Notre sécurité est-elle bien assurée ?

Le besoin de sécurité est un des besoins fondamentaux pour l’homme. Nous le savons de manière empirique, et tout débutant en psychologie sait que sur la célèbre « pyramide des besoins » de Maslow, la sécurité physique se trouve sur la seconde marche, juste au dessus des besoins physiologiques de base.

Et, comme l’indique Maslow, un élément fondamental de la sécurité, c’est la stabilité dans le temps de notre environnement. Ce qui veut dire aussi que tout changement de notre environnement crée une réaction de peur. Ceci est par exemple bien illustré dans la petite vidéo tirée du livre « Qui a piqué mon fromage ? » inspiré du bouquin au même titre de Spencer Johnson.

Et notre environnement, qu’on le veuille ou pas, est en perpétuel changement. Peut-être aimerions-nous que rien ne change, mais il faut se faire une raison, seul le changement est immuable.

Pour combattre la peur du changement, nous pouvons faire appel aux recettes qui ont fonctionné dans le passé: lorsqu’une guêpe vient perturber notre repos, nous pouvons la tuer ou la chasser. Et si une nouvelle guêpe se présente, nous utiliserons à nouveau la technique qui a fonctionné. Si nous sommes sur une plage à marée montante et que l’eau commence à mouiller nos pieds, nous reculons vers la terre ferme, en sachant que dans 6 ou 7 heures, nous pourrons à nouveau marcher sur le sable.

Cela ne nous inquiète pas, pourtant il arrive parfois qu’avec la marée montante, une méduse nous pique et nous inflige de douloureuses démangeaisons. Allons-nous pour autant tenter de bâtir une digue contre les marées ? Ou allons-nous simplement regarder où nous mettons les pieds en marchant dans l’eau ?

Il en est de même des phénomènes migratoires. Nous avons tendance à oublier un peu rapidement que si nous sommes ce que nous sommes et non des néandertaliens un peu stupides, c’est parce que de migrations en migrations nous avons acquis les caractères les plus enrichissants de ceux qui ont traversé nos territoires et s’y sont installé. Et à chaque migration, il y a eut des hommes et des femmes pour dire, « je veux que tout redevienne comme avant », comme si la roue du temps pouvait tourner à l’envers. La roue du temps tourne dans un seul sens, celui qui va d’aujourd’hui à demain. Et ceux qui s’accrochent à tout prix à un passé disparu sont voués eux aussi aux regrets, à l’amertume et à la disparition.

Mais accepter que la roue du temps va dans le sens du futur ne veut pas dire que nous sommes impuissants face aux changements. Cela veut simplement dire que nous ne pouvons les ignorer, et que tous ceux qui veulent survivre au changement doivent s’adapter aux modifications de leur environnement. L’animal forcé de changer de territoire doit souvent adapter son alimentation aux nouvelles conditions. Son système digestif va lui aussi s’adapter, et peu à peu l’ensemble de son anatomie devra elle aussi se modifier. Lorsque les premiers hommes ont quitté le berceau africain de l’humanité pour migrer vers le Nord, leur anatomie s’est adaptée. En 40.000 avant notre ère, ils arrivent du Moyen Orient ou du Nord Est, sont « pigmentés » (c’est-à-dire noir de peau) et ne « blanchiront » que plus de 30.000 ans plus tard comme l’explique cet article inspiré de recherches publiées dans la célèbre revue scientifique Nature.

Toutes ces modifications, voulues ou pas, ont permis à l’homme d’améliorer son contrôle sur son environnement et sa sécurité personnelle.

C’est donc bien l’adaptation et non la résistance qui conduit à la sécurité.

Toutes ces connaissances devraient donc nous aider à trouver les outils pour combattre le sentiment d’insécurité qui nous frappe parfois pour le moment. Des catastrophes humanitaires, militaires, politiques et climatiques frappent notre planète. Elles sont souvent elles-mêmes le résultat d’autres changements dont nous sommes aussi partiellement ou totalement acteurs. Ces catastrophes imposent aux populations touchées de fuir pour survivre, car lorsqu’un changement est de nature catastrophique (c’est à dire correspond à la rupture radicale et instantanée de la sécurité) le seul mode de survie est la fuite. On ne « s’adapte » pas à un tsunami, on le fuit ou on périt. On ne s’adapte pas à une bombe: on la fuit ou on attend qu’elle nous tombe dessus et nous détruise.

Les mouvements de populations sont donc inéluctables. La plupart se font de manière marginale (je me déplace sur une hauteur pour éviter le tsunami, je passe la frontière pour ne plus subir les bombes), mais certains, pour des raisons multiples, ne peuvent trouver la sécurité que plus loin. C’est toute la problématique des réfugiés qu’ils soient politiques ou économiques. Les uns comme les autres ne voient de possibilité d’assurer leur survie qu’en se déplaçant au loin, en rejoignant des territoires qui correspondent à ce que leur idéal de vie représente.

Ce que l’on a vu sur nos écrans de télévision à Paris vendredi dernier est une bonne illustration: lorsque les bombes et les coups de feu éclatent à nos portes, nous fuyons, nous demandons aux chauffeurs de nos voitures de rebrousser chemin. Que ferions nous si les 150 morts que pleure la France sur une année (Charlie Hebdo et le 13 novembre) devenaient un lot quotidien ? Ne fuirions nous pas nous aussi ? D’abord vers la Suisse, l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne ou un autre pays proche ? Ou peut-être traverserions-nous l’océan pour tenter de nous installer aux Etats-Unis ou en Australie ?

