Les nouveaux martyrs de l’Europe

Qu’importe qu’ils soient 300 ou 3000 à vouloir tenter de traverser le Tunnel sous la Manche pour atteindre un Eldorado qui ne cesse de se refuser à eux, les migrants qui s’entassent dans d’immondes bidonvilles Calais sont aujourd’hui les victimes – et parfois les martyrs, de la politique migratoire d’une Europe indigne de ses propres ambitions.

Les pères fondateurs de 1957 mesuraient-ils qu’en mettant l’accent sur la prospérité économique d’un continent pacifié, ils ne le feraient qu’en aggravant les disparités avec les pays les plus pauvres de la planète ? Pouvaient-ils alors imaginer ce qui se passerait lorsque nous aurions en Europe à la fois cette opulence qui se mesure plus à l’aune des différences de possession qu’à celle du bien-être collectif, ce village virtuel que nul n’imaginait à l’époque et qui impose le modèle de la consommation effrénée comme standard de vie idéal, mais aussi ces énormes différences de développement avec les pays du Sud ?

Une chose me semble évidente aujourd’hui, les barbelés ne seront jamais assez haut, les gendarmes assez nombreux pour décourager ceux qui fuient une mort programmée par la faim, la maladie, la violence des hommes ou de la nature. Ceux-là qui tentent de venir chez nous n’ont rien à perdre. Nous dépensons en pure perte des millions d’Euros à tenter de les retenir hors nos murs, tout en les laissant crever dans nos murs.

Combien de murs, de barbelés, combien de morts faudra-t-il encore pour se rendre compte que notre façon de réagir au flux somme toute limité d’immigrants est vaine et inefficace ? Alors même que tant au nom du réalisme économique, de notre bien-être futur qu’en celui de la solidarité humaine, la logique la plus évidente serait de mettre en place des solutions d’accueil et d’intégration en lieu et place du rejet.

Celui qui accepte une norme basée sur le rejet de celui qui a besoin de notre solidarité ne doit jamais oublier qu’il finira bien un jour par devenir celui qui a besoin de la solidarité d’un autre…

Un défi, plus qu’une victoire

Une collègue de travail a placé ce soir sur les réseaux sociaux un poème déjà entendu à de multiples reprises. Comme je la suspecte peu d’activisme politique, il s’agissait sans doute d’une bienveillance remplie d’innocence.

– « C’est risqué », dit l’expérience
-« C’est sans issue » ,dit la raison.
– « C’est impossible », dit la fierté.
– Mais « Essayons » murmure le Coeur …

Il me semble que c’est un peu la sensation qui m’envahit en voyant s’afficher les résultats qui nous arrivent d’Athènes ce soir.

Je n’ai pas caché ma sympathie pour le « non ». Je n’ai pourtant aucune envie d’entamer une danse de victoire, ou de chanter quelque chant que ce soit, ici ou place Syntagma.

Y aura-t-il un « avant » et un « après » 5 juillet 2015 pour l’Union Européenne ? Verra-t-on enfin les préoccupations sociales occuper enfin le devant de la scène ?

Une chose me frappait dans une discussion tenue ce soir avec un de mes contradicteurs (au sens premier de participant à une discussion) préférés, chose que  je n’avais pas encore vraiment mis dans la balance de mes réflexions: comment les roumains, les bulgares et tous les autres peuples européens vivant dans une extrême précarité dans notre Europe de l’argent pourraient-ils accepter un accord qui libère la Grèce de son endettement sans leur permettre à eux aussi de bénéficier d’un traitement de faveur?

Le résultat du référendum ne marque pas une « victoire » de la Grèce contre l’Europe. Il comporte cependant une dose non négligeable de nationalisme. Le dernier discours d’Alexis Tsipras allait clairement dans ce sens. Ce résultat, il marque en quelque sorte le moment où la boule de neige « prend » et passe de l’agrégat de flocons à la fusion glacée. Elle est au sommet d’une pente qui part dans de nombreuses directions, et nul de peut dire où elle roulera, et ce qu’elle emportera sur son passage.

Ce qui est donc intéressant pour moi, ce n’est pas tant le fait que le résultat soit un « oui » ou un « non », mais bien que, face à un conflit d’intérêt majeur au sein de l’union européenne, portant sur des questions de priorités politiques, un gouvernement a pu invoquer une « clause de conscience » en s’en référant à son peuple. La question n’était pas tant de savoir si les grecs allaient être pour le oui ou le non, mais bien de savoir s’ils suivraient leur premier ministre dans cet appel à la clause de conscience. Le résultat semble très clair sur ce point.

Nous allons donc observer comment l’écosystème européen va maintenant devoir s’adapter à cette nouvelle situation. Rejet ou adaptation intégrative ? Ce sera bien entendu tout l’intérêt de ce qui va suivre. Car, comme j’aime à le répéter si souvent en citant T.S. Elliot,

Nous ne cesserons point nos investigations
Et le terme de notre quête
Sera d’arriver là d’où nous étions partis
Et d’en savoir le lieu pour la première fois…

Ignorance et démocratie

L’un des arguments les plus entendus pour dénigrer le referendum de ce dimanche en Grèce, est que le « peuple » grec est incapable de comprendre la question qui lui est posée.

Cet argument me semble plutôt en faveur du choix tel qu’il a été posé par Alexis Tsipras hier: dire « non » aux ultimatums et au chantage (attention, article tiré du Hufftington Post en espagnol…).

Car cette « incapacité » des grecs (qui est aussi celle de l’écrasante majorité des peuples et de leurs dirigeants) à comprendre la technicité du choix qui leur est proposé va de pair avec leur absence totale de responsabilité dans le mal qui les frappe.

Ce ne sont pas les millions de grecs qui vont se prononcer demain qui ont laissé des régimes corrompus intégrer l’eurozone alors que tous ces soit-disants experts d’aujourd’hui savaient très bien que les chiffres qu’ils avaient sous les yeux étaient faux.

Si les grecs sont innocents (comme l’enfance est supposée l’être) face à la question qui leur est posée, ils sont surtout innocents (au sens criminalistique du terme) de la situation dans laquelle ils se trouvent.

Les gouvernements grecs successifs qui ont essayé de sauver leur peau (et surtout leurs fortunes) en cédant aux ukases austéritaires de la Troïka ont fait tout perdre aux grecs: leurs revenus, leur système de soins de santé, leurs maisons, leurs pensions… Ils ont juste sous estimé une chose: les grecs ne sont pas encore prêts à perdre leur dignité. C’est bien là la question à laquelle il leur faudra répondre demain: moqués, humiliés, maltraités par des experts incapables d’apporter des solutions humaines, vont-ils plier ou faire un immense doigt d’honneur à leurs bourreaux ?

La démocratie est par définition une forme de gouvernement qui privilégie la dignité par rapport à la connaissance. Un gouvernement d’experts, cela s’appelle du despotisme éclairé. La plupart des gouvernements de l’Europe d’aujourd’hui (et celui de Mr Michel est certainement dans le peloton de tête) rêvent d’un tel système. Les peuples tentent parfois de leur rappeler que détenir la connaissance n’est pas nécessairement détenir la formule du bien être collectif. Que se sentir digne et respecté comme individus, comme êtres humains et pas simplement comme agrégat servile à la cause du capitalisme est peut-être plus important.

S’il n’y a aucune certitude sur le résultat du vote de demain, on peut cependant prédire que l’acceptation des diktats européens ne fera que renforcer ce qui arrive aux grecs depuis près de 8 ans maintenant: plus de restrictions, moins de sécurité sociale, moins de solidarité, plus de désespoir.

Ce qu’un vote « non » apportera techniquement en terme de bien-être au peuple grec, je n’en sais rien, mais je suis convaincu qu’il y a une chose que seul le « Non » peut leur donner, et cette chose est sans doute celle dont ils ont le plus besoin aujourd’hui (à voir jusqu’au bout):

Un presse servile et sans esprit critique

C’est en lisant leurs éditoriaux de ces derniers jours (et en particulier ceux du « Soir ») que j’ai été frappé de la facilité avec laquelle la pensée unique européenne avait pu se frayer un chemin dans la tête de nos meilleurs éditorialistes.

C’est à croire que la crainte des conséquences pour les euro-conformistes (ceux qui pensent devoir suivre les ukkases du FMI et de l’Eurogroup) d’un « Non » du peuple grec au référendum qui lui sera proposé dimanche tétanise ceux qui devraient réveiller notre opinion publique.

Balayés du revers de la main les journées d’enthousiasme lorsqu’une nation se levait pour demander que l’on restaure sa dignité.

Balayées du revers de l’autre main les études qui démontrent les unes après les autres la vanité des politiques d’austérité pour relancer un système économique qui tourne le dos aux hommes pour ne rémunérer que les capitaux.

Oubliées les analyses et les critiques venant du monde académique – des penseurs indépendants – et qui vont presque toutes dans un sens assez logique: cela fait maintenant vingt ans que l’on nous sert de l’austérité et cela fait vingt ans que les différences entre riches et pauvres s’exacerbent. Cela fait deux cents ans que l’on nous fait croire que c’est le travail qui enrichit alors que la seule certitude, c’est qu’il use la santé de millions de travailleurs. Cela fait des décennies que ces vieilles recettes montrent qu’elles ne fonctionnent que pour les nantis et les rentiers, mais qu’elles créent plus de misère, plus de précarité. Cela fait longtemps que l’on sait, que l’on voit que ces recettes prônées par le FMI, la BCE, l’Eurogroupe ne fonctionnent pas. Qui pourrait dire le contraire ? Qui peut montrer une réduction des écarts de pauvreté après une cure d’austérité ?

La tâche d’un éditorialiste indépendant ne serait-elle pas aussi d’aider ses lecteurs à se poser des questions sur l’intérêt d’un changement, d’une vraie expérience alternative ? Regardez l’Islande qui  a choisi, elle aussi par un choix populaire, de refuser les diktats de la Troïka d’alors qui voulait lui imposer également une réduction de la couverture sociale pour sortir de sa crise bancaire. Elle est aujourd’hui sortie gagnante de sa crise. Ses dettes finiront par être régularisées. Mais elle a choisi un autre chemin que celui de l’austérité.

La Grèce n’est pas l’Islande, loin s’en faut. Mais en six mois, ce pays a tenté de – et jusqu’ici réussi à – démontrer qu’un peuple pouvait faire le choix d’une alternative, être écouté par ses dirigeants élus, et relancer un vrai processus de démocratie participative. C’est avoir un mépris indigne pour la population grecque que de lui renier le droit de se prononcer sur un texte complexe sous prétexte qu’il ne peut le comprendre: ce texte n’est pas plus compris par Mr Michel que par le grec moyen ! Ce que les ministres de l’Eurogroupe ont compris, c’est ce que les technocrates de leurs administrations et du FMI leur ont expliqué.

Mais le peuple grec est parfaitement capable de comprendre que deux thèses s’opposent: soit ils choisissent de se résigner à plus d’austérité, à des choix aussi explicites que « moins de taxes pour les riches, moins de sécurité sociale pour les pauvres », soit ils tentent quelque chose de vraiment différent « nous nous occuperons de nos dettes (qui ne concernent que les banques et dont le non remboursement n’aura un impact réel que sur les détenteurs de dette privée grecque – c’est à dire des rentiers occidentaux) plus tard, nous nous occupons de notre santé et de notre survie maintenant. Ce faisant, nous activons un multiplicateur de croissance important (voir les études publiées dans ‘The body economics’ sur l’Islande) et contribuons à la relance de l’économie grecque en préservant le minimum vital pour chaque citoyen »

Est-il donc si compliqué pour un éditorial de rappeler – avec ses propres nuances – que c’est là que se situe le choix des grecs, mais aussi de l’Europe ?

Il suffit de voir l’engouement suscité par l’initiative de crowdfunding sur le Greek Bailout Fund pour comprendre qu’il y a de  nombreuses personnes en Europe qui pensent que l’attitude des institutions européennes et internationales est indécente.

Cela fait longtemps que la presse nationale ne publie plus les lettres et courriers de leurs lecteurs. Elle ne nous donne en pâture que des tweets populistes ou des articles d’experts. Mais alors, ne faudrait-il pas que les éditorialistes gardent la distance nécessaire par rapport aux premiers pour se concentrer sur les débats proposés par les seconds ?