Avons nous enfin trouvé le point G ?

Je me posais hier ici même la question de savoir quand « cette » guerre avait commencé, et y répondais en me référant à tout ce que l’occident (n’)a (pas) fait pour aider le Moyen-Orient et les pays du Sud à bénéficier des progrès que leur exploitation a permis.

Une nuit de réflexion, l’écoute de deux philosophes ce matin en radio m’amènent aujourd’hui à reprendre la question autrement. Les réactions des hommes politiques, de gauche comme de droite ou du centre sont tellement prévisibles face aux actes de terreur qui touchent leur électorat que porter une réflexion « de l’intérieur du cadre » posé par nos décideurs ne peut que renforcer la position des commanditaires de ces crimes affreux.

Et le mot que toutes les femmes, tous les hommes politiques, la plupart des médias ont mis en avant depuis vendredi soir est le mot guerre.  C’est justement l’acceptation de ce mot « guerre » pour qualifier ce qui s’est passé qui me semble aujourd’hui totalement erroné. Je crois que c’est Edouard Delruelle qui le disait ce matin en radio (mais je porte la responsabilité de mon interprétation): une guerre se produit soit entre Nations, soit à l’intérieur d’une Nation. Accepter que nous sommes en guerre, c’est donc soit reconnaître DAESH comme un état – ce dont chacun se défend bien, soit reconnaître que cette guerre est une guerre civile et donc, accepter la division de nos propres pays entre bons et mauvais citoyens – ce qui amène immanquablement au renforcement des stigmatisations, en particulier à l’égard des populations arabisantes ou musulmanes.

DAESH combat sans doute dans un conflit qui ressemble à une guerre civile en Syrie et au Moyen Orient. Les règles d’engagement sont claires, des combattants luttent contre des combattants et de nombreux civils sont victimes « collatérales » de ces combats. Ceux qui sont menacés par les velléités politico-religieuses de DAESH fuient vers les pays voisins, puis parfois jusque chez nous. Ils sont « NosRéfugiés ». Il semble que parmi eux se soit glissé au moins un des tueurs de Paris, soit, mais combien d’assassins quittent chaque jour impunément les frontières de l’Europe ?

Ici, nous  n’avons pas affaire à des actes de guerre. Les actes de guerre sont des actes de combats dans lesquels les deux parties s’attendent à devoir s’affronter. Quand  j’entends un médecin dire « nous avons reçu des blessés avec des blessures de guerre », c’est d’abord une question de vocabulaire, pas de sens. On entend les mêmes mots dans les bouches d’autres médecins à chaque attaque brutale de bandes armées qui tuent avant de voler. Bien sur ici il n’y a rien à voler, si ce n’est le sentiment de sécurité.

Cela fait-il des 7 ou 8 assassins de Paris des « combattants » ? Pas aussi longtemps que nous ne les reconnaitrons pas comme tels ! Des gens qui posent des actes criminels sans objectif de lucre, mais par vengeance, cela se voit tous les jours: des jeunes qui pénètrent munis d’armes « de guerre » (tiens, tiens) dans une école, une université, un cinéma, un bar, et qui vident leurs chargeurs sur des enfants, des enseignants, des spectateurs et des clients, la presse nous en montre chaque mois ou presque. Et l’endroit où l’on nous en montre le plus ne pointe pas vers des « arabophones musulmans », mais plutôt vers des jeunes occidentaux mélangeants les frustrations et les échecs de leur vie réelle (échec et rejet scolaires, amoureux ou autres, accès impossibles aux biens devenus indispensables pour paraitre en société, … ) aux solutions proposées par leur vie virtuelle.