Cette peur, cette envie de fuir que certains ressentent depuis la nuit de vendredi, c’est celle qui prend au ventre les populations Syriennes, Somaliennes, Sub-sahariennes, mais aussi celles de tous ces pays où vivre décemment n’est simplement plus possible lorsque le modèle de vie est celui imposé par le mode de consommation occidental.

En ressentant cette peur là, peut-être pouvons nous enfin comprendre qu’aussi longtemps qu’il fera mieux vivre chez nous que « chez eux », les peuples qui souffrent viendront chez nous, non pas pour nous détruire, mais bien pour jouir, comme nous d’un privilège qui devrait être partagé par toute la race humaine: vivre en paix.

Mais ils arrivent comme ils sont. Avec leur peau qui n’a pas blanchi assez vite à notre goût, avec leur langue qui nous est incompréhensible, avec leurs vêtements qui correspondent à la mode de chez eux, avec leur foi et leurs croyances, avec leurs habitudes. Ils arrivent et nous trouvent comme nous sommes. Avec nos peaux blanches, notre langue incompréhensible, nos vêtements surprenants, nos (absence de) fois et nos croyances, nos habitudes qui leurs sont totalement incompréhensibles. Ils arrivent noyés dans la masse. Ils découvrent qu’ici aussi ils doivent s’adapter. Leur peau changera au cours des métissages comme changera celle de toute la population, ils apprendront nos langues qui s’enrichiront de plus en plus d’expressions venues de cieux inconnus.

Ils fuient souvent des lieux où le cadre de la loi, instrument fondamental de la sécurité, n’existe plus. Ils viendront chez nous parce qu’ici le crime ne reste pas impuni. Ils se soumettront aux lois. Si ces lois ne leur conviennent pas, ils tenteront peut-être de les adapter. Un député à la fois, entre aujourd’hui et dans cinquante, cents ou deux cents ans, nos règles de vie et leurs règles de vie devront bien trouver un modus vivendi commun. Et tout comme ils ont fuit leur pays qui ne leur offrait plus la sécurité dont ils avaient besoin, certains fuiront ce lieu qui  ne leur correspondra plus. Rien ne sera plus comme avant, non pas parce qu’ils nous ont envahi, mais parce que rien ne reste jamais comme avant.

Notre peur, c’est de voir un changement catastrophique, instantané, bousculer toutes nos habitudes. Cette peur, elle nous submerge parce que nous sommes submergés d’images à forte densité émotionnelle qui finissent par prendre le pas sur la réalité. 10.000 réfugiés syriens qui marchent sur les routes de Slovénie deviennent pour chaque personne qui regarde la TV 10.000 inconnus, aux visages effarés et effrayants, marqués par la douleur et la souffrance qui s’installent littéralement dans notre salon. Tout militant de la cause des migrants que je suis, je ne désire pas voir arriver 10.000 inconnus dans mon salon en une nuit !

Ce que toutes ces images ne font pas, c’est l’immense et nécessaire zoom arrière qui nous montre que ces centaines de milliers de réfugiés ne viennent pas envahir notre salon. Ils viennent se fondre dans une population existante pour mener une vie proche de celle que vit cette population. Ils viennent chez nous non pas pour vivre différemment de nous, mais bien pour vivre comme nous.

Que cette confrontation comporte des « risques », il ne faut pas le nier. Il y aura nécessairement des « brebis galeuses » dans les populations qui arriveront chez nous, peut-être même des « terroristes » qui espèrent détruire notre société. Nos meilleurs alliés pour les trouver et les empêcher de nuire ne sont certainement pas nos propres services de sécurité qui ont brillamment démontré ces derniers mois leur incapacité à neutraliser les éléments les plus dangereux, qui étaient pourtant installés pour la plupart depuis longtemps sur nos territoires et étaient même parfois « fichés ». Nos vieilles méthodes montrent leurs limites, ce n’est pas en faisant plus de la même chose que nous réduirons les risques.

N’oublions pas que les plus gros facteurs de risque pour notre société, ceux qui portent le plus de cadavres sur la conscience, ce ne sont pas les 8 terroristes qui auraient du être empêchés de nuire par nos politiques hyper-sécuritaires et contrôlantes. Il suffit de regarder les causes de mortalité en Europe pour savoir où sont les criminels les plus dangereux. Mais les meurtriers qui se cachent derrière les paquets de cigarettes et les bouteilles d’alcool sont socialement plus acceptables, même s’ils font eux des centaines de milliers de victimes chaque année.

Je ne dis pas qu’il ne faut pas chasser les terroristes. Il faut les trouver, les juger et les punir. Mais notre sécurité ne sera durablement assurée que si nous arrivons à vivre en paix avec notre avenir, avec ceux qui inéluctablement vont venir vivre parmi nous. Si nous continuons à les recevoir avec des barbelés et de la haine, pouvons nous attendre d’eux du respect et de l’estime ?

Les militants de la peur font passer les gens comme moi pour des bisounours. Ces sarcasmes servent surtout à cacher leurs propres peurs dictées par les changements qu’ils ne veulent pas accepter dans leur environnement.

Que ce soit Marc-Aurèle ou Reinhold Niebuhr qui l’ait écrite, il reste de bon de méditer sur cette bonne vieille prière:

Mon Dieu,
Donnez-moi la sérénité
D’accepter
Les choses que je ne peux pas changer,
Le courage
De changer les choses que je peux,
Et la sagesse
D’en connaître la différence.

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l'enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison...), et conscient de la vanité d'avoir raison.