Démocratie, ce que la crise catalane nous en dit… et un peu plus

J’entends de plus en plus dire que le refus de l’autonomie Catalane est un déni de démocratie par le gouvernement espagnol. Même si le comportement du premier ministre madrilène relève d’un machisme primaire mâtiné de droite rétrograde, ce  n’est cependant pas le cas…

Préambule

Dans cet article, je vais utiliser à plusieurs reprises le mot « mythe ». Il ne faut pas l’entendre dans le sens négatif qui lui est souvent donné aujourd’hui, mais bien dans son sens premier: une ensemble de croyances qui permettent de structurer et d’organiser un groupe social de grande taille. Une religion est un mythe, un modèle politique est un mythe. Ce n’est ni bien, ni mal. C’est juste purement conceptuel, partagé par un grand nombre de personnes, totalement subjectif fortement structurant, éminemment relationnel.

La Catalogne est une région autonome dans un pays qui s’est transformé au cours du XX ème siècle en une monarchie constitutionnelle dotée d’un parlement élu au suffrage universel. Si la notion de monarchie n’est plus très en vogue, le parlementarisme associé au suffrage universel reste une des expressions les plus communément admises de ce que l’on appelle la démocratie, si l’on y assortit une séparation claire entre pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire.

Tous les Etats se réclamant d’un système similaire (et singulièrement la Belgique) connaissent des situations dans lesquelles l’indépendance de la justice par rapport au pouvoir exécutif est régulièrement secouée. Je suppose qu’il en est de même en Espagne et suis donc loin de donner un blanc seing à Mr Rajoy sur ce sujet. Mais ce qui se passe aujourd’hui en Espagne, que l’on aime cela ou pas (je le répète, je suis du côté de ceux qui trouvent la méthode de Mr Rajoy stupide) reste parfaitement légal. La constitution espagnole prévoit comment son système d’Autonomies fonctionne. Ce système est inscrit dans la Constitution et les lois sur les Autonomies. C’est le système dans lequel toute l’Espagne s’est engagée par ses processus électoraux jusqu’à aujourd’hui. C’est lui qui définit le rôle du gouvernement central de Madrid, les limites et la liberté d’action des gouvernements régionaux.

En voulant faire avancer leur projet d’indépendance par des voies qui ne respectent pas la Constitution espagnole, les indépendantistes catalans ne respectent pas la règle du jeu démocratique auquel ils participent. Si la démocratie politique c’est de dire que quand une majorité des gens d’un territoire donné décide de sortir de l’autorité supra-territoriale pour se déclarer indépendante, elle commet un acte légal, alors chacun d’entre nous, en famille, dans sa maison, son appartement, peut organiser librement un vote de tous les adultes présents en âge électoral (par exemple mon épouse et moi dans ma maison) pour décréter que désormais nous formons un état indépendant, que nous refusons donc de payer les taxes qui nous sont imposées par l’occupant bruxellois (commune), bruxellois (région), bruxellois (Etat Belge) et bruxellois (Europe)… tout en ne m’empêchant pas de déposer mes sacs poubelles sur le trottoir de mon voisin le jour du ramassage…

En fait, la situation catalane est encore moins « légale » que celle que je viens de décrire, car sur le territoire qui se veut indépendant, il n’existe pas de majorité déclarée pour cette indépendance. Cette majorité existerait-elle, elle n’a aucun droit de s’autoproclamer indépendante sans passer par les processus prévus par la Constitution espagnole. Observons d’ailleurs que si une majorité existait en Espagne pour accorder dans les formes requises par la Constitution espagnole (c’est à dire dans le respect de la règle qui s’impose à TOUS les membres actuels de la communauté espagnole) l’indépendance réclamée par une partie de cette communauté, on ne voit pas pourquoi elle aurait besoin de tenter de passer en force.

Dans la situation espagnole, la Constitutionnalité et la légalité sont me semble-t-il dans un camp et un seul – celui de l’Etat Espagnol. Le malheur de l’Espagne, c’est d’être aujourd’hui gérée par un gouvernement dont le comportement est dicté par des méthodes aussi autoritaires que la loi le lui permet. C’est ce qui mène à cette situation absolument stupide où ce qui aurait du être une non-affaire devient une perte de crédibilité à l’échelle internationale. Je ne comprends pas comment Mr Rajoy n’a pas simplement choisi de laisser « pisser le mouton ». Laisser les Catalans organiser entre eux leur « référendum », et répondre simplement en disant: c’est bien, vous avez fait un sondage – parce que c’est la seule valeur juridique de l’acte que vous avez posé. Vous avez votre résultat. Il vous reste à l’utiliser dans le respect de la Constitution pour persuader l’ensemble du peuple espagnol que toute l’Espagne bénéficiera de votre préférence. Sinon, il vous faudra attendre que cela change… Quand on voit la vitesse avec laquelle le « héros » Puigdemont s’est encouru vers la Belgique pour pleurer entre les bras de la N-VA au lieu de tester le confort des geôles madrilènes, on comprend que la guerre d’indépendance catalane n’est pas encore déclarée…

