Pour ne pas être taxé de « simplisme »

Parmi les commentaires reçus pour mon article précédent sur Une solution simple pour mettre fin aux grèves qui nous « ennuient », il en est quelques uns dont j’aimerais vous faire profiter, même s’ils ne se trouvent pas sous l’article…

Si vous ne lisez pas ces commentaires, c’est simplement parce qu’ils proviennent de lecteurs qui désirent rester anonymes. Et si j’aime débattre, je veux aussi que cela se fasse selon des règles honnêtes. Soyez donc prévenus, si vous voulez commenter, j’accepte la contradiction (pas les insultes !), mais avec un véritable engagement.

Donc, le point principal des commentaires négatifs, c’est que « je ne propose pas de solution(s) », et c’est moi qui rajoute le « s ». Bien vu ! Mais il y a plein de raisons à cela, et si vous me lisez jusqu’au bout, vous aurez même une petite idée de ce que serait selon moi une ébauche de solutions (attention: il n’y a pas de faute d’accord de nombre dans cette phrase…).

Mettre fin à la cause ne supprime pas l’effet

Cela fait belle lurette (depuis les conférences Macy sur la cybernétique vers la fin des années 1950) que la théorie des systèmes a rangé aux oubliettes de la pensée les logiques causales formelles. En matière de comportement social, mettre fin à la cause ne supprime pas l’effet.

Les phénomènes sociaux partagent ces qualités appelées pluri-causalité et multi-finalité. Les mêmes causes peuvent avoir des effets différents et les mêmes effets peuvent avoir des causes différentes. (voir en particulier les écrits de G. Bateson sur le sujet).

Un homme d’état se doit d’être catalyseur de solutions au lieu de se vouloir héros

Penser qu’un homme ou un parti peut avoir la solution aux problèmes sociaux actuels est une utopie. Comme le rappelait très bien Dave Sinardet dans « Le Soir du 30 mai »:

depuis les années 70, le pouvoir politique national s’est déplacé vers des forums transnationaux, comme l’Union européenne. En campagne, les politiques font beaucoup de promesses mais ensuite, leurs marges sont beaucoup plus réduites. Ce qui alimente la frustration

Dans la même veine de réflexion, il faudrait aussi s’attacher à ceci: quelle est la nature exacte des relations entre gouvernements (au pluriel, oui) et entreprises, d’une part, et entre gouvernements (toujours au pluriel) et syndicats, d’autre part ?

  • depuis les « golden sixties », il y a un postulat jamais remis en cause qui dit que la richesse d’un pays viendrait exclusivement de son « industrie » (au sens premier du terme, c’est à dire son activité économique). Et il est vrai que, lancée par les financements du Plan Marshall, l’économie des grands pays européens de l’après-guerre s’est emballée dans une folle spirale consommation-production qui nous permet aujourd’hui de vivre dans un confort relatif par rapport aux deux-tiers de l’humanité. C’est un acquis stratégique incontestable du capitalisme que d’avoir créé les sociétés les plus inégalitaires tout en s’assurant que les plus pauvres de ces sociétés (« noSDF, par exemple ») soient encore moins pauvres que ceux des endroits où ce même capital se délocalise: il vaut mieux être SDF à Bruxelles qu’ouvrier textile au Bangladesh. Les gouvernements européens ont donc une propension écrasante à considérer que les entreprises sont la source du bien-être et qu’à ce titre, il faut les « aider ».
  • depuis près de 40 ans (la crise du pétrole en 1973 me semble un bon point de départ), les entreprises (voir le paragraphe précédent) expliquent que leur principal souci est un problème de compétitivité. Et qu’à ce problème il n’y a qu’une seule solution: la pression sur les coûts du travail. Dès lors, le travailleur devient « le ver dans le fruit » de son propre bien-être puisqu’il ne peut garantir le maintien de son propre bonheur (assuré par la sacro-sainte croissance économique) qu’en se privant de bien-être (pour assurer la compétitivité de son employeur). Les gouvernements européens ont donc une propension tout aussi écrasante à considérer que les syndicats poussent en permanence des revendications qui mettent en danger les entreprises, et à ce titre, il faut les « contrôler ».

Il est facile pour un gouvernement de jouer avec la fiscalité (TVA, Impôts sur les revenus) et la sécurité sociale (remboursements, tickets modérateurs) puisque ces instruments portent sur des personnes physiques qui peuvent difficilement utiliser la magie de la disparition pour éluder la taxation.

