L’austérité à tout prix ? #notinmyname

Le tragédie grecque qui se joue cette semaine est avant tout un monstrueux acte de mauvaise foi de la part des dirigeants européens qui s’accrochent aux principes de l’austérité comme la misère s’accroche au monde.

Il faut tordre le cou  à un nombre non négligeable de canards:

  1. L’austérité, telle que prônée par le FMI, ça ne fonctionne pas: le FMI lui même l’a reconnu il y a déjà plusieurs années. Cette austérité appliquée à la Grèce depuis près de 7 ans, est la médecine qui ne guérit pas le malade, mais empire son état.
    De nombreuses études sérieuses (voir par exemple « The Body Economic » de David Stuckler et Sanjai Basu) démontrent qu’au contraire, l’austérité ne fait qu’aggraver la situation sociale, sanitaire et économique du pays où on l’impose, alors que la relance par les dépenses de sécurité sociale est une solution qui a prouvé son efficacité.
  2. Le FMI n’a pas proposé un seul vrai plan de sauvetage de la Grèce. Ce que le FMI et les ministres de l’Eurogroupe proposent, c’est de donner de l’argent frais … aux banques. Les grecs bénéficieraient à peine des fonds versés.
  3. Il est faux de dire que « nous allons payer 700 euros par Belge » si la Grèce fait défaut. Rappelons qu’aucun pays ne rembourse jamais sa dette publique. Au mieux, il la maintient à un niveau qui fait baisser cette dette en termes relatifs (c’est à dire proportionnellement à la richesse produite par le pays). Donc jamais nous ne « reverrons » les 700 euros par Belge prêtés à la Grèce (comme jamais les pays qui ont prêté de l’argent à la Belgique ne reverront leur fonds. Un prêt est presque toujours remboursé… par l’emprunt suivant !
  4. Les grecs n’ont que ce qu’ils méritent ? Tout le travail entamé par le gouvernement Tsipras et Siryza va clairement dans la direction d’une relance économique et sanitaire, couplée avec une lutte, réelle cette fois, contre la fuite des capitaux. C’est la Troïka qui en refusant toute proposition de solution du gouvernement grec, pousse à une aggravation de la fuite des capitaux.

Le vrai problème, c’est la peur qu’ont les gouvernants de centre droite qui gèrent les grands pays européens de voir une alternative politique à l’austérité montrer des signes de réussite. C’est qu’il puisse éclater à la figure de tous les européens que la solidarité est une chose qui fonctionne. Alors Merkel, Cameron, Michel, Rajoy, et sans doute même Vals ou Hollande préfèrent envoyer les grecs crever dans leur coin.

Ils veulent envoyer la Grèce au casse-pipe. Relisez les articles de Paul De Grauwe, relisez La Tribune, le Trends… tous les articles que vous trouverez dans ces revues qui ne sont quand même pas « l’Humanité » vont dans le même sens: la Troïka se plante, la proposition du gouvernement grec a au moins cet avantage de proposer quelque chose que l’on n’a pas encore essayé là où toutes les mesures traditionnelles ont échoué.

Apologie de la douleur et voyeurisme populiste

Après une discussion avec ma meilleure lectrice (:-) sur la première version de cet article, je me suis rendu compte que – outre les fautes de grammaire et d’orthographe dont certaines trainent peut-être encore dans cette nouvelle version du texte – l’on pouvait prendre mes propos comme accusateurs à l’égard de Mr Gino Russo. Cela n’a jamais été ma volonté. Il ne m’a heureusement sans doute pas lu, je n’ai pas une audience suffisante pour cela. Mais je m’en excuse cependant. Je crois que cette version révisée (et rédigée à une heure plus décente) apporte différentes corrections à mon propos…

Les commémorations sont à la mode. Elles nous offrent des émotions que nous croyons authentiques tout en les rendant particulièrement convenues. Ce qui nous est donné à voir 20 ans après la disparition de Julie Lejeune et de Mélissa Russo ne fait pas exception.

