Dommages collatéraux

Il est profondément regrettable qu’une personne soit morte dans un hôpital. Que son chirurgien ait été bloqué par des grévistes et soit arrivé avec une heure de retard en salle d’opération est difficilement acceptable. Etablir le lien de cause à effet entre ces deux éléments est un travail d’expertise délicat et nécessairement aléatoire que les médias semblent avoir accompli en un tour de main. Que l’hôpital concerné porte plainte contre X pour ce fait est une conséquence logique du monde de contractualisation et d’obligation de résultat auquel nous sommes de plus en plus confrontés.

On apprend aujourd’hui qu’une autre personne serait morte, d’un arrêt cardiaque celle-ci, au sein du même blocage routier. Il faudra ici encore établir le lien de cause à effet entre le fait d’être bloqué dans un embouteillage et celui d’avoir un arrêt cardiaque – car je n’ai pas encore lu que d’une manière ou d’une autre des secours aient été envoyés pour sauver cette personne et auraient été empêchés d’effectuer leur travail…

Dans un pays où la tradition veut que l’on arrête les duels sociaux « au premier sang », la réflexion sur le mode d’action des organisations syndicales ne pourra être évitée. Il s’agira surtout de réfléchir à la manière de rétablir la confiance entre la base des militants (souvent insatisfaits des actions trop soft proposées par leurs dirigeants), les dirigeants syndicaux qui semblent ne plus contrôler mais continue néanmoins à cautionner les actions de leurs membres, les forces de police qui pourraient remplir un rôle d’encadrement « à charge et à décharge » des mouvements sociaux au lieu de se retrouver systématiquement du côté de la répression (et ainsi de se trouver exclus de toute discussion préparatoire constructive). Ce dernier point me semble important. Feu mon frère, qui travaillait à la gendarmerie avant qu’elle ne devienne police fédérale, était à la fois un farouche militant syndicaliste et un acteur « policier » chargé de veiller au bon déroulement des actions syndicales. En montrant à la fois sa compréhension et souvent son empathie pour les revendications des travailleurs, il pouvait les aider à préparer des actions qui à la fois touchaient la cible légitime des travailleurs mais protégeait la population des risques de débordement. Mais cela exige une forme de confiance et surtout une absence d’instrumentalisation des conflits sociaux par le monde politique.

Nous sommes bien loin de cela aujourd’hui. Tant au mois de novembre de l’an dernier que le 7 octobre de cette année, les affrontements entre policiers et manifestants étaient prévisibles, mais visiblement aucune coopération efficace ne put se mettre en place pour éviter les « dommages collatéraux ». Le ou les décès de cette semaine viennent cette fois ajouter un tribu humain au prix matériel payé par la population.

Ces questions rejoignent celles posées par les réactions violentes – et de nouveau inacceptables – de travailleurs à l’égard des porteurs de mauvaises nouvelles (comme ce fut le cas avec Air France il y a deux semaines). Il faut cependant garder quelques détails à l’esprit. En particulier en ce qui concerne le ou les décès qui font suite au blocage d’une route par des militants syndicaux. Je n’ose pas croire qu’il y ait eu dans le chef d’aucune personne active sur ces barrages routiers une intention aussi faible soit-elle de voir quelqu’un décéder du chef de leur action. Je ne sais s’il faut même parler de défaut de précaution. Ne pas y songer lors de prochaines actions serait une erreur, ne pas reconnaître le caractère regrettable, malheureux de ce qui s’est passé serait irresponsable, ne pas réfléchir à la meilleure manière d’éviter de tels incidents pourrait alors devenir délictueux.

Ces questions ne peuvent cependant occulter le défi qui se pose aujourd’hui au monde du travail. C’est à travers un vote démocratique que s’est construite la majorité qui gouverne ce pays (et beaucoup trop d’autres en Europe). Quand nous nous sommes rendus aux urnes l’an dernier, nous nous sentions trahis par un PS qui a renoncé à agir de manière idéologique pour se laisser séduire par un discours soit-disant pragmatique, et nous avons laissé le champ libre à un gouvernement de droite qui lui, n’a aucun scrupule à agir en fonction de son idéologie et en dépit d’une analyse pragmatique de la situation.

