Quand notre Premier Ministre part s’instruire aux Etats Unis…

Les échanges d’amabilités qui se sont produits ces derniers jours entre Elio di Rupo et Charles Michel nous en apprennent plus sur la stratégie du Premier Ministre que sur celle du chef actuel de l’opposition socialiste. Et les nouvelles ne sont pas bonnes pour le fonctionnement démocratique de nos institutions. C’est en tous cas mon opinionet je vais la partager avec vous !

Cela fait maintenant trois ans que le gouvernement fédéral travaille à créer de l’emploi, paraît-il. Et le Premier Ministre se réjouit d’en voir des dizaines de milliers créés par les entreprises. Il n’est pas une intervention où il ne place son maintenant fameux « Jobs, Jobs, Jobs » en insistant lourdement et presque comiquement sur le « s » final, pour bien montrer qu’il y en a « beaucoup ».

Il est indéniable que des emplois, il y en a qui se sont créé ces dernières années. Et c’est même exact que nombre de ceux-ci l’ont été grâce à la politique libérale du gouvernement. Ce que le Premier Ministre passe cependant sous silence, c’est la nature exacte de ces emplois. Près de 75% relèvent des flexi-job ou de l’emploi précaire (en intérim, à temps partiel, dans les statuts mal définis de la nouvelle économie dite « collaborative » – les Uber-jobs).

Ce que le Premier Ministre ne dit pas non plus, c’est que ces emplois sont en fait le rapatriement de la précarité. Il crée les conditions pour que les entrepreneurs puissent engager pour une bouchée de pain des travailleurs qu’ils pourront jeter comme des Kleenex à la première occasion. Nous avons un gouvernement qui en arrive à légaliser le travail en noir (à travers la mesure des « 500,00 euros »), et qui force les offices de l’emploi régionaux à menacer d’expulsion du chômage toute personne qui refuse un travail même s’il n’est pas en accord avec ses compétences. Nous avons un Premier Ministre qui s’est mis indirectement au service du VOKA, au point où les premiers représentants de la classe moyenne francophone (le SNI et l’UCM) ne peuvent même plus le soutenir.

Alors, le leader de l’opposition, qui ne dispose plus depuis bientôt trois ans d’aucune des rênes du pouvoir au Fédéral, joue son rôle de critique. Celui qui doit remettre en question la politique si réfléchie du gouvernement fait ce qu’il doit faire. Il analyse les faiblesses du pouvoir en place et en parle avec verve.

D’un côté nous avons un gestionnaire qui suit sa ligne en pleine conscience et se bât pour continuer à engager le pays dans la logique du (n’importe quel) Job, (n’importe quel) Job, (n’importe quel) Job; de l’autre celui qui explique que la politique du gouvernement nous mène vers plus de misère, misère, misère.

Cette attaque n’a pas même été portée au Parlement. Elle l’a été dans le cadre d’une rencontre avec la presse. Mais, mût par on ne sait trop quelle impulsion, le chef du gouvernement a perdu son calme, et comme un enfant vexé de s’être vu remettre à sa place, il a choisi de moquer son adversaire dans le lieu ou il devrait débattre.

Et il le fait sur un mode qui relève de plus en plus de la stratégie de communication de celui qui semble devenir son modèle, Donald J. Trump. Oh, bien entendu, nous sommes encore loin des propos ouvertement racistes et sexistes du président américain, mais par contre, si la forme de la communication est plus adaptée au public belge, la méthode est totalement inspirée de ce que fait le chef de « la plus grande puissance mondiale ». Nous n’avons pas encore droit au slogan « Rendre sa grandeur à la Belgique », mais nous n’en sommes pas loin. Ainsi, notre Pemier Ministre applique parfaitement ce que les analystes d’outre atlantique appellent le « What about-isme ». C’est la technique qui consiste à répondre à une attaque factuelle par une critique de la politique menée en son temps par l’adversaire. C’est ce que fait Charles Michel quand, attaqué sur la précarité de ses fameux « Jobs », il répond par « Misère, misère, misère, Di Rupo parle-t-il de Mons ou de son parti ? ». Où est la réponse sur le fonds ? Qu’en est-il de la précarité des emplois proposés ? Rien, nada, le vide sidéral.

L’autre technique utilisée désormais par le chef du gouvernement fédéral, c’est de lancer comme déclarations absolues des contre-vérités en passant par les réseaux sociaux, un canal où il sait qu’il ne devra pas affronter le fact-checking des journalistes. C’est ainsi qu’il a « répondu » à la vague d’attaque contre son Secrétaire d’état à l’Asile par une « lettre » publiée sur Facebook. Perdant totalement de vue son rôle de chef de l’exécutif qui se doit de rendre des comptes au Parlement et pas aux réseaux sociaux. Charles Michel exprime donc désormais ses émotions au Parlement et explique sa politique sur Facebook. Exactement l’inverse de ce que l’on attend d’un système démocratique qui fonctionnerait sainement.

L’ensemble de la politique de ce gouvernement est inquiétante pour l’avenir de la démocratie en Belgique. Le projet de visites domiciliaires chez les particuliers qui hébergeraient des migrants est une atteinte grave au droit humanitaire, les mesures de rapatriement du Secrétaire d’état à l’Asile relèvent de plus en plus de la maltraitance (enfermement de familles avec enfants, retours forcés vers des terres dangereuses),  la Sécurité Sociale subit un détricotage en règle, nous assistons à une ingérence sans cesse croissante du pouvoir exécutif dans le travail du pouvoir judiciaire, à une minimisation du rôle du pouvoir judiciaire de plus en plus transformé en instance de validation des décisions de l’exécutif. Tout cela relève d’une centralisation du pouvoir. Et tout cela relève d’une stratégie qui pourrait cependant mener à une victoire électorale.

Parce que tout cela est accompagné d’un discours qui réponds aux attentes d’une population de plus en plus précarisée. D’un côté, le gouvernement dérégule l’économie ce qui rend chaque « Job » un peu plus « misérable », d’un autre côté, il rejette la faute de la précarité sur les migrants, créant ainsi un groupe bouc-émissaire qui n’a aucun moyen de défense. Et pour faire bon compte, il « agit » contre le bouc-émissaire au lieu d’agir contre la précarité. Et, bien qu’il soit au pouvoir depuis maintenant plus de trois ans, il continue à faire reposer ses échecs sur les épaules de ceux qui l’ont précédé.

Tout cela, c’est aussi ce qui se passe outre-Atlantique, et c’est ce que Charles Michel semble avoir bien compris.

En tout cas, c’est mon opinion… et je suis heureux de l’avoir partagée avec vous !

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l'enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison...), et conscient de la vanité d'avoir raison.