Pleurer les morts, abandonner les vivants …

L’interminable calvaire des femmes, enfants et hommes d’Alep, tombant sous les bombes russes, de Bashar El Assad, de « rebelles », de DAESH et de la « coalition » semble émouvoir de plus en plus l’opinion publique occidentale qui assiste ébahie à cet holocauste, alors que se préparent les fêtes censées célébrer la paix. Noël et la fin de l’année sont propices aux voeux pieux et aux bonnes résolutions. Et même si nous devons assister impuissants au génocide qui se joue à quelques heures d’avion de chez nous, il me semble important de réfléchir à quelques raisons qui expliquent cette situation – sans nous laisser trop vite emporter dans les questions importantes questions religieuses, ainsi qu’à l’une ou l’autre piste pour en sortir.

Voilà en effet le résultat d’un siècle de « démocratie » et de libéralisme: en Europe occidentale, les femmes et les hommes du début du siècle dernier ont cru avoir « pris le pouvoir » en obtenant le suffrage universel. Ils ont gagné les premiers grands bénéfices sociaux dont nous continuons à profiter aujourd’hui. Mais avec le confort et la consommation se sont installées de nouvelles dépendances. Nous disposons aujourd’hui (pour combien de temps encore) d’une « sécurité sociale » qui nous permet un accès raisonnable à une médecine de qualité, qui permet d’envoyer tous nos enfants dans des écoles pour lesquelles nous pouvons nous offrir le luxe de penser à les rendre excellentes. Nos transports en commun sont peut-être en retard, mais ils peuvent nous conduire à un prix raisonnable de notre maison à notre travail. Tout cela n’est pas parfait, mais ici, en Belgique, en Europe occidentale, tout cela est grosso modo disponible.

Nous pouvons même nous donner bonne conscience envers les plus démunis de notre société, en inventant des « plans hiver » pour les sans-abri, et nous pouvons être fiers de financer des associations qui se battent au quotidien pour offrir une vie aussi digne que possible à ceux qui ont tout perdu.

A côté de ces acquis, nous avons aussi appris à consommer au lieu de communiquer. Ou plutôt de communiquer principalement par notre consommation. Nous sommes devenu les vêtements que nous portons, les objets connectés que nous utilisons, la musique que nous écoutons.

Et l’une des grandes perversions du système économico-politique que nous avons créé sous le nom de « social-démocratie », c’est – à travers la dominance croissante de nos besoins de consommation – la prédominance de l’économique sur l’ensemble des valeurs humanistes. Si nous voulons continuer à nous vêtir de T-shirts à 5 €, téléphoner avec une pomme à demi-croquée, porter des chaussures de sports à trois bandes ou « checked », nous devons admettre que cela exige que quelque part, quelqu’un produise ces merveilles à un prix dérisoire, et donc en exploitant les travailleurs de ce quelque part.

Et c’est bien pour nous permettre de consommer de cette manière que les tenants du libéralisme ont totalement renversé leurs discours qui en faisaient les progressistes des grandes révolutions. Le libéralisme était une idéologie progressiste: liberté, égalité, fraternité étaient des slogans libéraux. Les limitations à la liberté de circulation des personnes sont une invention récente: Magellan, Marco-Polo, Christophe Colomb,Ibn BattûtaZheng He n’avaient nul besoin de visa ou de passeport pour découvrir le monde (et les marins à bord de leurs bateaux n’avaient pas de statut diplomatique spécial). Cette limitation répond exclusivement à des impératifs d’exploitation de l’homme qui n’a que son travail à offrir par l’homme qui dispose de capital. En empêchant aux hommes d’offrir leur force de travail là où elle sera le mieux rémunérée, on crée une distorsion injustifiable entre ceux qui disposent d’une fortune et ceux qui n’ont que leurs mains. C’est bien là le principe du visa: si vous disposez de moyens financiers vous permettant de dépenser votre argent dans un autre espace économique, vous y serez généralement le bienvenu. Si c’est votre force de travail que vous voulez y offrir, il vous faudra généralement renoncer. Pour protéger les travailleurs du pays où vous immigreriez ? Pas vraiment. Pour s’assurer que vous continuez à travailler dans une condition proche de l’esclavage (clandestin ici ou officiel chez vous ) ? Sans doute.

On pourrait penser que ce discours nous éloigne de mon propos initial. Il est donc temps d’y revenir. Que se passerait-il si au lieu d’ajouter plus de violence à la violence du régime Syrien, de ses alliés et de ses adversaires on se contentait d’offrir un espace de vie en paix à ceux qui désirent vivre en paix. Si l’on acceptait de faire venir dans nos pays occidentaux les femmes, les enfants, les hommes qui veulent simplement venir travailler en paix sans avoir à se préoccuper des luttes de pouvoir qui se jouent entre quelques fous sanguinaires ?

