.

En clair, son discours dit « je m’excuse », mais tant le contenu du texte, le ton de sa voix, la manière de délivrer le contenu et les gestes posés en fin de discours traduisent une pensée qui dit juste le contraire.

Au final, un discours qui ne peut passer la test de la congruence, et qui aura donc beaucoup de difficulté à se faire accepter comme sincère.

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l'enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison...), et conscient de la vanité d'avoir raison.

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