Votre « Soir », vous le prenez en Delvaux ou avec du Bouillon ?

Notre grand quotidien national vit certainement au rythme de débats internes intenses. Du moins je l’espère. Car au vu de deux des éditoriaux de ce samedi on peut y trouver tout et son contraire. Heureusement dirais-je, car je ne cacherai pas que la soumission des éditoriaux de Béatrice Delvaux au discours néo-libéral a bien besoin de l’analyse historique de Pierre Bouillon pour garder un minimum de sérieux au débat.

En effet, Madame Delvaux nous arrose depuis quelques jours de chansons dont le refrain oscille entre « prise d’otage », « grèves insupportables », et enfin « jamais une grève n’a fait tomber un gouvernement ».  Dans la bouche de celle que beaucoup considèrent comme l’éditorialiste la plus influente de la presse francophone, et à qui je reconnais certainement le titre de chantre de l’unité fédérale, de telles affirmations semblent plus solides que les 10 commandements gravés sur les tables de la Loi. Pourtant, à bien y regarder, ces opus ne comportent depuis longtemps plus rien de factuel et se contentent de jugements à l’emporte pièce, Madame Delvaux chantant comme le Standaard lui demande de danser… Que les méthodes qu’elle préconise (si elle en préconise) pour résoudre la crise n’aient jamais rien amélioré au sort des plus démunis de nos concitoyens depuis près de 30 ans, mais aient renforcé la fortune des plus riches, elle n’en a cure: pourvu que vive la Belgique.

Malheureusement, le vrai travail journalistique doit attendre la page 5 et le « Carnet du Samedi » de Pierre Bouillon pour reprendre le dessus. Pierre Bouillon le démontre et pas un historien du XIXème et du XXème siècle en Belgique ne dira le contraire: à plusieurs reprises, en temps de crises graves, les mouvements de grève ont permis des changements de majorité gouvernementales tout en nous évitant de plus graves conflits. Cet article de La Libre en donne d’ailleurs quelques exemples pas si lointains que cela.

Il semblerait que le prix du retour à une unité syndicale fédérale aura été la fin des hostilités (au niveau des chefs au moins) dans le secteur du transport. Les trains devraient à nouveau rouler. Et le bon peuple ne sera plus pris « en otage » par les vilains cheminots. Qu’une fois de plus une entreprise, d’Etat cette fois (la SNCB) ait renié sa signature à l’égard de ses travailleurs, personne n’en a cure.

Ce que Madame Delvaux et la plus grande partie de la presse semble perdre de vue, c’est qu’une action syndicale, aussi dure soit elle, reste une action qui se produit sous une forme de contrôle social qui respecte la démocratie. Même si une grève provoque des inconvénients pour les usagers et clients, elle est d’abord destinée à donner un signal clair aux patrons et aux autorités.

J’entends et je lis de nombreuses personnes se révolter parce qu’elles ont raté leur train, perdu du temps dans les embouteillages, dû garder les enfants à la maison « à cause des grévistes ». Je les entends parler de la grève comme ils parlent des étrangers : « je ne suis pas contre les syndicats, mais ils devraient trouver des modes d’action qui ne dérangent personne » (version raciste: « je n’ai rien contre les xxx, mais il faut bien dire que quand on voit combien ils sont dans les rues on ne se sent plus en sécurité »). Un discours qui revient à dire « j’ai l’impression que mon petit confort est menacé, et cela – comme l’écrivait madame Delvaux cette semaine – est insupportable. »

Madame Delvaux devrait revoir son vocabulaire et mieux en mesurer la portée. Rentrer chez soi tous les soirs du boulot sans savoir si il y aura du travail demain, ça c’est insupportable. Laisser des milliers de migrants mourir aux portes de l’Europe pendant que chaque soir une centaine de personnes mangent « en plein ciel » à 250 euros par couvert en face de l’Atomium: ça c’est insupportable. Devoir travailler 45 heures par semaine voire plus, c’est à dire revenir petit à petit aux conditions de travail des pays les moins développés de la planète, tout cela pour enrichir les propriétaires d’entreprises qui éludent l’impôt au vu et au su de tous, et avec un grand sourire: ça s’est insupportable.

Ne pas pouvoir prendre le train qu’on voulait prendre, devoir réorganiser sa journée, devoir comme je l’ai fait la semaine passée réorganiser en 30 minutes une journée de sortie pour une classe qui ne pouvait soudainement plus aller en excursion dans un parc d’attraction faute de train et quand même essayer qu’ils aient une journée sympathique, c’est ennuyeux, pas insupportable.

Le mouvement syndical n’a pas d’autres armes que la grève. Ce qui est vrai, c’est qu’aucune autre forme de mouvement syndical que la grève n’a renversé un gouvernement. Or aujourd’hui, devant l’autisme dont font preuve les 14 éminences flamandes et MR qui nous gouvernent, il n’y a d’autre solution qu’un changement de majorité. Il n’y a plus rien à espérer de ces 14 là. Ils n’ont tenu aucune de leurs promesses, hors celle de se réserver l’exclusivité du pouvoir au prix de toutes les compromissions. Peut-être la courbe rentrante des organisations syndicales leur permettra-t-elle encore de survivre, quelques semaines, quelques mois ou même jusqu’à la fin de leur mandat. Mais ce dont nous devrions tous être conscients, c’est que si les syndicats n’arrivent plus à canaliser les forces de contestations, celles-ci n’auront d’autre choix que de se rassembler derrière les bannières les plus extrêmes. L’alternative à la grève pour obtenir le changement, ce ne sont pas les actions bisounours, ce sont les actions coup de poing. Et quand celles-ci surviendront, madame Delvaux devra chercher bien loin dans son dictionnaire pour qualifier la situation, car elle en aura déjà effacé le mot insupportable…

 

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l’enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison…), et conscient de la vanité d’avoir raison.