Belgique: une démocratie déficiente

Le très sérieux rapport annuel de « The Economist Intelligence Unit » sur l’état de la démocratie dans le monde vient paraître pour l’année 2017. Le diagnostic est sévère pour la Belgique: tout comme en 2016, notre pays se classe dans la catégorie des « démocraties déficientes » (flawed democracies), derrière 31 autres nations, comme les Etats-Unis, le Cap Vert, le Chili, le Portugal, le Botswana, la France ou Israël.

Pour établir son classement, le Centre d’étude britannique scrute chaque pays selon 5 critères: le processus électoral et le pluralisme, le fonctionnement du gouvernement, la participation politique, la culture politique et les libertés civiles. Et c’est en particulier la participation politique (5/10) et la culture politique (6,88/10) qui valent à notre pays sa place peu enviable.

Cette situation n’est pas l’apanage de la Belgique, l’EIU note un déficit démocratique continu dans tous les pays analysés depuis 2006.

Etonnement, ce phénomène s’est révélé particulièrement dans certaines des plus anciennes démocraties du monde, en Europe occidentale – dont la régression [démocratique] depuis 2006 est presque aussi mauvaise que celle observée dans la partie orientale du continent – et aux Etats-Unis. Les principales manifestations de cette récession démocratique incluent:

– un déclin dans la participation populaire aux élections et à la vie politique,
– des faiblesses dans le fonctionnement des gouvernements,
– une baisse de confiance dans les institutions,
– un intérêt en baisse pour les grands partis représentatifs,
– une influence croissante d’experts et d’institutions non élues et sans responsabilités,
une fracture croissante entre les élites politiques et l’électorat,
une perte de liberté des médias,
– une érosion des libertés civiques, en ce compris des modifications à la liberté de parole…

Le rapport note aussi une division de plus en plus forte entre le peuple et les expert(e)s. Citant par exemple, Edward Luce, dans « The Retreat of Western Liberalism » (que l’on pourrait traduire « Le Repli du Libéralisme Occidental ») qui observe que « Les élites sont devenues progressivement plus sceptiques face à la démocratie depuis la chute du Mur de Berlin ». Certain(e)s blâment l’ignorance populaire dans le vote du Brexit ou l’élection de Donald Trump, et présentent donc les électeurs et les électrices comme un facteur de risque pour la démocratie aujourd’hui. « La réaction populaire à un système économique et politique perçu par un grand nombre d’électeurs et d’électrices comme les ayant abandonné(es) est présenté comme la cause des maux de la démocratie plutôt que comme une conséquence ». C’est ce sentiment des électrices et électeurs qui se sentent exclus d’une classe politique travaillant à propres intérêts qui semble la tendance la plus importante dans les démocraties occidentales en 2017.

En ce qui concerne notre pays, sa place dans ce classement n’est pas du tout enviable. L’Europe occidentale voit 14 pays qualifiés de « pleinement démocratiques » (en particulier les pays nordiques qui trustent les premières places mondiales), alors que nous ne faisons partie que du second groupe (de 6 pays) qualifiés de « démocraties déficientes » et que seule la Turquie tombe dans la catégorie des pays « hybrides » (entre démocratie et régime autoritaire). En Europe, non seulement nous sommes dans ce « paquet » de démocraties chancelantes, mais en plus, nous nous classons dans les trois derniers, avec Chypre et la Grèce.

Une Belgique à la traîne, même en Europe occidentale.

L’EIU pointe que notre système électoral de représentation proportionnelle et les hauts taux de participation dûs à l’obligation de participation au vote sont excellents (avec une « cote » de 9,58/10). Par contre, la participation politique est elle, avec un résultat de 5/10 au niveau d’un pays au régime hybride, soit la dernière étape avant le régime autoritaire. Que représente cette notion de participation politique ? Nous en trouvons la définition dans un autre rapport de l’EIU « l’état du monde en 2017 »:

Une démocratie saine exige la participation active et librement choisie de citoyen(ne)s dans la vie publique. Les démocraties se développent quand les citoyen(ne)s sont enclin(e)s à participer au débat public, élisent des représentant(e)s et (re)joignent des partis politiques. Sans cette participation forte et engagée, la démocratie se fane et devient le pré-carré de petits groupes sélectifs.

Aujourd’hui, beaucoup de citoyen(ne)s pensent participer à la vie publique en appuyant sur le bouton « like » en dessous du message pré-digéré par Facebook ou Twitter qui leur ressert des opinions similaires à celles qu’ils ont déjà « aimés ». Mais il s’agit là de tout sauf de participation à un débat. Il se forge en chaque internaute une conviction que sa « pensée politique » est celle non pas de la majorité, mais bien de l’universalité, puisque son principal lien avec le monde ne lui envoie sous le couvert d’opinions que son propre reflet.

Les partis populistes ont bien compris l’intérêt de cette situation: éloigner les citoyen(ne)s des grands partis idéologiques traditionnels en insistant sur les privilèges qu’ils se sont indument octroyés lors de leurs participations au pouvoir, provoquer des réactions émotionnelles sur base de discours simplistes (généralement à partir de la transformation de la peur « normale » de l’autre en une haine et un rejet pathologiques du ou de la « politicien(ne) pourri(e) » ou de la ou du « migrant(e) criminel(le) illégal(e) et profiteur/profiteuse ») en créant de la sympathie pour le discours populiste. Là où les partis traditionnels cultivaient ses « militant(e)s » en les faisant participer aux prises de décisions, le parti populiste entretient une armée de « sympathisant(e)s » qu’il peu réactiver à chaque échéance électorale, sans les avoir fait participer à l’élaboration rationnelle d’un vrai projet politique.

Pas de démocratie sans complexité

La réussite d’une société participative, ouverte, accueillante dépend de la capacité des citoyen(ne)s à aborder ensemble la problématique du vivre-ensemble sans passer par de terribles simplifications. Il n’y a rien de plus faux que les déclarations à l’emporte-pièces prétendant que les problèmes peuvent se résoudre avec « cinq minutes de courage ». La convivialité de près de 8 milliards d’êtres humains, d’un demi-milliard d’Européen(ne)s, de onze à douze millions de Belges où même de quelques centaines de milliers de citadin(e)s n’est pas une question « simple ».

Longtemps, le « modèle belge » a été cité en exemple de gestion politique. Cependant, la complexité d’équilibres sans cesse négociés entre « expert(e)s » de la politique dans les salons feutrés d’anciens châteaux, afin de pouvoir apporter un discours de pacification aux « citoyen(ne)s de base » semble être emportée aujourd’hui par un désir de simplification des arbitrages au travers de choix dichotomiques (dans une recherche d’un « bien » absolu contre un « mal » diabolisé).

Ce problème est amplifié par la disparition des frontières naturelles qui séparaient autrefois les cultures. « