Et si nous dressions notre cerveau reptilien ?

Depuis une semaine, l’article placé sur sa page Facebook par Payton Head, se diffuse et fait un buzz relatif aux Etats-Unis. Ce jeune homme, président de l’association des étudiants de son université, a réagi par un article remarquable aux invectives de « Nègre » qu’il entend régulièrement. Il n’y a pas réagit par des paroles stupides ou violentes, il n’a pas réagit par des coups ou par un procès, il a simplement réagit en écrivant ce qu’il ressentait.

Je suis persuadé que ce qu’il écrit s’applique tout autant aux femmes et aux hommes venus travailler ou se réfugier chez nous, et qui se voient affublés de qualificatifs plus ou moins explicites, mais toujours destiné à évacuer nos peurs à travers leur humiliation.

Notre cerveau est programmé pour nous protéger des agressions. Et au coeur de cette programmation se trouve la peur. Cette peur qui nous saisit avant que nous puissions la contrôler, qui part de ce cerveau dit « reptilien » car il est la trace la plus ancienne, la moins développée de toute notre machine à penser. Cette peur réflexe qui dirige notre sang vers nos jambes pour nous permettre de fuir le danger, ou vers nos bras pour nous préparer à combattre. Cette peur réflexe qui redirige notre sang du cerveau qui en aurait pourtant tellement besoin… pour réfléchir.

Cette peur, elle est d’abord activée par la perception d’une différence entre la réalité qui nous entoure et celle à laquelle nous sommes habitués. Celle qui marque la différence entre le confort de la routine et le risque du changement. Celle qui fait qu’un corps à la peau plus foncée, plus mate, au milieu d’une foule blanche nous inquiète et que notre isolement au milieu d’une foule mate et foncée nous terrorise.

Nous allons tout faire pour exorciser cette peur. Tout ? Enfin, tout ce que nous pensons pouvons faire. Et de nouveau notre bon (trop) vieux cerveau reptilien va nous « aider », en fuyant (si nous nous sentons minoritaire) et en agressant si nous nous sentons plus fort, ou totalement acculés.

Ainsi en est-il, à Bruxelles, de beaucoup d’habitants de province qui découvrent pour la première fois le quartier de Matongé et qui décident de s’enfuir, terrorisés par la présence « effrayante » d’une population venue du centre de l’Afrique. Pourtant, les terrasses des bars et des restaurants de la place St Boniface restent fréquentées par des bruxellois pâlichons (comme moi) qui s’y sentent bien et n’ont jusqu’ici jamais été servi dans les assiettes des restaurants concernés.

Soyons de bon compte, tous les êtres humains doivent combattre au quotidien la dictature de leur cerveau reptilien. Quel besoin de traiter de « Nègre » le noir que nous croisons, nous fait-il tellement peur ? Quel besoin de traiter de « Pute » la jeune femme en mini-jupe, est-elle un danger pour nous  ? Quel besoin d’appeler « djihadiste » l’homme en djellabah qui traverse la route, tous les musulmans européens ont-ils des intentions terroristes ? Quelle besoin de détourner le regard devant la femme qui porte le voile ou le niqab, faut-il qu’elle se sente exclue ?

Je ne suis pas meilleur qu’un autre. Mon cerveau reptilien me fait lui aussi prendre des attitudes que je regrette, et mon premier regard trahira parfois mon désarroi. Mais à côté de ce vieil outil d’auto-défense, nous avons aussi un formidable appareil à relativiser et à réfléchir. Et ce qui fait de nous des hommes, ce n’est évidemment pas notre cerveau reptilien (que nous partageons même avec … les reptiles). Ce qui fait de nous des hommes, c’est notre capacité à porter un regard critique presque instantané sur la peur, un regard qui nous permet de l’analyser, de lui donner sa valeur relative et de nous dire que si toute différence entre les hommes doit entrainer la peur et l’évitement, ce même réflexe sera aussi celui de l’autre. Cet autre qui arrive chez nous pour travailler, chercher l’instruction, l’asile ou la liberté qui lui est refusée ailleurs, est plongé dans un univers massivement inconnu. Il est lui l’étranger plongé dans la masse autochtone. Il est le blanc pénétrant pour la première fois à Matongé.

Interviewée à l’occasion de l’ouverture d’un centre pour réfugiés dans son village, une vieille dame expliquait hier au journaliste qui l’interviewait que « ça fait un peu peur, car on ne les connaît pas ». Et cette femme disait simplement la vérité la plus évidente. On ne peut vaincre la peur de l’inconnu que par la connaissance. L’enfant qui s’approche pour la première fois d’un feu risque de brûler. Une fois qu’il aura connaissance de ce que le feu est, il pourra l’utiliser pour cuisiner. Il aura transformé sa peur en compétence.

La Belgique n’est que terre d’immigration. Que ce soit il y a 1, 10, 100 ou 1000 ans, aucun habitant de ce pays n’est vraiment « de souche ». Nos aïeux sont arrivés du centre de l’Afrique, des plaines du Caucase, des rives de la Méditerranée ou d’ailleurs. Et c’est la plupart du temps de ceux qui sont déjà installés dans le pays que viennent les plus grands dangers. Nous aimons exorciser nos peurs en prétendant que le risque vient d’ailleurs, alors que les plus grandes violences s’exercent au sein des familles, les trahisons les plus horribles se font entre amis et voisins, que la délation fait plus de victime que n’importe quel tentative d’attentat, que ce ne sont pas les musulmans qui marchent sur nos routes qui conduisent sous l’influence de l’alcool les voitures qui chaque jour terrorisent nos routes.

Il est temps de redevenir des hommes et de remettre à leurs places nos peurs, au lieu de les exorciser en exacerbant celles de ceux qui ont le plus besoin de notre soutien.

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l'enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison...), et conscient de la vanité d'avoir raison.