Apologie de la douleur et voyeurisme populiste

Après une discussion avec ma meilleure lectrice (:-) sur la première version de cet article, je me suis rendu compte que – outre les fautes de grammaire et d’orthographe dont certaines trainent peut-être encore dans cette nouvelle version du texte – l’on pouvait prendre mes propos comme accusateurs à l’égard de Mr Gino Russo. Cela n’a jamais été ma volonté. Il ne m’a heureusement sans doute pas lu, je n’ai pas une audience suffisante pour cela. Mais je m’en excuse cependant. Je crois que cette version révisée (et rédigée à une heure plus décente) apporte différentes corrections à mon propos…

Les commémorations sont à la mode. Elles nous offrent des émotions que nous croyons authentiques tout en les rendant particulièrement convenues. Ce qui nous est donné à voir 20 ans après la disparition de Julie Lejeune et de Mélissa Russo ne fait pas exception.

J’avais eut un moment d’espoir en regardant la capsule proposée le 23 juin par le JT de RTL et réalisée par Eric Van Duyse. Elle présentait un angle de vue totalement inédit sur les événements. Elle montrait ce qu’étaient devenus des acteurs clés du drame, tous victimes collatérales d’une manière ou d’une autre de la folle vague émotionnelle qui avait emporté le pays à l’été 96. Je n’ai pas regardé la « spéciale » qui suivait, craignant que les autres sujets ne soient eux dans une veine nettement plus populistes.

On pouvait espérer que pour une fois « Devoirs d’Enquêtes » ferait un travail sérieux, De Brigode s’y étant installé l’espace d’un soir… Mais pouvait-il y avoir plus mauvaise idée que d’y inviter Gino Russo, cet homme aux valeurs fortes, capables des plus beaux combats, mais tellement atteint par le drame qu’il ne pourra sans doute jamais en parler avec apaisement. Et ce serait lui faire injure que de le lui demander.

Interviewer aujourd’hui Gino Russo sur le martyre de sa fille, c’est faire un choix, celui de l’apologie de la douleur. Sous des airs pudiques, c’est retourner le couteau dans la plaie d’un homme qui ne cesse d’essayer de se taire pour cacher ses souffrances. Mais chacune de ses paroles laisse transparaître l’immense colère qui sourd en lui. L’intarissable soif de comprendre l’incompréhensible, et devant la vanité de la tâche, la recherche de la seule solution qui s’offre à lui, celle de la thèse du complot. Et s’il se garde de prononcer les mots de réseau, chaque cellule de son corps hurle sa conviction.

A vouloir à tout prix faire dire des choses à cet homme qui a tant combattu pour sa fille et ensuite pour ses convictions, le journaliste finit par lui mettre dans la bouche des mots qui ne disent pas le vrai:  il faut  par exemple ne pas avoir vécu les années qui ont précédé cette affaire pour prétendre qu’il y a eut « de nombreux » enlèvements d’enfants. Il y en a eut, quelques uns, comme il continuera d’y en avoir. Ni plus, ni moins.  Lorsqu’un journaliste donne la parole à un témoin, il fait le choix d’une source qu’il estime fiable pour les informations qu’il va recueillir. Entrainer par ses questions ce témoin à dire des choses pour laquelle il n’a pas l’expertise requise, c’est une erreur professionnelle: la parole du témoin devient vérité là où elle ne devrait rester qu’opinion. C’est ainsi que l’on devient populiste.

Pour le surplus, les questions posées par François De Brigode et Marika Attar étaient à la fois convenues et inutiles. On ne peut avoir devant soi un homme comme celui-là et lui demander comment il va, ce que devient sa famille, s’il se remet du choc vécu (pardon, s’il se reconstruit)… comme si l’on interviewait le professeur Englert dix ans après qu’il ait reçu le prix Nobel.

Il ne se passe rien dans le monde qui ne provoque un changement. C’est là même la définition d’une information: « une différence qui fait la différence » (G. Bateson). Bien sur, un événement, une méga-information comme l’affaire Dutroux fut un bouleversement, en particulier pour la génération des parents de Julie et Mélissa (qui est en l’occurrence aussi la mienne). Et donc, bien entendu les choses ont changé, dans les domaines de la police, de la Justice, comme dans d’autres sans doute.

Tous ces changements se sont produits dans une séquence respectueuse du processus démocratique: un drame, des émotions qui démontrent le sens de la demande populaire de changement, une analyse politique qui débouche sur des propositions, une discussion démocratique dans le lieu ou se construit la loi (pas la rue, mais le parlement), la loi de la rue précédent – tout en respectant ses prérogatives – la rue de la Loi.

C’est l’émotion autour de l’affaire Dutroux qui a provoqué la révision de la loi sur l’application des peines, celle-là même qui a permis la libération conditionnelle de Mme Martin. Demander à Gino Russo si cette loi est juste est stupide. Et sa réponse était remarquablement modérée. A quoi serviraient les juges s’ils n’étaient là pour rappeler la distance entre le droit et les émotions ?

Beaucoup de gens ont souffert de cette histoire, elle a sans doute fait plus de victimes collatérales que de victimes directes. La plaie au coeur des parents ne se refermera sans doute jamais. Il revient aux professionnels de la communication de mettre un terme à l’exploitation de la douleur des familles. Cela ne sert qu’à générer de l’audience, à pousser les spectateurs vers ces discours populistes que j’entends à nouveau poindre et se répandre sur les forums réels et virtuels.

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l'enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison...), et conscient de la vanité d'avoir raison.