L’idéal Européen, utopie ou leurre ?

Il est souvent trop facile de vouloir trouver les causes des maux qui nous frappent dans les manquements de l’histoire. Ce qui n’a pas été dit ou fait, parmi l’infinité de choses qui pouvaient se dire ou se faire devient manquement et les acteurs du présent peuvent alors se décharger de leurs responsabilités sur ceux qui les ont précédés. Il n’est par contre peut-être pas inutile de relire ce qui a été dit dans le passé et de tenter de mesure le chemin parcouru.

Tout qui s’intéresse à la construction européenne ne peut en ignorer l’acte fondateur, la « Déclaration Schuman du 9 mai 1950 » dont la date est toujours fêtée comme « fête de l’Europe ». Et en le relisant aujourd’hui encore, on mesure la part d’utopie, de réalisations et de leurre qui a mené notre continent là où il se trouve aujourd’hui.

Cette déclaration, qui peut être considérée comme une pièce d’anthologie de la rhétorique politique, s’ouvre par ces mots:

La paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent.

En 1950, les tickets de rationnement sont encore dans toutes les mémoires, les façades gardent encore les stigmates des bombardements, l’industrie européenne peine à se remettre en marche, et les discours de haine entre les anciens belligérants s’invitent encore aux dîners de famille. L’invocation à une « paix mondiale » peut donc paraître totalement légitime.

Il faut cependant admettre que la phrase qui suit immédiatement apparaît rapidement comme un tour de passe-passe littéraire permettant à l’auteur de transformer un idéal humaniste en objectif économique.

La contribution qu’une Europe organisée et vivante peut apporter à la civilisation est indispensable au maintien des relations pacifiques.

Car s’il faut être reconnaissant à nos hommes politiques ouest-occidentaux d’avoir su maintenir la paix sur nos territoires depuis 1945 jusqu’à aujourd’hui, on ne peut pas dire qu’ils aient atteint leur objectif de maintien des relations pacifiques au plan mondial.

Je crois qu’il faut aussi faire crédit à Robert Schuman de son idée selon laquelle

L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait.

Et très rapidement, le Ministre français des Affaires Etrangères de l’époque passe alors à sa proposition concrète

de placer l’ensemble de la production franco-allemande de charbon et d’acier sous une Haute Autorité commune, dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d’Europe.

A partir de cette phrase, et jusqu’à la fin de la déclaration, il n’y a aucune référence au bien-être social des Européens. Comme je le disais, cette absence de parole ne peut être considérée comme la cause de l’absence de toute politique sociale en Europe, mais elle indique aussi qu’en près de 70 ans, l’institution européenne n’a finalement rien mis en place de sa propre initiative dans le domaine social. Seules la constitution d’alliances syndicales transnationales a permis quelques avancées, mais tout le corpus législatif européen d’initiative institutionnelle s’est toujours concentré sur la réalisation d’objectifs économiques industriels et donc sur les intérêts des détenteurs de capitaux.

Mais en préparant cet article et en relisant donc l’ensemble de la déclaration de Robert Schuman, je suis aussi tombé sur quelques phrases qui me semblent mériter que l’on s’y arrête.

La mise en commun des productions de charbon et d’acier […] changera le destin de ces régions longtemps vouées à la fabrication des armes de guerre dont elles ont été les plus constantes victimes.

La réalisation de cet objectif est incontestable sur le plan intra-européen. Mais Robert Schuman mesurait-il la contradiction entre son idéal de « Paix Mondiale » (les 2ème et 3ème mots de la déclaration !), le développement d’une industrie du fer (dont l’armement est une des branches les plus productives), et la fermeture des marchés locaux évoquée par la phrase que je viens de citer ? Si les nations d’Europe doivent renforcer leur industrie du fer (et donc de l’armement) sans plus se battre entre elles, elles ne peuvent le faire qu’en exportant leurs conflits …

Cet aveuglement (au mieux) ou ce cynisme (au pire) s’exprime d’ailleurs très bien dans la phrase qui enchaîne sur les précédentes:

Cette production sera offerte à l’ensemble du monde sans distinction ni exclusion, pour contribuer au relèvement du niveau de vie et au développement des oeuvres de paix.

La déclaration de Schuman comportait cependant encore une phrase à dimension clairement utopiste:

L’Europe pourra, avec des moyens accrus, poursuivre la réalisation de l’une de ses tâches essentielles: le développement du continent africain.

Et tous ceux qui comme moi ont connu les années glorieuses de la construction européenne, celles des « 6 », et même celles des « 8 », se rappelleront que l’on parlait parfois autant des « Accords de Lomé » que de la fermeture des charbonnages. Derrière ces Accords de Lomé se profilait une intention de coopération au développement qui semble avoir aujourd’hui totalement disparu.

Alors, quand je vois aujourd’hui sur les réseaux sociaux se répandre des textes prétendant que

Il y a 60 ans, l’Europe était un rêve.

et que

Nos hommes politiques sont parvenus à en faire un cauchemar.

Je ne peux que constater que l’Europe plutôt qu’un rêve, était peut-être plus un leurre que les dirigeants Européens de 1950 nous ont fait prendre pour une utopie. Ils voulaient la paix, c’est un idéal remarquable et que je partage pleinement. Mais à qui voulaient-ils que cette paix profite ? Aux gens ? Il n’en est pas fait mention dans la déclaration de Schuman. Ce sont les destructions économiques et industrielles qui inquiètent les gouvernants de l’époque. Et c’est normal. La première moitié du XXème siècle est d’abord caractérisée par la montée au pouvoir des capitaines de l’industrie et de la finance. Ceux-ci, au contraire des monarques territoriaux qui les ont précédés, ne voient pas l’intérêt du protectionnisme. La guerre qui mange leurs capitaux et détruit leurs usines leur est néfaste. Il leur faut une paix qui s’étendent là où leurs marchés peuvent se développer.

Dans le texte fondateur de l’Union Européenne, la paix, invoquée dès les premiers mots, ne peut être vue comme une utopie destinée aux bien-être des femmes et des hommes, mais bien comme un facteur favorisant le développement économique des industries, pour le bénéfice de leurs propriétaires. S’agit-il ou non d’un  leurre ? En tous cas, nous sommes nombreux dans ma génération et dans celle qui a suivi à avoir cru, voire en croire encore que l’Europe est d’abord une réussite humaine. Les dizaines de milliers de personnes qui meurent à nos frontières à cause de notre égoïsme et de notre peur de la différence nous rappellent pourtant chaque jour que si l’Europe avait vraiment pour objectif la paix mondiale, elle pourrait sans doute s’y prendre autrement…

 

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l'enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison...), et conscient de la vanité d'avoir raison.