Une danse insignifiante

A mon tour de m’intéresser aux propos de Mr Jambon relatifs aux compétences chorégraphiques de la communauté musulmane, à travers le témoignage d’un enseignant (moi) confronté chaque semaine à 140 ados dont sans doute plus de 100 sont de confession musulmane.

J’enseigne donc principalement à des jeunes des 3 premières années des humanités générales. De « vrais » ados, de 12 à 17 ans, au caractère parfois très trempé, et souvent armés des meilleures idées pour provoquer les adultes auxquels ils sont régulièrement confrontés.

Je me souviendrai sans doute comme de ma plus décourageante journée d’enseignement cette première heure de cours qui a suivi l’attaque contre Charlie Hebdo, en janvier 2015. J’y retrouvais une classe d’élèves de 2ème année pour y faire « circuler la parole » comme nos ministres de l’enseignement aiment tant nous y inviter lors de circonstances difficiles. Et ce jour là, pour moi comme pour de nombreux collègues, fut un jour sombre car dans la bouche de nombreux élèves, la notion de « représailles coupables mais justifiées » à la publication des caricatures du prophète revenait sans cesse. Et tout en étant indigné de sort réservé à la liberté d’expression dont on sait aujourd’hui qu’elle n’est pas ressortie indemne de ces événements, je ne pouvais pas ignorer l’atteinte qui avait été portée par cette liberté d’expression à certaines valeurs symboliques de ces jeunes. Mais malgré ces « explications », ces « justifications » des actes des frères Kouachi et consorts, je n’ai vu aucun de ces jeunes se réjouir ou danser. Il restait une chose commune à toute la communauté humaine : la tristesse de ce qui s’était passé.

Ce 22 mars au matin, je n’étais pas dans notre école, située à deux pas de la station Maelbeek par laquelle transitent un nombre important de nos élèves. Mais dès l’annonce des attentats, je m’y suis rendu pour aider mes collègues dans la gestion des élèves. Et ce jour là, comme tous ceux qui ont suivi jusqu’à ce jour, l’atmosphère a été totalement différente de celle de janvier 2015. Il n’était plus ici question de quelque justification que ce soit. L’arbitraire absolu de la violence était une évidence pour chacun. Autant la minute de silence de janvier avait été compliquée et parfois chahutée, autant le 23 mars, lorsque la sonnette de l’école à retenti une première fois je me suis simplement arrêté au milieu de ma phrase et aucun rappel ne fut nécessaire pour que le silence le plus respectueux s’installe. Personne n’avait envie de danser, de chanter ou de rire. Et aucun élève, de quelque origine qu’il soit n’a fait la moindre remarque de mauvais goût. Au point que cela en devient presque étonnant. Tant nous sommes régulièrement confrontés à des interventions provocatrices de la part de ces adolescent(e)s ! Mais dans ce cas, je ne crois pas qu’un seul de mes collègues n’ait dû faire la moindre remarque à qui que ce soit à propos d’une parole malveillante ou de mauvais goût à propos des attentats bruxellois.

On pourra me rétorquer que c’est sans doute la proximité des événements qui a provoqué ce mode de réaction. Je n’y crois que partiellement. Nombreux sont en effet les élèves qui ont tenus à associer dans leurs hommages aux victimes de Bruxelles celles d’attentats perpétrés par les mêmes organisations criminelles à des milliers de kilomètres d’ici. Contrairement à tous ceux qui considèrent qu’une victime bruxelloise « vaut » plus qu’une victime syrienne ou irakienne, mes élèves « savent » de par leur origine et leur culture, mais aussi depuis peu de par leur vécu, qu’une femme ou un homme sont toujours une personne, que le lieu de naissance n’est en rien une raison valable de discrimination, et que la reconnaissance de l’universalité de la tristesse en face de la violence brute est un des piliers du vivre ensemble.

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l'enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison...), et conscient de la vanité d'avoir raison.

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