J’avais eut un moment d’espoir en regardant la capsule proposée le 23 juin par le JT de RTL et réalisée par Eric Van Duyse. Elle présentait un angle de vue totalement inédit sur les événements. Elle montrait ce qu’étaient devenus des acteurs clés du drame, tous victimes collatérales d’une manière ou d’une autre de la folle vague émotionnelle qui avait emporté le pays à l’été 96. Je n’ai pas regardé la « spéciale » qui suivait, craignant que les autres sujets ne soient eux dans une veine nettement plus populistes.

On pouvait espérer que pour une fois « Devoirs d’Enquêtes » ferait un travail sérieux, De Brigode s’y étant installé l’espace d’un soir… Mais pouvait-il y avoir plus mauvaise idée que d’y inviter Gino Russo, cet homme aux valeurs fortes, capables des plus beaux combats, mais tellement atteint par le drame qu’il ne pourra sans doute jamais en parler avec apaisement. Et ce serait lui faire injure que de le lui demander.

Interviewer aujourd’hui Gino Russo sur le martyre de sa fille, c’est faire un choix, celui de l’apologie de la douleur. Sous des airs pudiques, c’est retourner le couteau dans la plaie d’un homme qui ne cesse d’essayer de se taire pour cacher ses souffrances. Mais chacune de ses paroles laisse transparaître l’immense colère qui sourd en lui. L’intarissable soif de comprendre l’incompréhensible, et devant la vanité de la tâche, la recherche de la seule solution qui s’offre à lui, celle de la thèse du complot. Et s’il se garde de prononcer les mots de réseau, chaque cellule de son corps hurle sa conviction.

A vouloir à tout prix faire dire des choses à cet homme qui a tant combattu pour sa fille et ensuite pour ses convictions, le journaliste finit par lui mettre dans la bouche des mots qui ne disent pas le vrai:  il faut  par exemple ne pas avoir vécu les années qui ont précédé cette affaire pour prétendre qu’il y a eut « de nombreux » enlèvements d’enfants. Il y en a eut, quelques uns, comme il continuera d’y en avoir. Ni plus, ni moins.  Lorsqu’un journaliste donne la parole à un témoin, il fait le choix d’une source qu’il estime fiable pour les informations qu’il va recueillir. Entrainer par ses questions ce témoin à dire des choses pour laquelle il n’a pas l’expertise requise, c’est une erreur professionnelle: la parole du témoin devient vérité là où elle ne devrait rester qu’opinion. C’est ainsi que l’on devient populiste.

Pour le surplus, les questions posées par François De Brigode et Marika Attar étaient à la fois convenues et inutiles. On ne peut avoir devant soi un homme comme celui-là et lui demander comment il va, ce que devient sa famille, s’il se remet du choc vécu (pardon, s’il se reconstruit)… comme si l’on interviewait le professeur Englert dix ans après qu’il ait reçu le prix Nobel.

Il ne se passe rien dans le monde qui ne provoque un changement. C’est là même la définition d’une information: « une différence qui fait la différence » (G. Bateson). Bien sur, un événement, une méga-information comme l’affaire Dutroux fut un bouleversement, en particulier pour la génération des parents de Julie et Mélissa (qui est en l’occurrence aussi la mienne). Et donc, bien entendu les choses ont changé, dans les domaines de la police, de la Justice, comme dans d’autres sans doute.

Tous ces changements se sont produits dans une séquence respectueuse du processus démocratique: un drame, des émotions qui démontrent le sens de la demande populaire de changement, une analyse politique qui débouche sur des propositions, une discussion démocratique dans le lieu ou se construit la loi (pas la rue, mais le parlement), la loi de la rue précédent – tout en respectant ses prérogatives – la rue de la Loi.