Il est beaucoup plus difficile pour le même gouvernement de s’attaquer aux revenus du capital et aux bénéfices des entreprises, l’évasion étant beaucoup plus simple lorsque pour aller d’un point à un autre, une simple signature au bas de statuts suffit (c’est en gros le mécanisme qui permet l’évasion fiscale).

Pour emprunter cette fois une citation à Vincent de Coorebyter, toujours dans « Le Soir » du 30 mai:

« Il faut par exemple sortir du partenariat entre élites politiques et monde économique. Le monde politique doit prendre conscience qu’il n’a pas un allié fiable dans le monde économique pour faire rentrer l’impôt de manière fiable, et arrêter de mener des politiques d’austérité en prenant aux plus modestes ce que l’on n’arrive pas à prendre dans le monde économique à cause des niches fiscales. »

Le rôle que devrait prendre un véritable  homme d’état aujourd’hui, c’est à la fois d’utiliser sa majorité pour exercer les fonctions régaliennes dans le respect de la démocratie et de faciliter des réflexions sociétales à long terme qui seraient détachées de l’intérêt électoraliste.

Ce que nous donne à voir le gouvernement actuel ne répond ni à l’une, ni à l’autre de ces exigences: le gouvernement abuse d’une situation sécuritaire problématique pour limiter de plus en plus les libertés individuelles, et ne fait rien pour permettre à tous les participants à un débat démocratique hypothétique d’en retirer un « label personnel positif ». Le seul objectif du gouvernement en place est sa pérennité.

Mais alors, cette solution ?

La solution à mes yeux n’existe pas encore. Parce que la solution à la situation que nous connaissons exige un changement de paradigme:

  • on ne peut envisager de se détacher de l’Europe parce qu’elle est trop centrée sur la défense des intérêts économiques et paralysée par sa frilosité fédérale (son incapacité à amener les dirigeants nationaux à l’utiliser de manière positive dans leur communication);
  • on ne peut du jour au lendemain « faire payer la crise aux détenteurs de capitaux » tout simplement parce qu’ils s’évaderont ailleurs;
  • mais on ne peut pas plus prendre le risque de voir arriver divers extrémistes au pouvoir dans nos futures ex-démocraties;
  • et on ne peut non plus prendre le risque de voir les mouvements sociaux aujourd’hui encore pacifiques devenir de plus en plus violents.

Alors il y a urgence. Il y a cette urgence à s’arrêter et à prendre le temps de réfléchir. A se mettre à l’écoute des hommes et des femmes qui font le tissu humain de notre société. Seuls des hommes et des femmes qui parlent pour des hommes et des femmes devraient participer à ce débat. Ce que je veux dire par là, c’est que ce ne sont pas des acteurs institutionnels qui doivent décider de l’avenir des hommes. Les intérêts des syndicats, ceux des investisseurs, comme ceux de nombreux autres acteurs sociétaux (je songe aux religions, aux lobby non financiers, etc…) doivent être considérés comme des « contraintes » (au sens mathématique du terme, et sans connotation négative) à la réflexion.

Pour revenir une dernière fois sur les interventions de Dave Sinardet et de Vincent de Coorebyter dans « Le Soir » d’hier:

« L’urgence , dit ainsi Vincent De Coorebyter, ce n’est pas de réagir, mais de s’arrêter et de réfléchir indépendamment d’une urgence. Les politiques sont pris dans une immédiateté permanente. Si on veut être à la hauteur de ce qui se passe, le grippage très profond du système, il faut en analyser l’étendue, être prêts à entendre les intellectuels, et non chercher à trouver une parade cosmétique. »

C’est moi qui ai souligné les dernières paroles de Vincent De Coorebyter, car je crois vraiment que le rôle de l’intellectuel doit être revalorisé. J’ai parfois l’impression que dans notre monde, réfléchir est une tare. Il faut redonner au penseur la place qui lui revient: cette place n’est pas de détenir une Vérité qui de toute manière n’existe pas, mais bien de catalyser et de structurer des idées et des situations complexes pour permettre de dégager des solutions tout aussi complexes, mais répondant aux attentes éclairées des êtres incarnés. (c’est à dire de chair et d’os).

 

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l'enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison...), et conscient de la vanité d'avoir raison.

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