Viendraient-ils « prendre nos emplois » ? Avez vous déjà vu quelles difficultés rencontrent les jeunes de la deuxième ou troisième génération d’immigration à trouver du travail aujourd’hui ?

Viendront-ils alors « bénéficier d’allocations sociales » ? Sans doute y aura-t-il au début un coût à l’accueil de ces personnes. Mais toutes les expériences du passé, toutes les situations d’immigrations étudiées aujourd’hui, que ce soit par les fédérations patronales, l’OCDE ou les ONG qui travaillent sur le terrain démontrent que non seulement l’immigration est source de progrès social, mais aussi que l’impact global sur le bien-être du pays accueillant est toujours positif. Pour une raison bien simple: ces nouveaux arrivants doivent vivre, ils doivent consommer. Et leur première consommation, c’est celle des produits de base: du logement, de la nourriture: tous biens produits localement. Et toute consommation est génératrice de taxes, qui permettent de renforcer les solidarités. Leur consommation est d’abord génératrice de travail pour les autres. Et donc créatrice d’emploi – y compris pour eux qui peuvent alors sortir des circuits d’assistance. De plus, si les prosélytes de la peur de l’autre mettent toujours en avant le coût de l’accueil, ils oublient toujours de mentionner le coût (exorbitant) de la fermeture des frontières.

Mais quel impact tout cela peut-il avoir sur le terrain de la guerre ? Que se passerait-il en Syrie, en Irak et dans l’Est de l’Afrique si n’y restaient que des fanatiques décidés à en découdre jusqu’à leur dernier souffle ? Honnêtement, je crois qu’il n’est pas de mon ressort de décider que la paix est la meilleure des choses pour le monde entier. Je peux (et je veux) le penser, mais je ne peux l’imposer. Par contre, je suis prêt à défendre bec et ongles le droit pour ceux qui veulent la paix dans la dignité à pouvoir y accéder, fût-ce chez nous.

Et le terrorisme dans tout cela, me direz vous ? Il n’est pas question ici de faire preuve d’angélisme. Le terrorisme doit être combattu. Mais encore un fois, que se passerait-il si au lieu de nous trouver devant une foule de plus en plus nombreuse de fuyards désespérés et anonymes parmi lesquels se cachent sans doute quelques très dangereux larrons perdus comme les aiguilles dans une botte de foin totalement incontrôlée, nous pratiquions un accueil libéral sur le plan socio-économique qui nous permettrait de recenser tellement plus facilement ceux qui acceptent de vivre ici selon nos règles ?

Mais avec l’envahissement par les migrants, nous n’aurons bientôt plus rien à dire chez nous ! C’est une vraie question à laquelle il faut prêter grande attention. Je propose d’accueillir sans limitations précise de nombre (pas de « seuil de tolérance ») tout qui accepte de venir vivre selon nos lois. Est-ce que cela veut dire que tout immigré doit abandonner sa culture, sa religion, ses croyances en s’installant chez nous ? Ma réponse est ici aussi négative, aussi longtemps qu’il respecte les lois de notre pays (en ce inclus les libertés d’expression, de circulation, de culte et le respect des droits individuels de l’homme, de la femme et des enfants). Peu m’importe qu’il le fasse en costume trois-pièces, en jeans ou mini-jupe, avec un foulard, une djellaba ou un burkini. Je ne suis pas obligé de regarder ce qui dérange ma vue, et je n’ai pas à critiquer, interpeller, insulter celui qui – tout en respectant mon mode de vie – conduit la sienne différemment.

On ne peut déclarer que « le monde est un village global » et refuser ensuite d’être confronté aux coutumes des divers quartiers de ce village. On ne peut trouver sympathiques et amusantes les danses berbères et les tenues traditionnelles boliviennes pendant nos vacances si c’est pour les interdire dans nos rues. On ne peut refuser un service dû selon la loi à une femme ou un homme sous prétexte que cette homme ou cette femme ne nous salue pas selon nos coutumes. Je ne vois pas comment il est possible d’envisager une terre à la fois globalisée (par la mondialisation et la formidable expansion des canaux de communication) et intolérante aux comportements culturels différents. C’est quand nous refusons à l’autre le droit d’exprimer sa différence que nous choisissons d’abandonner les vivants pour nous préparer à pleurer les morts.

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l’enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison…), et conscient de la vanité d’avoir raison.