De la complémentarité entre épreuves externes et Conseils de Classe

Conseil-de-classe-03La saga des épreuves externes annulées pendant cette session de juin 2015 a donné lieu à toutes sortes de commentaires sur le caractère juste ou injuste de la situation.

Je voudrais apporter mon témoignage de simple enseignant, moi qui ne suis expert en rien, tout en m’occupant quotidiennement des environ 150 adolescent(e)s auxquels je tente de faire passer des rudiments de néerlandais ou de sciences humaines.

Je ne peux parler que de mon expérience, au sein de l’établissement dans lequel je travaille, et donc, encore une fois, je ne me sens pas autorisé à généraliser au delà de cette sphère bien précise.

Quelle est la meilleure manière d’apprécier si un élève dispose des compétences attendues à l’âge de 14 ans (pour le CE1D, domaine que je « pratique » le plus) ? Une épreuve externe, un avis de professeurs ayant observé l’enfant pendant deux ans, ou une combinaison des deux ? La solution en vigueur en Communauté Francophone Wallonie-Bruxelles est la seconde, et j’aurais tendance à la défendre, dès lors que le système de certification est la norme (autre débat…)

En effet, si la certification externe donne la garantie que la même épreuve est proposée à l’ensemble des élèves, avec les mêmes consignes de correction, elle est aussi le reflet de la perception des seuils de compétences par ceux qui rédigent l’épreuve. Il y avait ainsi cette année une épreuve de compréhension à l’audition (la deuxième audition spécifiquement) qui présentait un dialogue entre un « interviewer » et une directrice d’école sur le thème du bien-être et de l’alimentation. Mon impression à l’écoute de ce document était que des élèves ayant acquis le même niveau de compétences, pouvaient être plus ou moins privilégiés par l’épreuve en fonction du type d’école dont ils provenaient. Ainsi, une école qui dispose de ses propres installations culinaires, dans laquelle des activités de type relaxation, théâtre, etc… peuvent être proposées aux élèves, étaient sans doute susceptibles d’avoir plus sensibilisé leurs élèves à une partie du vocabulaire du document – tout simplement parce qu’en parlant de la vie dans l’école pendant les leçons, ce vocabulaire là était renforcé. Dans une école comme la nôtre, qui ne dispose ni d’un réfectoire, ni d’une cuisine, et qui propose des activités au budget adapté aux faibles moyens de beaucoup de nos familles, le thème a été étudié et abordé dans le respect des exigences du programme, mais sans doute pas avec le biais culturel que l’on retrouve dans le CE1D de cette année.

Il existe donc aussi une subjectivité dans les épreuves externes.

La règlementation en vigueur prévoit donc qu’en cas de réussite de l’épreuve externe, l’élève est considéré comme ayant atteint le seuil de compétences requis. Sauf que… il faut bien constater qu’une matière étudiée en dernière minute l’est pour restituer une copie des compétences, inscrite à l’aide d’une encre qui risque de s’effacer bien vite. Mes chances de retrouver les connaissances acquises dans les quinze derniers jours de la deuxième année lors de l’arrivée en 3ème en septembre prochain sont par expérience assez maigres. Mais soit, moi aussi en mon temps, j’ai parfois choisi de concentrer mes efforts pour une branche donnée sur « la dernière ligne droite ».

Pour l’élève qui a échoué à cette épreuve, il reste justement l’évaluation apportée par le Conseil de Classe. Et cette fois, on ne parle plus de la photographie des connaissances de l’élève prise entre le 10 et le 20 juin, mais bien de l’observation continue de cet élève par une douzaine de personnes différentes, plusieurs heures par semaine, pendant un ou deux ans. Dans le cas où une épreuve externe a put être réalisée, on comprendra que cette observation ne peut être que favorable à l’élève. Si elle ou il a réussi l’épreuve externe, les compétences sont considérées comme acquises. Si elle ou il a échoué, le Conseil de Classe peut encore lui octroyer la certification de compétences. Et le fait régulièrement.