Ce que cette histoire nous raconte sur la démocratie

Il y a cependant une autre leçon à retirer de cette histoire. La démocratie n’est qu’un mythe. Elle n’a pas plus de valeur réelle que n’importe quelle autre forme de gouvernement. Aujourd’hui elle m’apparaît comme la moins mauvaise d’entre elles, mais elle n’existe comme telle que parce que à un moment donné, elle représente le meilleur plus petit commun dénominateur des formes de pouvoir acceptable sur le territoire où elle s’installe. Quand les « démocrates » parlent entre eux des actes à poser pour le bien-être des autres, ils constatent leurs désaccords. Mais entre ceux qui seraient partisans d’un partage total des moyens pour répondre aux besoins de tous à ceux qui veulent favoriser le mérite de valeurs comme le travail, la richesse, le capital, il reste un point commun: nous avons tout à perdre à nous entre-tuer et c’est ce qui arrivera si certains d’entre nous tentent d’imposer leurs idéaux par la force. Voilà le mythe commun qui anime les démocraties: trouver un mécanisme de bavardage équitable qui rendent les inégalités acceptables par tous.

D’autre peuples vivent sur d’autres mythes. Certains considèrent qu’il vaut mieux confier l’organisation de la communauté à un groupe restreint. D’autres estiment pouvoir utiliser leur force pour imposer leurs idéaux à leurs pairs. D’autres réfléchissent aux nouvelles formes que pourrait prendre la cogestion de nos communautés. Car c’est bien de cela qu’il s’agit: comment nos communautés (au sens d’ensembles d’humains de plus en plus hétéroclites vivant sur des territoires de moins en moins délimités) vont-elles construire leur(s) avenir(s) ?

La démocratie à la merci de la disparition des territoires

Ce qui caractérise la paix générale relative dont bénéficie notre planète, c’est sa capacité à éviter autant que possible les ingérences massives de peuples vivant sous un mythe de gouvernance sur le territoire d’autres peuples qui vivent eux sous un mythe de gouvernance différent. C’est typiquement ce qui marquait les grands conflits du milieu du XX ème siècle quand des peuples vivant sous un modèle fortement autoritaire tentaient d’occuper les territoires de peuples en train de consolider leur modèle démocrate. C’est ce qui fait que nous connaissons aujourd’hui principalement deux types de conflits de nature militaire: des  conflits qui se limitent à des revendications frontalières d’une part et des conflits portant sur des mythes supra-nationaux (en particulier religieux). Si les premiers (qui vont des revendications relativement pacifistes des nationalistes flamandes ou catalans aux guérillas sanglantes des autonomistes kurdes) risquent de perdurer aussi longtemps que les frontières existeront, les seconds (typiques du terrorisme de type idéologique ou religieux) questionnent plus directement encore notre vivre ensemble.

Ce que nous ont apporté les technologies de la mobilité (réelle ou virtuelle) c’est la disparition des frontières naturelles. Les peuples situés autrefois sur les deux rives d’un même fleuve, les deux flancs d’une même montagne, les deux rivages d’un même océan pouvaient vivre des mythes politiques, religieux, culturels totalement différents en se contentant de commercer entre eux. Ce n’est aujourd’hui plus possible. Chacun peut voir non pas comment l’on vit chez l’autre (avec les aspects positifs et négatifs de ce mode de vie) mais comment l’autre voudrait que l’on voit la vie chez lui, que ce soit en bien ou en mal. Chacun voit la caricature du mythe de l’autre et se construit une peur de l’étrangeté de celui-ci à travers ce mythe déformé.

C’est ainsi que pour nombre de mes concitoyens, tout barbu bronzé devient Nord-Africain, tout Nord-Africain devient Musulman, tout Musulman devient Salafiste et tout Salafiste est un terroriste potentiel échappant aux horreurs de son pays (perpétré par d’autres « terroristes Salafistes » mais cette contradiction ne gène personne) pour venir à la fois profiter de nos Etats-providence et en provoquer la perte en se faisant exploser dans nos églises, nos supermarchés, nos salles de concerts, nos aéroports, nos ramblas et nos métros… comprenne qui poura !

Les limites de la démocratie ?

Je mets volontairement un point d’interrogation à la fin de ce titre. Que personne ne pense que je veux sortir du mythe collectif dans lequel nous vivons aujourd’hui en Europe occidentale.

Le temps me semble pourtant venu de s’interroger sur l’avenir de ce mythe. La démocratie semble n’avoir pu se développer jusqu’ici que dans l’ombre d’un mythe bien plus structurant: celui du « social-libéralisme » qui n’a aucune honte à se transformer de plus en plus en « libéralisme radical ».  On voit bien aujourd’hui que les questions qui dominent les débats humains sont ceux en rapport avec la question de la répartition des richesses.