C’est l’émotion autour de l’affaire Dutroux qui a provoqué la révision de la loi sur l’application des peines, celle-là même qui a permis la libération conditionnelle de Mme Martin. Demander à Gino Russo si cette loi est juste est stupide. Et sa réponse était remarquablement modérée. A quoi serviraient les juges s’ils n’étaient là pour rappeler la distance entre le droit et les émotions ?

Beaucoup de gens ont souffert de cette histoire, elle a sans doute fait plus de victimes collatérales que de victimes directes. La plaie au coeur des parents ne se refermera sans doute jamais. Il revient aux professionnels de la communication de mettre un terme à l’exploitation de la douleur des familles. Cela ne sert qu’à générer de l’audience, à pousser les spectateurs vers ces discours populistes que j’entends à nouveau poindre et se répandre sur les forums réels et virtuels.

De la complémentarité entre épreuves externes et Conseils de Classe

Conseil-de-classe-03La saga des épreuves externes annulées pendant cette session de juin 2015 a donné lieu à toutes sortes de commentaires sur le caractère juste ou injuste de la situation.

Je voudrais apporter mon témoignage de simple enseignant, moi qui ne suis expert en rien, tout en m’occupant quotidiennement des environ 150 adolescent(e)s auxquels je tente de faire passer des rudiments de néerlandais ou de sciences humaines.

Je ne peux parler que de mon expérience, au sein de l’établissement dans lequel je travaille, et donc, encore une fois, je ne me sens pas autorisé à généraliser au delà de cette sphère bien précise.

Quelle est la meilleure manière d’apprécier si un élève dispose des compétences attendues à l’âge de 14 ans (pour le CE1D, domaine que je « pratique » le plus) ? Une épreuve externe, un avis de professeurs ayant observé l’enfant pendant deux ans, ou une combinaison des deux ? La solution en vigueur en Communauté Francophone Wallonie-Bruxelles est la seconde, et j’aurais tendance à la défendre, dès lors que le système de certification est la norme (autre débat…)

En effet, si la certification externe donne la garantie que la même épreuve est proposée à l’ensemble des élèves, avec les mêmes consignes de correction, elle est aussi le reflet de la perception des seuils de compétences par ceux qui rédigent l’épreuve. Il y avait ainsi cette année une épreuve de compréhension à l’audition (la deuxième audition spécifiquement) qui présentait un dialogue entre un « interviewer » et une directrice d’école sur le thème du bien-être et de l’alimentation. Mon impression à l’écoute de ce document était que des élèves ayant acquis le même niveau de compétences, pouvaient être plus ou moins privilégiés par l’épreuve en fonction du type d’école dont ils provenaient. Ainsi, une école qui dispose de ses propres installations culinaires, dans laquelle des activités de type relaxation, théâtre, etc… peuvent être proposées aux élèves, étaient sans doute susceptibles d’avoir plus sensibilisé leurs élèves à une partie du vocabulaire du document – tout simplement parce qu’en parlant de la vie dans l’école pendant les leçons, ce vocabulaire là était renforcé. Dans une école comme la nôtre, qui ne dispose ni d’un réfectoire, ni d’une cuisine, et qui propose des activités au budget adapté aux faibles moyens de beaucoup de nos familles, le thème a été étudié et abordé dans le respect des exigences du programme, mais sans doute pas avec le biais culturel que l’on retrouve dans le CE1D de cette année.

Il existe donc aussi une subjectivité dans les épreuves externes.

La règlementation en vigueur prévoit donc qu’en cas de réussite de l’épreuve externe, l’élève est considéré comme ayant atteint le seuil de compétences requis. Sauf que… il faut bien constater qu’une matière étudiée en dernière minute l’est pour restituer une copie des compétences, inscrite à l’aide d’une encre qui risque de s’effacer bien vite. Mes chances de retrouver les connaissances acquises dans les quinze derniers jours de la deuxième année lors de l’arrivée en 3ème en septembre prochain sont par expérience assez maigres. Mais soit, moi aussi en mon temps, j’ai parfois choisi de concentrer mes efforts pour une branche donnée sur « la dernière ligne droite ».

