Une petite lettre qui change tout (ou quand la volonté se cache derrière la possibilité)

Il fut une époque où il était de bon ton de dire « A coeur vaillant, rien d’impossible ». Cela reste d’ailleurs un slogan tout à fait d’actualité lorsqu’il s’agit de se faire croire que la Belgique pourrait gagner l’Euro de foot… Et pourtant.

Lorsque l’on évoque aujourd’hui dans la rue, dans les médias, dans les cénacles académiques, culturels ou politiques la question des migrations, il est devenu naturel de se poser la question de savoir si un quartier, une commune, une région, un pays ou un continent peut ou pas accueillir les enfants, les femmes et les hommes qui fuient la misère, la torture ou la mort qui règne là où ils résidaient.

En posant la question en ces termes, on pose des prémisses implicites qu’il serait pourtant bon à la fois d’expliciter et de questionner. Car si les hypothèses de départ devaient se révéler fausses, l’ensemble du raisonnement qui s’en suit doit être abandonné. Examinons deux de ces prémisses.

  1. On ne peut pas accueillir toute la misère du monde ou il existe une taille limite à la capacité d’accueil et nous sommes près d’atteindre cette limite, ce qui suppose que nous la connaissons.
    Cette phrase, nous l’entendons dans sa version populiste explicite (celle que j’ai souligné en gras), mais aussi dans sa version pseudo-objective: « nous avons atteint les limites de ce que nous pouvions faire » dans toutes ses différentes conjugaisons.
    Pourtant, dès lors que l’on pose la question de savoir comment se calcule et se mesure la supposée capacité maximale d’accueil d’un territoire déterminé, il devient soudain absolument impossible d’obtenir une réponse qui sorte du cadre émotionnel.
  2. On pourrait dissuader les migrants de migrer. Et par conséquence, on doit orienter nos efforts dans le sens de la dissuasion. Par exemple en allant expliquer aux autorités des pays concernés (états du Maghreb, Syrie, Lybie, Somalie, …) qu’ils doivent eux-mêmes dissuader leurs ressortissants de venir chez nous.
    Ceux qui se lancent dans cette aventure mesurent-ils réellement le ridicule de leurs efforts ? Si les dirigeants d’un pays relativement calme (comme les pays du Maghreb) avaient vraiment la volonté et la possibilité de retenir leurs citoyens en leur offrant des conditions de travail et de vie satisfaisantes, attendraient-ils vraiment que nous venions le leur demander pour le faire ? Et si leur intention n’est pas d’offrir de telles conditions de travail et de vie, où si leur premier agenda est celui de la lutte pure et dure pour le pouvoir (comme c’est le cas dans les pays les plus engagés dans les conflits), peuvent-ils avoir le moindre intérêt à maintenir à l’intérieur de leurs frontières leurs principaux adversaires ?

On voit bien, dès lors que l’on tente de regarder les faits et non les émotions, que nous ne pouvons pas arrêter les flux migratoires. S’il est un phénomène historique qui ne cesse de se renouveler depuis l’arrivée des premiers hominidés, c’est bien celui des migrations. L’homme tentera toujours, avec l’énergie du désespoir, d’aller là où sa survie sera mieux assurée qu’à l’endroit où il se trouve. S’il pleut, je me mets à l’abri. S’il n’y a plus de quoi manger, je vais chercher ailleurs. S’il pleut des bombes, je fuis. Nos parents ou nos grands parents n’ont pas fait autre chose lorsque l’envahisseur nazi est arrivé en 1939.

Une petite lettre pourrait cependant tout changer, cette petite lettre, c’est celle qui transforme la possibilité en volonté. C’est celle qui nous ramène à la réalité de nos émotions. Le problème n’est pas que « on ne peut pas accueillir », mais bien que « on ne veut pas accueillir ».

La notion de possibilité nous renvoie à quelque chose qui est extérieur à nous. Un peu comme si notre pays  ne disposait pas d’assez d’oxygène pour permettre à 20.000 ou 200.000 personnes supplémentaires de respirer. Nous pouvons nous dédouaner à bas coût de toute responsabilité dès lors que nous décrétons que c’est une question de capacité qui nous bloque: il n’y a plus de place dans le métro, prenez le suivant. Il n’y a plus à manger, attendez le repas suivant. Mais rappelons le, personne ici n’est capable de nous indiquer où se trouve la limite de capacité d’accueil, et jamais cette limite n’a été atteinte autrement que par la mise en place de barrières artificielles par les acteurs politiques (par exemple en interdisant de traiter plus de 50 dossiers de migrants par jour…).

La notion de volonté nous renvoie à nos propres responsabilités. Voulons nous un monde dans lequel chaque femme et chaque homme peut vivre dignement ? Si quelques uns sont prêts à répondre positivement de manière inconditionnelle à cette question, nombreux sont ceux qui se laissent guider par la peur. Peur de la différence. Peur de l’autre. Peur de la confrontation avec une réalité inéluctable.

L’aveuglement de nos responsables politiques et sociaux, de quelque bord qu’ils soient, est immense. Ne pas voir que les vagues migratoires ne s’arrêtent pas, que dresser des barrières comme celles que l’on construit un peu partout en Europe n’aura que des conséquences catastrophiques est irresponsable. Ces murs de barbelés, et même de béton, ne sont que de chétifs barrages face à un torrent d’une puissance immense. Les exemples de solution existent. L’Allemagne et le Canada en font partie. Dans un cas comme dans l’autre, plutôt que d’arrêter le flux, on se propose de l’encadrer. Plutôt que de dire aux migrants « nous ne voulons pas de vous, nous vous enfermerons dans d’immondes camps et vous y laisserons croupir jusqu’à votre départ ou votre mort », ils leur disent de venir, tout en encadrant leur arrivée. Tout comme les canaux d’irrigation, en encadrant le flux du torrent au lieu de le retenir enrichissent la terre au lieu de la noyer lorsque le barrage explose…

Accueillir les migrants n’est pas une question de possibilité, c’est une question de volonté. D’une manière ou d’une autre la question de la vague migratoire actuelle se résoudra, nul ne pourra l’empêcher de se développer. Par contre, chacun peut vouloir contribuer à en faire une source d’enrichissement mutuel, dans le respect de chaque humanité.

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l’enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison…), et conscient de la vanité d’avoir raison.

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