En écrivant ces mots, les parallèles se forment devant mes yeux: notre société occidentale a été trop heureuse de se développer économiquement grâce au travail d’immigrés que nous avons néanmoins maintenu dans des niveaux de vie souvent proche de la précarité. A l’heure de la crise et du repli sur soi, nous ne les considérons plus assez « blancs » et discriminons tous azimuts (discrimination à l’embauche, au logement, aux relations sociales,…). Des différences qui ne devraient pas nous affecter (différences vestimentaires, alimentaires, d’accent, de langues) sont montées en épingle au titre de la « non-intégration ». Frustrés, humiliés, ces jeunes deviennent les candidats parfaits soit aux bandes urbaines (qui les intègrent dans une délinquance valorisante), soit aux extrémismes de pensée (que ce soit d’extrême droite, d’extrême gauche ou religieux). Dans le cas de l’islam, cette intégration se traduit bien entendu par la mise en relation avec des groupes terroristes (comme DAESH).

Mais il ne faut pas perdre de vue que ces même groupes terroristes ne peuvent exercer leur terreur que s’ils en ont les moyens financiers et stratégiques. Les fusils qu’ils ont dans leurs mains n’ont pas été fabriqués chez eux ! D’une manière ou d’une autre, qu’il s’agisse d’une Kalachnikov, d’un fusil FN ou de n’importe quelle autre arme, ce sont bien les opérateurs économiques fabricants ces armes qui seraient les premiers perdants de la paix. Ce sont eux qui ont le plus besoin du mot guerre, car c’est LE mot qui leur donne la légitimité. C’est en temps de guerre qu’une nation « attaquée » doit se défendre, renforcer son armement, passer des commandes aux marchands de mort.

Ce phénomène n’est donc pas fondamentalement différent de celui que l’on voit aux Etats-Unis et qui nous semble pourtant tellement évident, lui: la pléthore d’armement disponible, le manque de contrôle sur ces armements rend chaque jeune déboussolé susceptible de devenir tueur en série. Mais quel que soient les sentiments des populations, les fabricants et marchands d’armes américains réussissent à maintenir le droit à la détention d’armes à feu dans une mesure qui ne fait plus sens pour la plupart des européens…

Mais alors, ce point « G » ? La guerre n’existera que si nous la nommons. Si nous offrons des procès politiques à ces assassins, nous  légitimons leur combat aux yeux de leurs supporters. Il faut considérer ces actes pour ce qu’ils sont: des meurtres prémédités et commis de sang froid par des individus en bandes organisées, dans le seul but de faire parler d’eux. Traitons les comme des criminels civils ordinaires mêmes si monstrueux. Ne leur donnons pas la satisfaction d’une tribune politique. Poursuivons les, enfermons les, jugeons les si possible, tentons de démanteler leurs bandes organisées bien entendu, mais n’ouvrons pas la porte à la guerre.

Ceux qui nous parlent de guerre ne savent pas de quoi ils parlent. Pas un seul d’entre eux n’a tremblé sous les bombardements en 1940-45, car pas un seul d’entre eux n’était né. Pas un seul d’entre eux n’a marché en exode vers la France pour fuir le nazisme, car pas un seul d’entre eux n’était né. Pas un seul d’entre eux n’a perdu un père, une mère, une soeur ou un frère  pendant la guerre, car pas un seul d’entre eux n’était né.

Il est malheureusement devenu plus aisé aujourd’hui de jouer avec les mots qu’avec les responsabilités. C’est là perdre de vue le fait que ce sont les mots qui créent la réalité. Je ne veux pas de ce mot en « G ». Ce que je vois dans les yeux de ceux qui le fuient m’en dit assez long.

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l'enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison...), et conscient de la vanité d'avoir raison.

2 réflexions au sujet de « Avons nous enfin trouvé le point G ? »

  1. merci pour cet article Dominique. »Guerre » est le mot de trop et c’est effectivement reconnaître Daesh comme un état. Et maintenant, mon pauvre « Molenbeek » qui va subir un « nettoyage » en règle sens doute et ainsi faire naître, par réaction, de nouveaux terroristes, jeunes victimes de manipulations.

  2. Le mot en G qui me vient spontanément est Gratitude, celle que j’ai pour ta réflexion et tes propos, qui permettent de pondérer, de prendre un peu de distance et de ramener un peu de lucidité dans ce désordre grandissant et ce flot de débats haineux.

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