Pour l’élève qui a échoué à cette épreuve, il reste justement l’évaluation apportée par le Conseil de Classe. Et cette fois, on ne parle plus de la photographie des connaissances de l’élève prise entre le 10 et le 20 juin, mais bien de l’observation continue de cet élève par une douzaine de personnes différentes, plusieurs heures par semaine, pendant un ou deux ans. Dans le cas où une épreuve externe a put être réalisée, on comprendra que cette observation ne peut être que favorable à l’élève. Si elle ou il a réussi l’épreuve externe, les compétences sont considérées comme acquises. Si elle ou il a échoué, le Conseil de Classe peut encore lui octroyer la certification de compétences. Et le fait régulièrement.

La critique que l’on fait aux décisions du Conseil de Classe (et que je lis beaucoup dans la presse et surtout sur les forums) c’est que ces décisions seraient prises « à la tête du client ». Je ne vois cependant pas ce commentaire dans la bouche de professeurs, mais bien dans celles d’étudiants ou de parents. Et j’y perçois une crainte: celle de voir le comportement de l’élève intervenir dans l’évaluation de ses compétences. Un élève particulièrement turbulent risquerait d’être sanctionné plus sévèrement qu’un élève « sage ». Je vais donc vous livrer un secret:

Chaque année, il y a dans mes classes un nombre non négligeable d’élèves « turbulents » – c’est le propre du travail dans un établissement aussi ouvert que celui dans lequel j’exerce. Des élèves pour lesquels j’ai parfois besoin d’un moment de défoulement en salle des profs (comme ils ont sans doute besoin eux aussi d’un moment de défoulement « contre moi » en cours de récréation). Je peux cependant vous assurer que lorsque vient leur tour lors d’une délibération, chaque enseignant autour de la table fait particulièrement attention à cette différence entre comportement et compétences.

Il y a une autre valeur ajoutée aux Conseils de Classe, qu’aucune épreuve externe ne peut apporter: l’évaluation de l’acquisition par l’élève des quatre compétences transversales fixées par le « décret mission », fondateur de l’enseignement:

1° promouvoir la confiance en soi et le développement de la personne de chacun des élèves;

2° amener tous les élèves à s’approprier des savoirs et à acquérir des compétences qui les rendent aptes à apprendre toute leur vie et à prendre une place active dans la vie économique, sociale et culturelle;

3° préparer tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d’une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures;

4° assurer à tous les élèves des chances égales d’émancipation sociale.

Que faut-il donc penser de la situation de cette année ?

Tout d’abord, je suis persuadé que les décisions prises par la Ministre étaient les seules qui faisaient sens au vu des circonstances.

Mais il faut que ceux qui ont tenté de frauder massivement – voir dans un esprit vénal – la règle sachent que cela ne rapportera plus. Il faut aussi sanctionner ceux qui ont considéré que la faiblesse d’un système n’autorise pas pour autant la fraude. Avant de blâmer le système, il faut redire la norme.

Je ne pourrais pas comprendre que dans un monde où des terroristes aux moyens importants et aux grandes compétences technologiques peuvent être traqués et identifiés, il soit impossible de retrouver les responsables de fuites aussi stupides. Il n’y a pas – comme le disaient certains – 20 personnes qui disposaient des copies, il y en avait bien plus, mais il serait inadmissible de ne pas retrouver et sanctionner ceux qui ont participé à une telle fraude.

Je pense également que les élèves qui ont fait l’apologie de la fraude sur les médias doivent également être sanctionnés. Le rôle de l’état et de l’autorité est de faire respecter la norme.

