La mode des « chroniques de Amid Faljaoui » potentiellement dangereuse

Quand un célèbre chroniqueur économique se lance sur un sujet qu’il ne domine pas bien, en se basant sur les documents d’un auteur mineur, il devient potentiellement dangereux pour l’esprit critique de ses lecteurs…

Dans sa chronique du jour intitulée « La mode du « consommer local », potentiellement dangereuse », Amine Faljaoui tente de nous expliquer comment une productrice de pommes de Wavre risque de se trouver en faillite parce qu’elle choisit de s’adresser aux circuits courts et non à la grande distribution pour vendre sa production (je sais, ceci est un énorme raccourci du raisonnement un peu confus que l’on trouve dans l’article).

Pour défendre cette opinion, Monsieur Faljaoui se base sur les affirmations de Philippe Silberzahn, chercheur à la prestigieuse Ecole Polytechnique de Paris et, selon le chroniqueur « auteur de nombreux livres sur l’innovation ».

Je vais revenir – avec mon opinion de simple citoyen accessoirement économiste non distingué – sur l’argumentation du couple Faljaoui-Siberzahn, mais je voudrais d’abord ramener l’expertise de ce dernier à de justes proportions. Une recherche bibliographique rapide montre ainsi que les « nombreux livres sur l’innovation » sont en fait au nombre de … un ! (du moins c’est ce que me donne une rapide recherche sur Amazon). L’éminent « chercheur » a également publié d’autres opus, mais une simple visite sur Google Scholar aurait rapidement appris qu’au cours des 5 dernières années, seuls trois articles de son « gourou de l’innovation » ont été cités dans la littérature scientifique plus de 10 fois, ce qui est un score de jeune post-doctorant, mais loin encore de celui d’un gourou…

Je voudrais également rappeler à Monsieur Faljaoui qu’insérer trois statistiques avec pourcentages à l’appui dans un article n’en fait pas un document scientifique…

Mais c’est sur le fond de l’article que je voudrais revenir. Il semble que Monsieur Faljaoui a une connaissance très superficielle du marché des circuits courts dans l’agro-alimentaire. Bien installé dans son fauteuil, il lui a sans doute semblé plus simple de reproduire (de manière assez obscure) le raisonnement lu dans un papier de son mentor du jour au lieu de prendre son téléphone et d’appeler quelques uns des « leaders » de ces marchés. Il perd totalement de vue qu’un des points forts des acteurs des circuits courts, c’est leur capacité à travailler en réseau, que ce soient des regroupements en coopératives (comme par exemple efarmz), des Groupements d’Achats Collectifs ou des marchés spécialisés.

Les producteurs ne sont pas isolés, ils travaillent ensemble, mais évitent le piège financier de la grande distribution.

Un des aspects les plus pernicieux du raisonnement proposé par Mr Faljaoui est la référence aux effets systémiques. N’est-il pas ironique d’invoquer les effets systémiques lorsqu’il s’agit de dénigrer la distribution en circuit court et de les oublier tout aussi systématiquement lorsque l’on parle de grande distribution.

De plus, Mr Faljaoui écarte d’un coup de plume ironique l’argument écologique (« Les écologistes et les amis de la nature seront aussi heureux… »). oubliant là aussi que des effets systémiques sont dès aujourd’hui à l’oeuvre et démontrent tous les jours les dangers des circuits de distribution longs sur l’avenir de l’humanité.

Je ne suis pas un spécialiste des circuits courts, je n’ai aucune citation dans le « hall of fame » de la recherche mondiale, mais je sais que les pommes qui me viennent du marché bio qui nous fournit ont une saveur bien supérieure à celles achetées en grande surface. Je sais aussi pour avoir travaillé avec certains d’entre eux que les producteurs « bios » rencontrent de moins en moins de problèmes de rentabilité, non pas en raison d’une règlementation qui leur serait favorable, mais surtout grâce à une gestion beaucoup plus raisonnée de leur activité, à la constitution d’une clientèle sensibilisée et fidélisée à l’originalité d’un produit, et à la constitution de réseaux collaboratifs.

Si je devais poser un regard d’économiste sur le sujet, je comparerais plutot les avantages de la nature horizontale des réseaux développés par les producteurs locaux (entraide entre producteurs, partage de ressources, …) au regard de la nature verticale des réseaux liés aux circuits longs. Dans les premiers, c’est le bénéfice mutuel d’acteurs égaux qui favorise le développement de chacun, alors que les circuits classiques créent une dépendance systémique des producteurs à l’égard des distributeurs.

Je continue de croire que Monsieur Faljaoui se veut chroniqueur indépendant et pédagogue, il lui faudra donc à mes yeux revenir sur ce sujet, armé cette fois d’arguments solides et compréhensibles, venant de sources contradictoires et surtout vérifiées.

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l’enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison…), et conscient de la vanité d’avoir raison.