A quoi servent les sanglots d’une Ministre (même Canadienne) ?

Voilà qui fera sans doute le buzz sur les réseaux sociaux pendant quelques heures au moins: la ministre canadienne du commerce (lisez quand même bien son titre) a annoncé, des sanglots dans la voix, combien elle était triste de l’impossibilité de l’Europe de conclure un accord avec son « gentil » pays. Elle a même ajouté que la seule bonne nouvelle de sa journée était qu’elle allait retrouver demain ses trois gentils enfants.Je ne sais s’il faut pleurer ou rire de cet épisode de la saga CETA. Mais ces images créent chez moi un sérieux malaise. Il y a de vrais accents de sincérité dans la voix de cette dame. Elle a sans doute investi beaucoup de temps dans la recherche d’un accord avec l’Union Européenne et je peux comprendre que le refus de l’Union Européenne, provoqué par celui du Parlement (donc du Peuple) wallon de souscrire à un tel accord soit pour elle un échec personnel cuisant, blessant, et sans doute épuisant.

Mais ce qui me choque avant tout, c’est qu’il s’agit ici d’un traité commercial ! On ne parle pas de lutter contre la traite des êtres humains, contre Ebola, contre je ne sais quel cataclysme prêt à décimer la moitié de la planète. Il ne s’agit pas non plus de mettre fin à l’un des conflits qui ensanglantent le monde. Il s’agit simplement de savoir à quelles conditions deux partenaires potentiels sont prêts ou non à renforcer leurs relations commerciales, à établir des normes communes, à s’accorder sur la façon de les faire respecter. Et au lieu de voir des êtres responsables venir nous dire, le regard sombre peut-être, qu’il ne sont toujours pas parvenus à un accord, les caméras de toutes les télévisions d’Europe se tournent vers une femme (presque) en larmes en raison d’un échec professionnel. Qu’est-ce que cette réaction a à voir avec la nature des accords recherchés ? Strictement rien. En nous montrant la déception personnelle de cette femme, on détourne notre attention du coeur du débat.

Je n’ai pas assez de connaissance de la partie strictement commerciale du CETA pour m’en être fait une opinion à partager ou à défendre. Mais le point d’achoppement principal aujourd’hui, celui du règlement des conflits, me semble mériter une attention précise et rigoureuse. Voulons nous que des règles établies entre Etats puissent être arbitrés par des organismes qui ne sont pas des émanations directes de ces Etats ? Et ce sans possibilité d’appel envers un arbitre supra-national institutionnel ?

Accepterions-nous par exemple que le règlement d’un conflit de voisinage puisse se faire par le comité du quartier concerné, sans aucune possibilité de recours – ouvrant ainsi la porte à des arbitrages menés à coup de copinages ?

Dans tout ce que le Parlement de Wallonie rejette, je sais en tous cas que ce point là m’interpelle et me convainc de la nécessité d’inscrire dans les textes mêmes du traité des solutions d’arbitrage qui redonnent à la puissance publique sa force de contrôle sur la puissance économique. Ne vivons nous pas assez de drames sociaux (Caterpillar, ING, AXA et bien d’autres) chez nous ? Ne sommes nous déjà pas assez soumis à l’arbitraire des décideurs économiques et financiers ? Ne voyons nous pas les drames de la mondialisation ici et ailleurs (que l’on songe à l’impact socio-sanitaire de la délocalisation dans des secteurs comme le textile ou l’électronique) ?

Tenter de porter atteinte à l’intégrité d’une décision prise – pour une fois – dans un cadre de (relative) transparence démocratique par un Etat en l’attaquant par le biais d’émotions personnelles est indigne de ceux qui portent ce message. Les médias qui relaient ces images et ces pleurs sans plus aborder le problème de fond sont les otages de ceux qui refusent de reconnaître que le pouvoir de l’argent ne peut in fine contrôler la vie politique. En voyant cette femme pleurer, je ne peux m’empêcher de penser à l’attitude de Donald Trump s’égosillant de colère pour tenter de contrer les réflexions – parfois trop intellectuelles – de sa concurrente dans la course à la Maison Blanche. Et de nouveau, pour ne pas me faire étriper par certains de mes lecteurs, je limite cette comparaison à l’instrumentalisation du body-language, pas au contenu des propos ou des actes de Mr Trump qui sont eux des millions de fois plus répréhensibles.

Je suggère que Madame la Ministre rentre chez elle retrouver ses enfants, prenne un peu de repos, réfléchisse sérieusement à la place du monde politique par rapport à la finance et revienne ensuite plus sereine, démontrer la « gentillesse » de son pays. Car la gentillesse affirmée aujourd’hui ressemble plus à celle de Kaa, le serpent python fourbe du livre de la jungle qu’à celle de Baghera la panthère noire, exemple de rigueur et de probité.

Et que l’on soit clair. Je ne suis pas dupe de l’intérêt qu’il y a pour Paul Magnette et le P.S. à apparaître en dernier rempart de l’Europe contre les velléités expansionnistes de l’Amérique du Nord. Mais je reconnais aussi à l’homme politique qui assume ses responsabilités le droit d’en tirer le bénéfice (politique) personnel qu’il mérite.

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l’enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison…), et conscient de la vanité d’avoir raison.

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