Quand aux résultats des épreuves… bien entendu, ce seront les Conseils de Classe qui seront souverains pour octroyer ou pas les différentes attestations. Et – je parle toujours de l’établissement dans lequel je travaille et de moi – je suis persuadé que cela se fera sans indulgence, mais avec compassion. Toujours en pensant d’abord à l’intérêt de l’enfant pour son futur.

Je suis enseignant. Mon métier est un métier de passeur Et ce passage est un peu comme celui du témoin  dans une course-relais. J’ai l’habitude de courir, j’ajuste mes pas sur ceux de l’athlète suivant, je lui passe le témoin. Parfois, il le saisit d’une main ferme, et trouve de suite le rythme voulu pour poursuivre la course. Parfois, il le prend avec plus d’hésitation, il trébuche un peu sur les premiers pas mais continue, se reprend et très vite atteint sa vitesse de croisière. Parfois enfin, il n’arrive pas à attraper le témoin. Faut-il le laisser continuer à courir sans l’objet qui montre qu’il se situe dans une continuité de connaissance ?

Les élèves ne seront pas plus mal servi par les conseils de classe que par une épreuve externe, même si je reconnais l’intérêt normatif de cette dernière. Elle finira nécessairement par servir d’outil de comparaison entre écoles, et deviendra donc outil de renforcement des inégalités. Mais ça, c’est une autre histoire…

Grèce, migrants, SDFs … : râleries du soir

J’ai ce soir au fond de la gorge une sourde amertume qui me ronge.

Je vois dix milles soldats d’autrefois jouer à s’entre-déchirer pour du rire, devant cent mille privilégiés qui trouvent que la guerre finalement ce n’est pas si grave.

Je vois dans ma lucarne noire un mur qui se construit. Un mur de briques ou de barbelés. Un mur dans lequel viennent ses jeter des enfants, des femmes et des hommes.

Un mur de l’inutilité contre l’inexorable soif de survie de ceux qui fuient une vie insupportable.

Un mur de violence, de souffrances promises. Un mur qui veut ajouter la douleur physique au désespoir des populations.

Ces barbelés que l’on érige en mon nom mais sans ma permission aux frontières de l’Europe ne protègent pas notre civilisation. Construire un mur autour de sa maison, s’est se retirer du monde et croire que l’on peut vivre en vase clos.

Chaque pointe de chaque fil tendu à trois mille kilomètres d’ici, c’est une douleur nouvelle au creux de mon ventre. Comment imaginer pouvoir être complice de ces clous qui vont demain transpercer une mère, un enfant, pour la simple raison qu’ils ne sont pas nés du bon côté ?

Je ne peux supporter d’être ici, à Bruxelles, en train de penser à mes loisirs, aux vacances qui arrivent, aux joies qui m’attendent les prochaines semaines, et (sa)voir une telle monstruosité.

Et comme si cela n’était pas suffisant, il me faut aussi être témoin, du « bon côté » du mur, de l’humiliation que les plus nantis parmi nous veulent imposer au peuple grec.

Ils se sont bien passé la consigne, de Lagarde à Michel, de ramener aux yeux de l’opinion publique les intérêts de la Grèce à des chamailleries d’enfants en cour de récréation. Qu’ont donné les politiques d’austérité menées depuis des années par les gouvernements de centre-droit qui gouvernent l’Europe ? Etes vous de ceux qui ont vu leur pouvoir d’achat augmenter ? Vous sentez vous socialement plus à l’abri qu’il y a vingt ans ? Moi pas.

Je vois une société dans laquelle chaque femme, chaque homme qui ressent le spectre de la précarité tente de sauver sa peau. Un monde où les femmes et les hommes politiques qui donnent par habitude l’illusion d’exercer un pouvoir expliquent que pour plus de sécurité, il faut plus de rigueur. Et plus la rigueur devient la règle, plus je vois les précaires d’hier devenir les éclopés de demain. La cohorte de la misère s’allonge de jour en jour.