Les premiers temps de la démocratie ont été marqués par la montée au pouvoir des forces représentatives des classes laborieuses. En acceptant d’être catégorisées comme telles, en s’organisant autour de la notion même de classe laborieuse, elles ont sans le savoir creusé le fossé dans lequel elles risquent de tomber aujourd’hui. Car il faut constater que c’est un autre mythe qui dirige aujourd’hui notre vivre-ensemble: celui qui voudrait que l’humain ne peut exister que par sa fortune ou son travail. N’est-il pas étrange qu’il soit possible aujourd’hui de vivre en oisif si l’on dispose d’une fortune engrangée par le travail de ceux qui l’ont précédé, et cela sans jamais être inquiété, que l’on ne trouve même que simplement « injuste », voire « indécent » le fait de refuser d’abandonner la part de cette fortune désignée comme « collectivisable » par la communauté (cela s’appelle la fiscalité), mais que l’on condamne  ceux qui ne peuvent se livrer à une activité rémunérée motivante (moralement ou matériellement) à vivre de plus dans la précarité ?

Le piège dans lequel sont tombés les conquérants de la démocratie, c’est d’avoir accepté en échange de celle-ci la stratification de la société entre ceux qui travaillent et ceux qui jouissent d’un patrimoine hérité. On peut se demander si ce qui est aujourd’hui présenté comme la plus grande conquête du monde syndical, la « Sécurité Sociale » n’a pas été construite, ingéniée, dessinée dans le seul but de mettre la valeur travail sur le même plan que la fortune amassée. Ce n’est pas pour rien que l’on parle pudiquement de « capital humain ». Si les droits à des soins médicaux (l’assurance maladie-invalidité) et à une vie digne pour les enfants (les allocations familiales et droits associés) sont bien un acquis universel, pourquoi avoir créé des mécanismes qui conditionnent toutes les formes de revenus garantis (accidents du travail, maladies professionnelles, absence/perte d’emploi, vieillesse définie comme incapacité chronique à travailler en raison de l’âge ou  survie) à l’exercice à un moment donné de la vie d’une profession rémunérée ? Celui qui possède une fortune personnelle parce que ses ancêtres l’ont acquise se retrouve à l’abri des risques de la vie, celui qui n’a pas cette chance n’a d’autre option que de mettre sa vie au service des autres en échange de moyens de survie…

A l’heure où les progrès technologiques ne peuvent que diminuer les possibilités de s’adonner à des activités à la fois émotionnellement motivantes et rémunératrices, une telle logique ne peut que créer de plus en plus de laissés pour compte.

Que vient alors faire la démocratie dans tout cela ? En tant que système politique, la démocratie a aujourd’hui été instrumentalisée par ceux qui bénéficient le plus du système économique qui la sous-tend: aussi longtemps que c’est le travail qui apporte la rémunération, il y aura de bonnes raisons de défendre l’industrie de l’armement qui pourtant sème la mort et la détresse (notre Wallonie ne le sait que trop bien); aussi longtemps que c’est le travail qui est au centre du système de survie, il y aura de bonnes raisons pour justifier l’extraction d’énergie fossile hautement poluante  et mortifère (les mineurs américains l’ont bien compris en soutenant Donald J. Trump)… les exemples peuvent se multiplier à l’infini d’activités que la morale et l’écologie réprouvent et qui pourtant doivent être « maintenues » du simple fait qu’elles apportent du travail…

D’autres solutions existent. De nombreuses études sociales et économiques proposent de manière de plus en plus pertinente les alternatives, en particulier les propositions relatives au revenu universel. Déraciner le travail comme fondement moral de notre société, c’est évidemment effacer la phrase fondatrice de notre société « à la sueur de ton front tu mangeras du pain« . C’est tenter de lui redonner un sens moral détaché de la notion de travail-souffrance.

Bien sur, nous semblons maintenant bien loin de notre sujet de départ. En quoi la situation en Espagne est-elle liée à l’évolution de l’éthique du travail ? La réponse est pourtant assez simple. La problématique des indépendances nationales est intimement liée au sentiment pour les peuples que plus de repli sur soi apportera plus de sécurité financière, en évitant de devoir partager le travail avec d’autres. Or c’est exactement l’inverse qui se produit. Le repli sur soi nationaliste, c’est avant tout la recherche du renforcement du « chacun pour soi selon son mérite » qui nous mène à des écarts de plus en plus élevés entre nantis et précaires, et à un accroissement inquiétant de la part de cette dernière population. Quand la Catalogne n’aura plus que son drapeau pour essuyer les larmes des pertes d’emplois dues à l’isolement sur des marchés extérieurs devenus hostiles, il  ne restera plus grand chose d’autre que la violence du désespoir à exploiter. Et l’histoire n’a cessé de nous montrer que cette violence ne pouvait que se retourner contre ceux qu’elle espérait sauver.

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l’enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison…), et conscient de la vanité d’avoir raison.