Delenda est Raymonde (« Il faut détruire Raymonde », dans la seconde langue de Bart)

J’aimerais que ceux qui ont à un moment ou l’autre ces derniers jours cliqué et rediffusé une photo ou une vidéo de « Raymonde », cette syndicaliste namuroise qui a contraint la gérante d’un magasin de vêtements à fermer sa boutique en jetant sur ses étals des vêtements qu’elle retirait d’autres rayons prennent quelques instants pour respirer un bon coup en me lisant.

Moi aussi, j’ai été choqué par les quelques secondes d’images qui nous ont été proposées par les journalistes. Moi aussi je pense que cette façon de faire n’était  ni intelligente, ni appropriée. Moi aussi j’aurais préféré entendre de la bouche de la dame en question des excuses plutôt que des justifications. J’étais en grève ce jour là, et elle ne me représentait pas.

Puis j’ai observé le tsunami médiatique. Une espèce de curée, un hallali qui se trouve une victime expiatoire à toutes les frustrations. Cette femme semble être devenue un monstre, on en parle plus aujourd’hui que des 4000 travailleurs qui iront pour la dernière fois aujourd’hui assembler des voitures chez Ford à Genk. Cette femme est un monstre, son physique le démontre paraît-il. Et puis, tant qu’on y est, on rajoute une autre photo de cette femme, cette fois attablée à la terrasse vide d’un café, en train de boire une bière. Et cette femme devient un monstre alcoolique, avide de sang, sans doute.

Et puis, dans les discours qui accompagnent et commentent s’installe le message qui rappelle d’abord, insiste ensuite sur le fait que cette femme est une syndicaliste, une déléguée syndicale, ou une permanente syndicale ? Ou peut-être un syndicat tout entier ? Qu’elle devient la meilleure icône de l’action syndicale de lundi dernier ? Qu’elle incarnerait parfaitement ce que ce mouvement syndical était : un mouvement violent visant à détruire le tissu social ?

Et cette vidéo – pas cette femme, mais bien les quelques secondes de « pétage de plomb » de la vie de cette femme qui sont données en pâture via les média sociaux – devient l’arme pour détruire l’image du combat syndical. Cette vidéo, chaque fois que quelqu’un la redistribue, devient une voix de plus pour diffuser le message « regardez, les syndicats sont cela, veulent cela ». Cette vidéo occupe l’attention du spectateur et la détourne de l’actualité des millions de travailleurs qui ne sont pas Raymonde. Au lieu de voir les quatre mille ouvriers de Ford Genk, au lieu de voir les chômeurs exclus et repoussés vers les CPAS, nous la voyons, elle.

Chaque fois que nous cliquons sur « partager » pour cette vidéo, nous déclarons implicitement que pour nous, il est plus important de faire le plus de mal possible à Raymonde que de nous révolter contre l’exclusion de milliers de chômeurs du système qui n’a pas réussi à les remettre au travail. Nous déclarons que finalement, ce n’est pas aussi grave de faire descendre sous le seuil de pauvreté des centaines ou des milliers de nouvelles familles, par la simple volonté de partis politiques qui oublient que derrière les chiffres, il y a des femmes, des hommes et des enfants.

Nous oublions qu’après un gouvernement qui a mis en place une série de réformes destinées à donner « plus d’oxygène » aux entrepreneurs et qui a décidé de ces exclusions du chômage, un autre gouvernement, piloté à distance par un leader nationaliste dont l’objectif est la destruction de l’état social actif, continue et renforce cette politique d’exclusion.

En cliquant sur « partager », nous assumons donc pleinement notre petite participation à un lynchage collectif (distribution des coordonnées personnelles de la personne concernée, moquerie sur son physique, appels explicites au lynchage via une page Facebook haineuse).

Nous choisissons de répandre la haine sur une personne au lieu de réprouver un acte.

Je voudrais pouvoir ne haïr personne. Je sais que c’est impossible, c’est pourquoi je reconnais à la loi le droit de me punir si ma haine d’une personne m’amène à la faire souffrir.

Ce que je hais, ce sont les actes qui font souffrir.

Ainsi, je me hais d’écrire ce billet, parce qu’il va sans doute faire souffrir certains de mes amis qui ont cliqué sur « partager Raymonde ».
Je hais le geste de Raymonde qui jette des paquets de vêtements sur les présentoirs du magasin parce qu’elle va forcer une travailleuse à remettre tout cela en ordre et à se remettre des peurs légitimes qu’elle a pu avoir au moment de la « descente » syndicale dans son magasin.
Je hais le geste du doigt sur la souris lorsqu’il clique sur « Partager » et je hais celui des doigts qui courent sur le clavier pour dire la haine après avoir cliqué sur « commenter ».
Je hais les lois qui vont exclure de plus en plus de travailleurs et de familles de ce pays du partage de la richesse qu’ils ont (ou qu’ils n’auraient pas demander mieux que de) construit.
Je hais les discriminations basées sur la différence (de sexe, d’âge, de couleur de peau, d’odeur, de taille, de lieu de naissance,…

Je hais aussi la propension que nous avons à croire qu’en faisant plus de cette austérité pour les pauvres, la classe moyenne et les petits riches, austérité qui depuis près de quarante ans ne nous a pas aidé à avoir le sentiment de vivre mieux, nous allons y arriver un jour. Je hais cet aveuglement à ne pas voir qu’il faut faire tout autre chose, que ce n’est pas en retirant encore plus d’épices d’une soupe qui n’a déjà plus ni légume ni viande qu’on va la rendre plus digeste…

Alors, à mes amis qui ont liké, partagé, commenté les aventures de Raymonde je dis ceci: vous êtes et vous restez mes amis, et parce que vous êtes et restez mes amis, je dois vous dire en toute amitié que je n’aime pas, je ne partage pas, je ne rajouterai pas de commentaires sur les aventures de Raymonde. Je vous demanderai de ne pas vous vexer si je retire de mon mur toutes les occurrences que je trouverai de ce genre de rediffusions et de commentaires. Aucune de ces actions que je mène ou mènerai n’est dirigée contre vous en tant qu’amis ou connaissances.

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l'enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison...), et conscient de la vanité d'avoir raison.