Et toujours, toujours cette même chanson: regarde celui-là qui est différent. Il te fait peur, non ? C’est normal, il est là pour manger ta pitance, pour prendre ta femme et tes enfants. Il est noir, il est brun, il sent mauvais, il vient d’un endroit où tous sont pauvres. C’est lui la cause de tout tes maux.

Un mal qui répend la terreur,
La peste puisqu’il faut l’appeler par son nom,
Faisait aux animaux la guerre…

Les migrants, les grecs et les SDF d’aujourd’hui ressemblent étrangement à l’âne de La Fontaine.

Ils viennent grignoter une miette de notre pain tout en apportant  la richesse et leur labeur (c’est pas moi qui le dit, ce sont tous ceux qui observent les effets économiques de toutes les migrations).

Mais au tribunal du populisme, cette miette grappillée est bien plus grave que tous les profits engrangés par les banques sur notre dos depuis 2008, bien plus grave que les millions de licenciements financés par les avantages fiscaux que nos gouvernements ont octroyés aux multinationales les plus immorales.

Je ne veux pas être complice de tout cela. Et j’ai pourtant l’impression que c’est à cette complicité que je suis réduit. Et je ne sais pas. Je ne sais pas quoi faire d’autre que de me plaindre avec les autres.

Faudra-t-il attendre que la misère atteignent ici aussi le  niveau de la Grèce ou de l’Espagne pour que l’indignation soulève suffisamment la rue que pour mettre dehors non pas les hommes, mais leur politique du repli sur soi ? Et tout cela sans tomber dans un autre extrémisme, celui qui remplacerait une pensée unique par une autre ?

J’ai tellement envie de crier aux grecs: surtout ne pliez pas. Aujourd’hui, je crois que l’Europe a fait fausse route. Qu’il vaut peut-être mieux une crise majeure qui mette les constructions financières européennes à genoux. De quoi souffrirais-je ? D’une perte d’emploi ? De l’absence d’une pension ? D’une dévalorisation des biens que je possède ? Et alors ? Si tout cela ramène de la solidarité, je gagnerai sans doute en relations humaines.

Alors oui, les grecs, si vous faites sauter le système, je promets de venir plus souvent en vacances chez vous. De toute manière, l’Euro qui n’aura pas réussi à vous imposer ses conditions mourra de ne pas avoir pu continuer à vous garder en son sein. Un système monétaire qui n’aura pas même tenu 20 ans, tout simplement parce qu’il n’était pas construit autour d’une idée de solidarité.

Dans notre civilisation où le paraître semble devoir précéder l’être, il y a eut des fous pour croire qu’en créant une monnaie, on créerait une nation… A vouloir mettre la charrue avant les boeufs, on oublie qu’en descente, la charrue devient folle et incontrôlable.

Voilà ce que les images dans la lucarne noire m’ont inspiré ce soir. C’est amer, c’est confus, c’est ainsi dans ma gorge et dans mes boyaux.

 

A qui profite le crime ?

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Il semble donc que cette année, les CE1D, épreuves appelées à devenir à terme « l’épreuve » de certification des compétences d’un jeune d’environ 14 ans sont victimes de ce qui s’apparente de plus en plus à un acte de terrorisme. Que les réponses à une épreuve circule, c’est déjà grave, mais que, dès le soir de la première épreuve, les questionnaires pour les épreuves suivantes se mettent à circuler, alors on est soit face à une impréparation inexcusable de l’administration, soit face à une action concertée et organisée dans le but de décrédibiliser le système.

Dans un cas comme dans l’autre, une fois passées les émotions, il faudra regarder de très près ce qui s’est passé. Et en particulier, de réfléchir à qui profite le crime.

