Le Trump en nous …

Beaucoup de mes amis et connaissances se sont réveillés ce matin avec un sérieux malaise. L’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis ressemble pour eux à un coup de poing dans le ventre de la démocratie. D’autres sont restés indifférents, arguant que quel que soit le gagnant de cette course folle, la politique américaine serait de toute manière restée aux mains de lobbies et que finalement Barrack, Hilary ou Donald…A plus d’un titre, je me suis moi aussi senti mal à l’aise au fur et à mesure que se confirmait le verdict des urnes. Mais ce qui me choque peut-être le plus aujourd’hui, c’est que nous crions haro sur le baudet en perdant de vue que c’est de notre* exemple qu’il s’est copieusement nourri.

Qu’est-ce qui nous choque dans le discours de Trump ?

Sa manière de traiter les femmes est ignoble. Nous sommes bien d’accord. Mais nous sommes aussi les premiers en Europe à crier que le comportement privé d’un  homme d’état ne doit pas empiéter sur sa capacité à accéder à des fonctions publiques. N’oublierions nous pas un peu vite combien les bien-pensants européens se sont réjouis de voir Dominique Strauss-Kahn « blanchi » de ses frasques new-yorkaises au prix d’une jolie transaction financière ? Donald Trump est un prédateur sexuel ou à tout le moins un très grossier personnage. Mais cela ne le disqualifierait pas – en Europe occidentale – de la course au pouvoir politique.

C’est un fieffé menteur qui utilise les émotions les plus irrationnelles pour mobiliser les masses. En y mettant au premier rang la peur de ceux qui sont différents. Que font chez nous les Bart de Wever, Charles Michel, Theo Francken et Jan Jambon ? Que font chez nos voisins Marine Le Pen et Manuel Valls ? Que fait Viktor Orban dans un superbe doigt d’honneur aux donneurs de leçon de l’Union Européenne ?

C’est un dangereux extrémiste qui veut démanteler la sécurité sociale construite avec difficulté par son prédécesseur ? Qu’a commencé à faire Elio Di Rupo et que continuent et approfondissent Maggie De Block, Daniel Bacquelaire et notre gouvernement fédéral, dans la droite ligne des politiques menées à gauche, à droite, au centre un peu partout en occident ?

Il veut une politique d’emploi et de fiscalité qui libère de la plupart de leurs charges et obligations les entreprises, quitte à payer « au prix du marché », c’est à dire le plus bas possible les salariés des entreprises ? Comment faut il qualifier la politique fiscale de notre pays qui se concentre sur les revenus du travail, refuse toute forme de taxation du capital, « flexibilise » le travail en le rendant de plus en plus précaire, culpabilise ceux qui n’arrivent plus à trouver du travail, veut remettre les malades de longue durée au boulot (pour pouvoir mieux les exclure rapidement des allocations sociales) ?

Et quand nous fustigeons la volonté du nouveau président américain de sortir des accords de la COP21 et de l’OTAN, n’oublions nous pas de regarder dans notre propre assiette, nous qui continuons à chicaner sur la manière de mettre en place les accords climatiques entre nous, nous qui vivons confortablement dans la sécurité militaire qui de facto est assurée principalement par les soldats de l’US Army ?

Y a-t-il une seule chose dans le programme annoncé par Donald Trump (hormis sa volonté largement partagée y compris parmi les démocrates de maintenir le second amendement sur le droit à disposer d’armes à titre privé) qui ne soit pas inspiré par l’un ou l’autre des leaders populistes qui sont (ou sont en voie d’arriver) au pouvoir en Europe ?

Trump: l’alibi de notre bonne conscience ?

En fait, Donald Trump nous rebute parce qu’il est grossier, vulgaire, brutal, n’écoute que lui-même, vit un one man show permanent. Il est dans son aspect le contraire absolu de ce que nous attendons d’un politicien sérieux, policé, cultivé, au vocabulaire soigné. Si tant d’européens sont choqués de le voir à la tête de la première puissance économique mondiale (pour autant qu’elle le soit encore), ce n’est pas tant en raison de son programme – que de nombreux concitoyens européens considèrent comme la solution à mettre en place dans nos propres contrées – que de l’image brutale et grossière qu’il aime donner de lui.

