Le travailleur, variable d’ajustement du modèle néo-libéral

La carte blanche signée par Me Manuela Cadelli, présidente de l’Association Syndicale des Magistrats, dans « Le Soir plus » d’aujourd’hui est une démonstration factuelle du danger que représente pour nos démocraties le néo-libéralisme. Les cris d’orfraies poussés par Richard Miller (MR) dans sa réponse sont tellement vides d’argument qu’ils en constituent la meilleure validation…Au coeur de cet article, il me semble que Maître Cadelli met en évidence que le passage du libéralisme (doctrine politique issue de la philosophie des Lumières et constitutive de la plupart des systèmes politiques démocratiques contemporains) au néo-libéralisme (qui étend la notion de liberté du domaine de l’humain à celui de l’économique) à pour conséquence le déplacement du centre de gravité du système. Dans le monde libéral, l’homme est au centre de la réflexion, alors que dans le monde néolibéral, il devient variable d’ajustement.

Nous assistons ici à l’expression exemplaire d’une tentative d’ajustement de la réalité à la théorie. Toute science qui se respecte tente de théoriser la réalité observable et adapte ou modifie la théorie lorsque celle-ci n’arrive plus à expliquer la réalité. C’est ainsi que nous sommes passé d’une terre horizontale et plate (quand la seule activité humaine était de se déplacer à pied, de chasser et de cultiver ou cueillir), à une terre « globe » autour de la quelle tournait le soleil (quand les horizons courbes des mers se sont imposés à l’oeil humain et qu’il a voulu se déplacer sur de plus grandes distances, tout en respectant la foi en un Dieu anthropocentrique), pour passer à une planète tournant autour de son soleil, dès lors qu’il a fallu s’orienter sans autre aide que celle des étoiles.

La science économique a cependant suivi un chemin différent, et les « coperniciens » de l’économie sont encore aujourd’hui brûlés pour sorcellerie parce qu’ils remettent en cause le dogme absolu des théories néo-libérales. Car dans cette science, la théorie est devenue dogme, et les praticiens veulent aujourd’hui forcer les être humains à se comporter comme la théorie prédit qu’ils devraient le faire.

C’est ce que Pierre Bourdieu écrivait dans le Monde Diplomatique en mars 1998 : « Le programme néolibéral, qui tire sa force sociale de la force politico-économique de ceux dont il exprime les intérêts — actionnaires, opérateurs financiers, industriels, hommes politiques conservateurs ou sociaux-démocrates convertis aux démissions rassurantes du laisser-faire, hauts fonctionnaires des finances, d’autant plus acharnés à imposer une politique prônant leur propre dépérissement que, à la différence des cadres des entreprises, ils ne courent aucun risque d’en payer éventuellement les conséquences —, tend globalement à favoriser la coupure entre l’économie et les réalités sociales, et à construire ainsi, dans la réalité, un système économique conforme à la description théorique, c’est-à-dire une sorte de machine logique, qui se présente comme une chaîne de contraintes entraînant les agents économiques. » (c’est moi qui souligne)

Ce que nous donne à voir le monde aujourd’hui, c’est clairement cela. Quand la direction générale d’une entreprise multinationale (Caterpilar), faisant de plantureux profits, vient expliquer devant une commission de la Chambre que la raison principale invoquée pour sa délocalisation est la taille des installations dont elle dispose à Gosselies, tout en reconnaissant la profitabilité du site, on voit bien que le facteur humain est devenu totalement négligeable. Quand une institution financière majeure (ING) justifie le licenciement d’un tiers de son personnel par la nécessité de fermer la moitié de ses agences et son passage au « tout numérique », afin de préserver le niveau des dividendes, le facteur humain est de nouveau laissé de côté. Quand le gouvernement MR-NVA choisit de résoudre ses « difficultés » budgétaires en diminuant la couverture sociale de ses citoyens les plus précaires tout en baissant les niveaux de participation à la solidarité des détenteurs de capitaux, il se lance dans une spirale dont on voit bien que le résultat n’est que la précarisation progressive d’une part croissante de notre population. Quand les gouvernements communautaires exigent de leurs systèmes éducatifs qu’ils soient plus proches des besoins des entreprises au lieu de se concentrer d’abord sur la construction d’une capacité d’esprit critique, ils se font eux aussi complices de l’abandon de la sphère politique par le citoyen.

Dans sa réaction aux propos de Me Candelli, Elio di Rupo tente de dédramatiser les propos de l’observatrice. Sans doute commence-t-il à sentir que les compromis acceptés lors des dernières participations de son parti aux gouvernements de plus en plus néo-libéraux lui font perdre des adhérants. Et le vent du PTB souffle dangereusement sur sa gauche. Mais lui aussi se trompe en invoquant un principe de réalité qui voudrait que l’on ne peut éviter de vivre dans un monde régit par la recherche du profit financier. Des initiatives comme celles qui entourent le film « Demain », la mise en place d’économies (au sens étymologique de vie commune)  en circuits plus « courts », la capacité démontrée de certains politiciens de revenir à un discours sur les vrais enjeux des décisions qu’ils doivent prendre (voir ce qui s’est passé ces quinze derniers jours autour du CETA) sont autant de preuves qu’il y a moyen de remettre la femme et l’homme au centre du système.

Ce qui est un leurre, c’est de faire croire aux femmes et aux hommes qu’ils seraient plus malheureux si ils ne vivaient dans un système ou l’aura d’une personne se mesure à la taille de son portefeuille d’investissement. Nous sommes, ils sont des millions aujourd’hui à vouloir vivre autrement, sans renoncer à tous les progrès que le monde actuel nous apporte en matière de santé, de rencontres, de diversité; mais en plaçant la qualité de cette santé, l’intensité de ces rencontres, le plaisir de cette diversité, avant la quantité de possessions qui est devenue une mesure inverse de notre indépendance et donc de notre liberté.

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l’enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison…), et conscient de la vanité d’avoir raison.