Depuis un an, nous assistons à une comédie lamentable: les vaincus refusent de dire haut et fort qu’ils ont fait fausse route en acceptant les politiques de rigueur pour les salariés et de  laxisme pour les détenteurs de capitaux. Ils nous bassinent avec des arguments indémontrables selon lesquels s’ils n’avaient acceptés ces compromis, nous serions dans une situation bien pire. Les vainqueurs, eux, tiennent un discours purement idéologique selon lequel seuls le bien fait aux riches peut profiter aux plus démunis. Un discours sur la rigueur quand la plupart des experts nous indiquent que c’est de relance que nous avons besoin. Un discours qui anesthésie les vraies victimes de l’oppression en leur faisant croire que leurs malheurs ne viennent pas des revenus qui leurs sont volés par les détenteurs de capitaux, mais bien de la redistribution à d’autres malheureux (SDFs, immigrés, sans papiers, demandeurs d’asile,…) de la part minime du gâteau qui leur est « réservée ».

 

Répondre démocratiquement aux violences économiques

Le plaidoyer de Jean-Luc Mélenchon pour expliquer le geste de violence des (futurs ex) salariés d’Air France à l’égard de leur DRH avait emporté une première réaction de ma part en faveur du discours du leader de la Gauche.

Le discours de Xavier Mathieu qui déclare au « Grand Journal » qu’il a été pacifiste toute sa vie. Mais qu’il  n’y croit plus m’a amené à penser à  nouveau cette question.

En quelque sorte, le dilemme qui nous est présenté est le suivant:

  • D’une part, les actionnaires de grandes entreprises, voire d’entreprises nationales ou nationalisées prennent des décisions dont les conséquences sont d’une violence inouïe pour les travailleurs: licenciements massifs, pertes de revenus, destructions de familles, suicides. Ces décisions, économiques ou administratives, sont prises dans le cadre de la stricte légalité, sous le couvert de lois votées par les représentants du peuple.
  • D’un autre côté, la colère que génère ces décisions entraine des femmes et des hommes, encadrés, soutenus par leurs organisations syndicales, à s’en prendre physiquement aux représentants de ces actionnaires, quitte à les séquestrer ou à leur déchirer leurs vêtements. Certains avec humour se contentent de les entarter.
  • La force publique, bras armé d’un pouvoir démocratiquement élu, ne peut qu’agir face à cette violence physique directement observable, utilisée par les médias plus sensibles à leur chiffre d’audience  qu’à leur fonction pédagogique. Elle s’attaque donc aux « déchireurs de chemises » tout en laissant courir les destructeurs de vies.

Nous mêmes, pris dans le tournis des images, des cris et des harangues, nous avons alors tendance à nous positionner non plus face au fait social que constitue la destruction d’emplois au nom de la compétitivité, mais bien face aux images émotionnelles qui font dire que soit c’est un scandale de s’attaquer à un homme et de le « lyncher » publiquement, soit qu’il faut comprendre la violence de ceux à qui l’on a tout enlevé. Mais lorsque Xavier Mathieu nous dit qu’il ne croit plus au pacifisme, il nous entraîne dans une voie sans issue.

En effet, je continue à croire qu’aucun système socio-politique ne peut offrir mieux aujourd’hui qu’un régime basé sur l’écoute et la représentativité de toutes les composantes de la société. Ce que l’on appelle peut-être un peu rapidement la démocratie. C’est pour cette raison que si je me sens, ici en Belgique, de grandes sympathies avec des partis comme le PTB, je ne pourrais leur donner ma voix aussi longtemps qu’il n’auront pas fait un aggiornamento vers le respect total de la légitimité démocratique. Et la proposition de Xavier Mathieu, lorsqu’il dit qu’il faudra désormais compter avec la violence est un constat d’échec de la démocratie dans sa configuration actuelle doublé d’un appel à passer à un régime socio-économique basé sur les rapports de forces et non sur la négociation: l’histoire est malheureusement témoin des drames que de tels régimes ont causé que ce soit ici en Europe, en Chine, en Corée du Nord, en Russie ou dans l’Afrique post-coloniale (et passim…).

Or, qu’est-ce qui cause problème aujourd’hui ? Ce n’est pas tant l’illégitimité des violences physiques à l’égard des êtres humains. Il me semble que tout corpus de règles de vivre ensemble inclus nécessairement le refus de la violence physique comme solution aux conflits. Et cette promulgation de l’illégalité de la violence est d’autant plus importante qu’il reste chez chacun d’entre nous des bribes de réactions émanant de notre cerveau reptilien qui nous poussent vers le combat lorsque nous ressentons la colère…

La question qui pourrait être réglée par un processus démocratique ne serait-elle pas plutôt celle de faire subir effectivement les conséquences de leurs actes aux auteurs de violences administratives et économiques. De reconnaître le lien de causalité entre la décision de licenciement (collectif ou individuel) et ses conséquences non seulement financières, mais également vitales. La colère de Xavier Mathieu, la justification de Mr Mélenchon vient surtout de l’incompréhensible hiatus qui existe entre la pénalisation judiciaire d’un arrachage de chemise et des éventuels coups, blessures et séquestration qui l’ont accompagné (je ne minimise pas le fait, je le qualifie) et la simple obligation de négocier un plan social (donc de trouver une solution financière négociée et donc dépénalisée) pour l’auteur de la violence administrative et économique.