En nous donnant du Donald Trump « scandale » à toutes les sauces, on nous fait oublier que ce sont les mêmes décisions économiques et sociales qui sont en train de nous être imposées par nos responsables européens ou nationaux. Ce sont les mêmes mensonges, les mêmes rejets, les mêmes projets de dérégulation qui sont à l’oeuvre ici. Arrêtons de chercher Donald Trump de l’autre côté de l’Atlantique. Il est ici, chez nous. Mais nos édiles préfèrent passer du temps à pointer du doigt quelqu’un qui ne jette pas même un regard vers eux (il l’a dit et redit, ce qui l’intéresse, c’est l’Amérique intérieure), pour que nous oubliions de regarder les actes qu’ils posent et qui nous impactent combien plus que la plupart des décisions prises à Washington.

Dans un système socio-économique où nous avons accepté que la concentration du pouvoir se fasse de plus en plus autour du pôle économique et au détriment du pôle humain, il ne faut pas s’étonner de voir émerger des leaders populistes, toujours prêts à proposer des solutions de « bon sens » (regardons qui est différent de nous et nous fait peur, et excluons le…) en lieu et places de vrai(e)s femmes et hommes d’état, capables d’expliquer les tenants et les aboutissants d’une décision de manière pédagogique (et en ce sens, la première phase de l’épisode CETA vécu en Wallonie est un exemple de ce que peuvent faire de positif les femmes et hommes politiques, quand ils acceptent de s’engager dans un vrai débat public respectueux du droit du citoyen de comprendre à quelle sauce on veut le manger).

L’échec d’un système éducatif

La victoire des Donald Trump, Bart De Wever, Marine Le Pen, Viktor Orbant ou Manuel Valls, c’est aussi l’échec de systèmes éducatifs qui n’arrivent plus à donner sa place à l’apprentissage de la citoyenneté, à force de vouloir servir les objectifs de compétences opérationnelles exigées par le monde financier et industriel.

Donald et Hillary, chou vert et vert chou?

Je ne crois pas que Donald Trump ou Hillary Clinton soient « chou vert et vert chou ». Le discours et les actes déjà posés par l’ancienne Secrétaire d’Etat auguraient d’une perception plus intégrée de son pays dans la sphère internationale, d’un souci de maintenir voire d’améliorer les acquis sociaux des travailleurs américains, d’une politique d’immigration qui ne soit pas gérée sur le mode de la peur et de l’exclusion. Même si l’influence des lobbies restait considérable, on ne peut lui nier un programme plus soucieux des intérêts de bases de ses concitoyens.

Mais je crois par contre qu’il est hypocrite de notre part de regarder le nouveau locataire de la Maison Blanche comme un simple mouton noir, nous ne ferions que nous appliquer à nous même le faux remède que nous dénonçons chez lui. Il y a du Donald Trump chez nous, et c’est d’abord celui là que nous devons pourchasser.

*: dans l’ensemble de cet article les mots « notre », « nous » ne désignent pas spécifiquement vous (le lecteur) et moi l’auteur (même si je me réjouis d’avoir un dialogue avec vous). Il se réfère à « nous », l’ensemble des participants aux démocraties européennes qui avons, même à notre corps défendant, mais parce que c’est le jeu de la démocratie, accepté le verdict qui confie le pouvoir aux différents personnages et gouvernements que je cite et qui éventuellement nous représente en terme de Droit. J’ai beau ne pas avoir voté pour Elio di Rupo ou Charles Michel (et forcément encore moins pour Bart de Wever, Maggy De Block et a fortiori Viktor Orban), j’ai choisi d’accepter le verdict des urnes et de me tourner vers d’autres moyens d’actions (jusqu’aux prochaines élections) pour défendre les valeurs de tolérance, d’accueil de l’autre, de refus de la peur, de re-centrage sur l’humain.
Ce « nous », en continuant de participer au débat démocratique (je n’en vois pas de meilleur pour le moment) l’honnêteté intellectuelle m’amène à devoir l’accepter comme tel. Tout en sachant que je préfèrerais « ne pas en être ».

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l’enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison…), et conscient de la vanité d’avoir raison.

2 thoughts on “Le Trump en nous …”

  1. excellente analyse qui me laisse sans mot , je l’avais écrit en d’autres mots dans la journée lol

  2. Comme tu le décris si bien, Trump outre-Atlantique ou les Trumps EU, c’est cette correspondance qui doit être titrée « chou vert et vert chou ». Ouaip toute bonne analyse !

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