La critique que l’on fait aux décisions du Conseil de Classe (et que je lis beaucoup dans la presse et surtout sur les forums) c’est que ces décisions seraient prises « à la tête du client ». Je ne vois cependant pas ce commentaire dans la bouche de professeurs, mais bien dans celles d’étudiants ou de parents. Et j’y perçois une crainte: celle de voir le comportement de l’élève intervenir dans l’évaluation de ses compétences. Un élève particulièrement turbulent risquerait d’être sanctionné plus sévèrement qu’un élève « sage ». Je vais donc vous livrer un secret:

Chaque année, il y a dans mes classes un nombre non négligeable d’élèves « turbulents » – c’est le propre du travail dans un établissement aussi ouvert que celui dans lequel j’exerce. Des élèves pour lesquels j’ai parfois besoin d’un moment de défoulement en salle des profs (comme ils ont sans doute besoin eux aussi d’un moment de défoulement « contre moi » en cours de récréation). Je peux cependant vous assurer que lorsque vient leur tour lors d’une délibération, chaque enseignant autour de la table fait particulièrement attention à cette différence entre comportement et compétences.

Il y a une autre valeur ajoutée aux Conseils de Classe, qu’aucune épreuve externe ne peut apporter: l’évaluation de l’acquisition par l’élève des quatre compétences transversales fixées par le « décret mission », fondateur de l’enseignement:

1° promouvoir la confiance en soi et le développement de la personne de chacun des élèves;

2° amener tous les élèves à s’approprier des savoirs et à acquérir des compétences qui les rendent aptes à apprendre toute leur vie et à prendre une place active dans la vie économique, sociale et culturelle;

3° préparer tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d’une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures;

4° assurer à tous les élèves des chances égales d’émancipation sociale.

Que faut-il donc penser de la situation de cette année ?

Tout d’abord, je suis persuadé que les décisions prises par la Ministre étaient les seules qui faisaient sens au vu des circonstances.

Mais il faut que ceux qui ont tenté de frauder massivement – voir dans un esprit vénal – la règle sachent que cela ne rapportera plus. Il faut aussi sanctionner ceux qui ont considéré que la faiblesse d’un système n’autorise pas pour autant la fraude. Avant de blâmer le système, il faut redire la norme.

Je ne pourrais pas comprendre que dans un monde où des terroristes aux moyens importants et aux grandes compétences technologiques peuvent être traqués et identifiés, il soit impossible de retrouver les responsables de fuites aussi stupides. Il n’y a pas – comme le disaient certains – 20 personnes qui disposaient des copies, il y en avait bien plus, mais il serait inadmissible de ne pas retrouver et sanctionner ceux qui ont participé à une telle fraude.

Je pense également que les élèves qui ont fait l’apologie de la fraude sur les médias doivent également être sanctionnés. Le rôle de l’état et de l’autorité est de faire respecter la norme.

Quand aux résultats des épreuves… bien entendu, ce seront les Conseils de Classe qui seront souverains pour octroyer ou pas les différentes attestations. Et – je parle toujours de l’établissement dans lequel je travaille et de moi – je suis persuadé que cela se fera sans indulgence, mais avec compassion. Toujours en pensant d’abord à l’intérêt de l’enfant pour son futur.

Je suis enseignant. Mon métier est un métier de passeur Et ce passage est un peu comme celui du témoin  dans une course-relais. J’ai l’habitude de courir, j’ajuste mes pas sur ceux de l’athlète suivant, je lui passe le témoin. Parfois, il le saisit d’une main ferme, et trouve de suite le rythme voulu pour poursuivre la course. Parfois, il le prend avec plus d’hésitation, il trébuche un peu sur les premiers pas mais continue, se reprend et très vite atteint sa vitesse de croisière. Parfois enfin, il n’arrive pas à attraper le témoin. Faut-il le laisser continuer à courir sans l’objet qui montre qu’il se situe dans une continuité de connaissance ?

Les élèves ne seront pas plus mal servi par les conseils de classe que par une épreuve externe, même si je reconnais l’intérêt normatif de cette dernière. Elle finira nécessairement par servir d’outil de comparaison entre écoles, et deviendra donc outil de renforcement des inégalités. Mais ça, c’est une autre histoire…

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l'enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison...), et conscient de la vanité d'avoir raison.