Grèce, migrants, SDFs … : râleries du soir

J’ai ce soir au fond de la gorge une sourde amertume qui me ronge.

Je vois dix milles soldats d’autrefois jouer à s’entre-déchirer pour du rire, devant cent mille privilégiés qui trouvent que la guerre finalement ce n’est pas si grave.

Je vois dans ma lucarne noire un mur qui se construit. Un mur de briques ou de barbelés. Un mur dans lequel viennent ses jeter des enfants, des femmes et des hommes.

Un mur de l’inutilité contre l’inexorable soif de survie de ceux qui fuient une vie insupportable.

Un mur de violence, de souffrances promises. Un mur qui veut ajouter la douleur physique au désespoir des populations.

Ces barbelés que l’on érige en mon nom mais sans ma permission aux frontières de l’Europe ne protègent pas notre civilisation. Construire un mur autour de sa maison, s’est se retirer du monde et croire que l’on peut vivre en vase clos.

Chaque pointe de chaque fil tendu à trois mille kilomètres d’ici, c’est une douleur nouvelle au creux de mon ventre. Comment imaginer pouvoir être complice de ces clous qui vont demain transpercer une mère, un enfant, pour la simple raison qu’ils ne sont pas nés du bon côté ?

Je ne peux supporter d’être ici, à Bruxelles, en train de penser à mes loisirs, aux vacances qui arrivent, aux joies qui m’attendent les prochaines semaines, et (sa)voir une telle monstruosité.

Et comme si cela n’était pas suffisant, il me faut aussi être témoin, du « bon côté » du mur, de l’humiliation que les plus nantis parmi nous veulent imposer au peuple grec.

Ils se sont bien passé la consigne, de Lagarde à Michel, de ramener aux yeux de l’opinion publique les intérêts de la Grèce à des chamailleries d’enfants en cour de récréation. Qu’ont donné les politiques d’austérité menées depuis des années par les gouvernements de centre-droit qui gouvernent l’Europe ? Etes vous de ceux qui ont vu leur pouvoir d’achat augmenter ? Vous sentez vous socialement plus à l’abri qu’il y a vingt ans ? Moi pas.

Je vois une société dans laquelle chaque femme, chaque homme qui ressent le spectre de la précarité tente de sauver sa peau. Un monde où les femmes et les hommes politiques qui donnent par habitude l’illusion d’exercer un pouvoir expliquent que pour plus de sécurité, il faut plus de rigueur. Et plus la rigueur devient la règle, plus je vois les précaires d’hier devenir les éclopés de demain. La cohorte de la misère s’allonge de jour en jour.

Et toujours, toujours cette même chanson: regarde celui-là qui est différent. Il te fait peur, non ? C’est normal, il est là pour manger ta pitance, pour prendre ta femme et tes enfants. Il est noir, il est brun, il sent mauvais, il vient d’un endroit où tous sont pauvres. C’est lui la cause de tout tes maux.

Un mal qui répend la terreur,
La peste puisqu’il faut l’appeler par son nom,
Faisait aux animaux la guerre…

Les migrants, les grecs et les SDF d’aujourd’hui ressemblent étrangement à l’âne de La Fontaine.

Ils viennent grignoter une miette de notre pain tout en apportant  la richesse et leur labeur (c’est pas moi qui le dit, ce sont tous ceux qui observent les effets économiques de toutes les migrations).

Mais au tribunal du populisme, cette miette grappillée est bien plus grave que tous les profits engrangés par les banques sur notre dos depuis 2008, bien plus grave que les millions de licenciements financés par les avantages fiscaux que nos gouvernements ont octroyés aux multinationales les plus immorales.

Je ne veux pas être complice de tout cela. Et j’ai pourtant l’impression que c’est à cette complicité que je suis réduit. Et je ne sais pas. Je ne sais pas quoi faire d’autre que de me plaindre avec les autres.

Faudra-t-il attendre que la misère atteignent ici aussi le  niveau de la Grèce ou de l’Espagne pour que l’indignation soulève suffisamment la rue que pour mettre dehors non pas les hommes, mais leur politique du repli sur soi ? Et tout cela sans tomber dans un autre extrémisme, celui qui remplacerait une pensée unique par une autre ?

J’ai tellement envie de crier aux grecs: surtout ne pliez pas. Aujourd’hui, je crois que l’Europe a fait fausse route. Qu’il vaut peut-être mieux une crise majeure qui mette les constructions financières européennes à genoux. De quoi souffrirais-je ? D’une perte d’emploi ? De l’absence d’une pension ? D’une dévalorisation des biens que je possède ? Et alors ? Si tout cela ramène de la solidarité, je gagnerai sans doute en relations humaines.

Alors oui, les grecs, si vous faites sauter le système, je promets de venir plus souvent en vacances chez vous. De toute manière, l’Euro qui n’aura pas réussi à vous imposer ses conditions mourra de ne pas avoir pu continuer à vous garder en son sein. Un système monétaire qui n’aura pas même tenu 20 ans, tout simplement parce qu’il n’était pas construit autour d’une idée de solidarité.

Dans notre civilisation où le paraître semble devoir précéder l’être, il y a eut des fous pour croire qu’en créant une monnaie, on créerait une nation… A vouloir mettre la charrue avant les boeufs, on oublie qu’en descente, la charrue devient folle et incontrôlable.

Voilà ce que les images dans la lucarne noire m’ont inspiré ce soir. C’est amer, c’est confus, c’est ainsi dans ma gorge et dans mes boyaux.

 

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l'enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison...), et conscient de la vanité d'avoir raison.

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