Que se passerait-il si demain, les membres d’un Comité de Direction ou d’un Conseil d’Administration pouvaient se trouver pénalement responsable des conséquences physiques de leurs actes. Si à côté des coups et blessures volontaires ayant entraîné des conséquences définies (invalidité, mort,…) on pouvait qualifier un licenciement décidé et choisi pour des raisons économiques par l’employeur de torture morale pouvant entrainer des conséquences tout aussi définies ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Les membres des comités exécutifs, de direction, des conseils d’administration, savent très bien ce que leurs décisions auront comme conséquences sur le plan humain. Mais l’absence de responsabilité personnelle sur ces conséquences les dédouane de toute réflexion sur l’opportunité sociale de leur décision. Pour l’avoir vécu dans le passé, assis à la table d’un comité de direction (mais sans y avoir voix au chapitre), j’ai vu ces gens décider de licencier quelques centaines de collaborateurs afin de satisfaire les exigences de l’actionnaire. Je les ai vu porter les uns sur les autres des regards graves, montrant combien ils mesuraient cyniquement l’importance de l’enjeu humain, mais prenant la décision qui montrait objectivement combien cet enjeu humain comptait peu face à la volonté de l’actionnaire. Je les ai vu se lancer alors dans le calcul cynique de la solution de licenciement la plus économique. Puis se distribuer le « boulot difficile » comme ils disaient (lisez « annoncer les licenciements individuellement pour éviter la longue et couteuse procédure du licenciement collectif »). Puis établir des tableaux dignes des camps de concentration où l’on allait comparer, semaine après semaine, la bonne « exécution » du plan.

Que se passerait-il si ces dames et ces messieurs devaient intégrer la composante « responsabilité pénale des conséquences morales et physiques » dans chaque licenciement. Aujourd’hui, la décision de licencier un collaborateur pour augmenter le profit de l’actionnaire reçoit un traitement judiciaire ridicule. Que penserait-on du juge qui condamnerait à quelques centaines ou milliers d’euros d’amende le chasseur de prime qui aurait acheté un fusil, se serait entraîné, aurait observé les déplacements de sa victime, puis tiré dans ses jambes « pour lui donner une leçon », mais qui aurait par malheur « dérapé » et occis sa victime ? Or c’est exactement ce qui se passe aujourd’hui dans le monde de l’entreprise. Un actionnaire vous donne ordre de « liquider sans tuer » quelques centaines de personnes, vous consultez quelques experts, spécialistes, juristes et consultants pour trouver la solution la moins couteuse – en ce compris le coût de devoir se défendre devant un Tribunal du Travail, vous analysez vos listes d’employés pour identifier ceux qui sont le moins susceptibles de vous causer du tort par la suite, puis vous tirez… pas de chance, il y en a un qui se suicide. C’était sans doute sa faute… Aucun espoir d’obtenir une décision de nature pénale pour un tel crime (ce n’est pas un crime, pas même une infraction… c’est un grand malheur).

Changez cette donne. Pénalisez les conséquences humaines des décisions économiques et financières. Montrez effectivement que ces crimes quotidiens, bien plus meurtriers et nombreux que les faits divers qui font la première page de sudPresse, sont punis sévèrement, pour le crime qu’ils représentent. Vous verrez alors l’attitude de ces soit-disants décideurs changer.

La réponse à la violence des actionnaires et des conseils d’administration, ce n’est pas la violence contre les biens et les personnes, c’est la re-qualification juste de la violence des actionnaires et des hommes qui les représentent. Une qualification de correctionnalisation et non de droit du travail. Un tel travail peut s’accomplir dans un cadre démocratique. Il ne serait sans doute pas sans conséquence, et l’on ne doit certainement pas compter sur un exécutif comme celui qui nous « exécute » aujourd’hui pour lancer un tel chantier. Mais ce serait là une approche enfin différente de la lutte sociale. Autre chose que les sempiternelles jérémiades autour des ajustements salariaux, allongement de la vie professionnelle, (non) indexation et service minimum… Un rafraichissement de notre démocratie qui permette à chacun de se sentir protégé contre l’arbitraire des organisations alors qu’il ne l’est souvent aujourd’hui que contre celui des individus.

