Lettre ouverte d’un vieux déchet à Madame Doris Blanco

Chère Madame Blanco,

Votre nom est apparu ce 11 septembre sur mon écran de télévision au cours du reportage sur la pénurie de places dans les écoles secondaires du Nord Ouest de Bruxelles, lors du JT de 19h30 sur la RTBF.

L’interview de vos amis Emanuele et Yannik Van Roy m’avait déjà relativement choqué. Ces personnes ont fait le choix d’habiter Wemmel,en Flandres, et donc de s’exclure des mécanismes « normaux » de l’inscription. Il n’y avait donc pas lieu de s’étendre sur une situation qui – de par le choix des protagonistes – devenait complexe.

Vos propos par contre, me sont directement adressés, ainsi qu’aux élèves que je rencontre tous les jours dans mon école multi-culturelle du Nord-Est de la ville (mais son profil n’est pas fondamentalement différent de celui des autres écoles où des places existent encore en 1ères communes). Vous êtes très explicite dans vos propos – mêmes si vous êtes « désolée » pour le terme employé : nous sommes des écoles « poubelles ». Ce qui, si vous voulez avoir l’honnêteté d’entendre vos propres mots avec les oreilles de ceux qui travaillent et étudient dans ces écoles, revient à les traiter de « déchets ».
Je serais en classe, je laisserais maintenant planer un long silence pour permettre à tous de réfléchir un instant.

C’est donc un professeur « déchet » qui va vous parler, vous pouvez donc jeter directement mes propos dans la poubelle, puisque c’est la place qui me revient. Mais si vous ne le faites pas, je vous invite à réfléchir à une autre de vos propres paroles: l’alternative à une école comme celle où je travaille, c’est de « le laisser là dans un bon enseignement avec heu… des valeurs et tout le reste… » et ce point m’intéresse, car je voudrais savoir quelles sont ces « valeurs » et comment vous les démontrez ?

Je vais essayer d’être aussi factuel que possible: l’école où je travaille compte des enfants venus de dizaines d’horizons différents, si ils sont assez nombreux à avoir la nationalité belge, je ne crois pas qu’ils soient nécessairement la majorité. Ils ne parlent pas tous français à la maison, mais tous sont bilingues, voir tri- ou quadri-lingues en arrivant chez nous. Et pourtant, bien peu sont filles et fils de fonctionnaires européens… Ils ont le teint brillant ou mat, la peau blanche, brune, jaune, noire, les cheveux de toutes les couleurs, avec ou sans foulard. Et aujourd’hui, jour de la fête de l’Aïd, un nombre non négligeable a choisi de rester en famille, même si cela n’est pas autorisé par « la loi ».

Ces enfants m’apprennent tous les jours à pratiquer les valeurs de respect des autres. Ces enfants m’obligent à me rendre compte qu’il n’y a pas sur terre que des femmes et des hommes européens, ayant vécu dans le confort de notre vieux continent pacifié depuis des générations, rompus aux codes sociaux que nous nous sommes construits. Ces enfants sont des adolescents qui revendiquent leur statut à coup de déclarations parfois choquantes, mais que nous pardonnerions tellement plus facilement si elles sortaient de la bouche de nos petits Nathan et Victor. Leurs marques de respect existent, mais ce sont celles qu’ils ont appris dans leur famille. Elles nous paraissent parfois incongrues ou anachroniques, mais eux non plus ne comprennent pas toujours ce que nous en attendons.

Je suis cependant persuadé que vos enfants auraient pu aussi faire l’expérience de telles écoles de manière positive. C’est en tout cas ce que me disent les parents que je rencontre. D’abord, ils auraient la joie et le bonheur de retrouver chaque soir leurs parents – et leurs en sauraient gré pour cela. Ensuite, ils apprendraient dès aujourd’hui à vivre avec ceux qui feront, qu’on le veuille ou pas, la génération de demain, et au lieu de la construire dans le conflit (« eux » dans leurs « écoles-poubelles » et « nous » dans nos internats-élitistes), ils le feraient dans l’apprentissage du dialogue et parfois aussi d’une enrichissante confrontation. Croyez vous que vos enfants bénéficieront de plus d’attention là où vous les envoyez ? La seule certitude que j’ai, c’est qu’ils se détacheront de vous, et que vous ne pourrez pas remplir votre rôle d’accompagnement comme vous auriez pu le faire en le gardant près de vous.

Vous êtes furieux contre la CIRI parce qu’elle vous propose des solutions qui ne vous conviennent pas ? Pourquoi une telle peur de voir des solutions nouvelles émerger ? Regardez le monde autour de vous ! A quoi ressemble-t-il le plus ? A votre internat (excellent en l’occurence) de Dinant ou à notre école des environs de Schaerbeek ? Je ne parle pas ici de votre monde rêvé, mais de la réalité quotidienne qui se construit.

Revenons à la question des valeurs. Le décret mission qui est le produit d’un processus démocratique (car oui, nous vivons dans une démocratie qui définit ses règles de fonctionnement) auquel vous avez peut-être participé (il est vrai que vous êtes encore jeunes et que c’était en 1997) précise les quatre missions de l’enseignement obligatoire en Communauté Française:

  1. promouvoir la confiance en soi et le développement de la personne de chacun des élèves;
    Pensez-vous servir la confiance en soi de votre enfant en l’isolant dans un cocon sécurisé qui l’écarte le plus longtemps possible de la réalité dans laquelle il est appelé à vivre ?
  2. amener tous les élèves à s’approprier des savoirs et à acquérir des compétences qui les rendent aptes à apprendre toute leur vie et à prendre une place active dans la vie économique, sociale et culturelle;
    Hormis les affirmations non vérifiables des directions d’écoles et en l’absence de tout outil de comparaison sérieux, qu’est-ce qui vous indique que votre enfant pourra acquérir de meilleurs compétences – sachant en plus que vous ne pourrez assurer le suivi de ces acquis en raison même de la distance qui vous séparera de lui.)
  3. préparer tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d’une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures;
    Est-il vraiment nécessaire que je commente ce point, qui me paraît fondamental si nous voulons pouvoir vivre demain dans un monde pacifié ? En qualifiant les autres cultures de « cultures-déchets », ne compromettez vous pas fortement les chances de votre enfant d’atteindre cet objectif ?
  4. assurer à tous les élèves des chances égales d’émancipation sociale.
    Croyez vous qu’un enfant fréquentant une « école poubelle » aura plus de chance d’émancipation sociale si cette école est transformée en ghetto, et – a contrario – pensez vous qu’un enfant issu d’un milieu social plus aisé ait moins de chance d’émancipation sociale parce qu’il aura fréquenté une école comme celle où je travaille ?

Voyez vous, Madame Blanco, je crois vraiment que vous avez fait ce que vous pensiez être le mieux pour votre petit garçon. Je lui souhaite sincèrement de vivre une expérience enrichissante là où vous l’avez inscrit.

Mais ne transformez pas votre peur qu’il soit confronté à des enfants différents par leur origine ethnique ou sociale en discours injurieux. Mettez vous un instant à la place de ceux qui auront vu votre interview à la télévision, qui croiseront votre enfant. Si ils se sont – comme moi – entendus traiter de déchets, il leur faudra sans doute tout le courage, toute la patience et toute la tolérance que vous avez laissé sur le bord de la route pour ne pas à leur tour enrager…

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l’enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison…), et conscient de la vanité d’avoir raison.

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