Qu’arrive-t-il aux hommes qui abandonnent les hommes ?

Je me demande de plus en plus souvent si nous ne vivons pas les derniers jours des hommes.

J’essaie d’imaginer ce que furent les premiers, les tous premiers jours de l’humanité. Cette humanité dont on nous a encore dit il y a quelques jours qu’elle était née, il y a des centaines de milliers d’années quelque part au coeur de l’Afrique.

Ces hommes, partis d’une terre qui est notre terre-mère à tous. Partis à travers le monde pour le peupler. Ces hommes, migrants depuis le premier jour du monde. Ces hommes avaient pour territoire toute terre qui pouvait les nourrir, les abriter du froid ou de la brûlure du soleil. Le mot frontière n’avait aucun sens, la vie n’était que mouvement.

Ils n’avaient que leur pieds pour voyager. Ils ne connaissaient pas encore ni les barques, ni les avions. Entre la première vision d’un sommet et sa traversée, des journées pouvaient s’écouler. Et si la rencontre avec d’autres hommes ne se faisait pas toujours de manière pacifique, c’était parce que la terre qu’ils fréquentaient ne pouvait pas tous les nourrir.

Nous vivons sur une terre peuplée des fils de ces premiers migrants. Il n’y a qu’une seule humanité de souche, mais la souche est la même pour tous. Où que nous soyons sur notre planète, c’est le sol que les pères de nos pères ont découvert que nous foulons. Il n’est pas de concept plus absurde que celui d’occupant originel d’une terre, car toute terre habitée n’est que la trace d’une migration abandonnée.

Mais non content de fuir les terres qui ne pouvaient plus les nourrir, les hommes se sont inventés les guerres, pour pouvoir mieux les fuir. Ils ont cru pouvoir s’approprier les terres qui les accueillaient. Ils ont construit des barrières, des murs, ils ont posé des clôtures sans réfléchir un instant qu’ils ne faisaient que tracer une ligne sans épaisseur au regard de la terre qu’elle balafre.

La terre se contrefiche de nos frontières. Les volcans n’ont pas de visa, ni les tsunamis de passeport. Les nuages traversent les océans et déversent leurs torrents de pluies et d’orages sans se présenter aux autorités, et aucun Office des Etrangers n’arrêtera la course d’un ouragan. Mais l’homme, parce qu’il a marché et s’est arrêté, pense avoir le droit d’arrêter les autres hommes qui marchent, pour ne pas devoir partager la richesse qui lui est donnée.

Ce n’est pas le travail qui fait la richesse des hommes. Le travail les fait souffrir. Ce qui fait la richesse des hommes, c’est l’échange. C’est aussi pour cela que l’homme s’est mis en marche, parce que pour que l’homme existe, il a fallu que l’homme prenne conscience de son existence, et que cette prise de conscience n’a pu se faire que par la rencontre et l’échange. L’homme seul n’existe pas. L’ermite n’existe que parce qu’il est différent de l’homme social. Il n’existe que parce que d’autres existent. Si l’homme était vraiment seul, il n’aurait pas conscience de sa solitude, celle ci étant son état naturel. Etre seul, c’est donc par définition se mettre en relation – particulière – avec les autres.

L’homme s’est mis en marche pour rencontrer l’homme. Il a pris conscience de la qualité de cette relation. Elle lui a apporté la vie et la mort. Elle lui a apporté la peur de perdre ce qu’elle lui avait donné.  Alors, l’homme a dressé ses misérables barrières. Se voulant démiurge au dessus des dieux, il a nommé sa terre. Et, nommant sa terre, il a cru se l’être appropriée.

Mais d’autres hommes sont venus. Eux aussi avaient faim et soif. Eux aussi avaient marché à la recherche d’une terre pour les nourrir. Et là, devant cette terre qui aurait pu nourrir tous ceux qui voulaient y entrer, ils se sont heurtés aux premières barrières. Ils les ont traitées comme ils traitaient les obstacles naturels: en les franchissant ou en les abattant. Certains sont passés, d’autres pas.

Qu’avons nous fait de la mémoire des pères de nos pères ? Qu’est-ce qui nous autorise aujourd’hui à dire à ceux qui fuient une terre qui ne les nourri t plus, qui ne les protège plus: restez de l’autre côté de la barrière. Les pères de nos pères font de vous nos frères, mais les frères d’aujourd’hui peuvent se regarder mourrir sans pleurer.

Ce que nous faisons aujourd’hui aux femmes et hommes qui frappent aux portes de l’Europe, c’est un fratricide. Des hommes, tous descendants de mêmes pères et mères, ont marché. Certains sont passé devant, d’autres derrière, pas même parce que les uns marchaient plus vite que les autres, mais tout simplement parce que lorsque l’on est cent, mille ou dix mille à marcher, il faut de la place, ll en faut bien un devant et un derrière. Mais dans cette immense fratrie qui a commencé à bouger il y a des centaines de milliers d’années, certains se sont arrêtés il y a deux mille ans, et d’autres marchent toujours. A quel titre ceux qui se sont arrêtés il y a deux mille ans sont ils autorisés à interdire à ceux qui marchent encore de venir jusqu’à eux ?

Il parait qu’aujourd’hui un immense avion s’est posé à côté de chez moi. Il paraît qu’il peut transporter tout un village de plus de 500 personnes en quelques heures à travers les continents. Il paraît que pour s’assoir aux meilleures places, il faut débourser moins d’argent que ce que demande un passeur pour laisser mourrir une famille au large des côtes européennes.

Qu’arrive-t-il aux hommes lorsqu’ils abandonnent les hommes ?

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l'enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison...), et conscient de la vanité d'avoir raison.