La carte et le territoire

Cela fait quelques années que je n’ai plus évoqué ici cette parole d’Alfred Korzybski, père de la Sémantique Générale. La question des migrants, que nos politiciens semblent tellement instrumentaliser aujourd’hui en est pourtant une bonne illustration.

Il existe peu de territoires au monde dont les frontières administratives soient visibles du ciel. Une visite en mode satellite de sites comme Google Earth vous en donnera très simplement confirmation.

Au fil du temps – et des migrations qui ne cessent de traverser la terre – ces territoires ont été découpés et re-découpés pour coller au mieux aux homéostats sociaux qui les occupent.

Mais qu’est ce qu’un homéostat social ? L’homéostasie est un état d’équilibre d’un système. C’est ce moment privilégié et rare où les différentes composantes du système trouvent équilibre et stabilité. Un peu comme une maison qui, au coeur de l’hiver atteint la température demandée au thermostat et la maintient par de petits allumages successifs de la chaudière. Sur le plan social, l’homéostat est donc un moment de paix, pendant lequel un rêve de pérennité s’installe jusqu’à ce qu’une nouvelle perturbation vienne exiger la recherche d’un nouvel équilibre.

Les états, les nations ne sont que des cartes. Des assemblages explicatifs temporaires d’un territoire. Cela fait belle lurette que Bruxelles n’est plus en Lotharingie, ni aux Pays-Bas. Le territoire n’a jamais changé. La carte ne cesse de se modifier.

Le facteur principal de modifications des cartes politiques (car c’est bien de ces cartes là qu’il s’agit), c’est l’impact des faits migratoires. Les mouvements de populations à la surface de la planète ne cessent et ne cesseront jamais. En 1960, l’ouvrier flamand qui cherchait du travail venait encore s’installer à Liège ou Charleroi. Depuis bientôt 30 ans (1987) les étudiants européens passent de longs mois sur les bancs d’universités installées à des milliers de kilomètres de leur domicile dans le cadre des projets Erasmus. Nos chercheurs s’expatrient pour trouver ailleurs les fonds que nos gouvernements leurs refusent. D’une manière générale, l’être humain va rechercher un lieu qui pourra lui offrir des conditions de vie qui répondent à ses besoins fondamentaux de sécurité et de subsistance. Et s’il atteint ce minimum, il cherchera sans doute des lieux qui lui permettront de monter plus haut dans la pyramide des besoins. Besoin de relations, besoin de reconnaissance et d’épanouissement personnel.

C’est cette quête incessante de satisfaction de nos besoins élémentaires et supplémentaires qui justifie la plupart des migrations. Nous ne nous étonnons pas de partir quelques semaines au soleil où vers de nouveaux paysages culturels ou écologiques. Nous nous enorgueillissons du succès de nos « compatriotes » à l’étranger. Ce sont ces mouvements qui redessinnent les cartes. Les hôteliers espagnols apprennent le français, l’allemand ou le néerlandais. Les indiens de l’Orénoque découvrent la télévision. Les new-yorkais prennent leur petit de jeunes au Pain Quotidien.

Les cartes changent sans cesse. Celui qui se croit installé confortablement sur une carte court donc un grand danger. Il est un peu comme une assiette qui, au lieu d’être posée sur une nappe, y serait collée. Changer de nappe impliquerait pour l’assiette sa disparition, alors même que la table, elle, n’as pas changé.

Le territoire sur lequel nous sommes posé ne nous appartient pas. Ce sont nos aīeux qui en ont chassé d’autres occupants où qui se sont mêlés à eux. Nous ne pourrons jamais éviter l’arrivée, ponctuelle ou massive de nouveaux habitants. La carte qui décrit l’occupation du territoire par les hommes changera sans doute. Il ne s’agit là en rien d’une invasion. Ceux qui arrivent chez nous aujourd’hui n’ont ni armes, ni bombes avec eux. On ne trouve dans leurs rangs aucun terroriste. Ils ne demandent que le droit de vivre dans le respect de nos règles. C’est bien souvent parce que nos contrées connaissent la liberté d’expression et d’opinion qu’ils les ont rejointes.

Ils ne demandent aucun privilège dont nous ne pourrions nous prévaloir si nous étions nous-mêmes appelés à fuir la tyrannie qui s’installerait chez nous.

Certains crient à l’angélisme utopiste quand on leur explique que la seule solution à la situation migratoire, c’est l’ouverture des frontières. Ceux là souffrent de l’aveuglement qui à empêché tout au long de l’histoire humaine les détenteurs du pouvoir de comprendre les bouleversements qui finissent par les terrasser.