Politiquement, on pourrait penser à une attaque en règle contre une Ministre qui, parce qu’elle abat un travail important sur le fond et qu’elle le fait souvent dans la concertation avec les professionnels de l’enseignement, doit en déranger plus d’un qui ne peuvent accepter la mise en place d’une école moins élitiste. La faible ampleur des critiques venant de l’opposition m’incite à croire pour le moment que ce n’est sans doute pas la piste prioritaire. D’autant plus que le risque serait grand pour le politicien qui se ferait prendre à avoir comploté dans ce coup.

Je penche personnellement plus pour une hypothèse où la faute incombe à la fois à l’imprudence de l’administration, et à la volonté de certaines écoles de combattre les certifications externes. Et peut-être à la collusion entre les uns et les autres.

J’ai ainsi – comme enseignant – trouvé très étonnant que les questionnaires de CE1D arrivent me semble-t-il beaucoup plus tôt cette année que les années précédentes. Des directeurs  indélicats ou imprudents étaient en possession des fameux documents depuis le début de cette semaine. Il me semble que l’an dernier, c’est le vendredi précédent le premier jour de CE1D que les documents sont arrivés dans notre école. Mais de mon côté, je n’ai toujours pas vu (et verrais-je un jour ?) les questions de Néerlandais écrit de cette année !

Pourtant, il me semble clair que l’exposition à une épreuve externe lors de la fin d’un cycle est, dans notre système éducatif, une étape inévitable. On pourrait s’en passer, à condition de changer totalement notre mode de fonctionnement (par exemple, pour créer une école sans redoublement non pas pour des raisons budgétaires, mais bien dans un but de développement de la personnalité de l’enfant). Permettre à chaque école de « monter » ses propres épreuves de certification, c’est rendre non mesurable la performance de chaque établissement.

Rendre non mesurable la performance des établissements

C’est à mon avis de ce côté qu’il faut rechercher les mobiles les plus sérieux de ce qui se passe aujourd’hui.

Soyons clair, je ne me sens absolument pas l’âme d’un complotiste et je crois pas en une théorie quelconque de la malveillance généralisée. Par contre, on ne peut nier que les réputations des écoles se font et se défont aujourd’hui sans aucun élément de mesure de leur capacité à amener des jeunes là où ils développeront au mieux leurs talents. Et l’absence d’une mesure  généralisée d’atteinte des seuils de compétences à 14 ans sert prioritairement les écoles qui travaillent principalement leur réputation en fonction de la préparation à des études aussi élitistes que possibles;

Ce sont ces mêmes écoles d’ailleurs que l’on retrouve dans tous les reportages TV vus ces dernières heures où des jeunes toujours très bien habillés (et souvent très « blancs-bleus-belges ») expliquent avec une belle hypocrisie comment ils se distribuent entre eux les petits trésors inutiles qu’ils ont collecté.

Je n’ai vu personne aux abords de mon école en « D+ » vendre les questions du CE1D de néerlandais. Que ce soit pour 5 ou pour 50 euros.

Mais j’ai vu apparaître les noms de ces mêmes écoles qui, chaque année, mettent en avant l’un ou l’autre enfant « tellement malheureux de ne pas avoir trouvé l’école de son choix » à cause du décret inscription.

Mais pendant que des écoles qui n’ont pour objectif citoyen que de se préserver au maximum des « mauvaises fréquentations », ce sont les élèves et les enseignants d’autres écoles, celles où l’éducation à la citoyenneté est première parce que pré-requise à tout autre apprentissage, qui subissent les conséquences de ces actes criminels.

Demain, nos élèves de deuxième auront un examen de néerlandais. Avec les trois épreuves qui étaient prévues au programme. Nous avons retroussé nos manches (enfin, bon, mes deux collègues sont féminines donc c’est « façon de parler » pour elles) et nous avons, en une soirée, préparé un vrai examen, du bon niveau, pour que ceux de nos élèves qui ont  étudié puissent valider leurs acquis.

Mais j’aimerais pouvoir me porter partie civile contre ceux qui ont créé ce b….l, pour m’indemniser de cette soirée que j’aurais pu passer à autre chose.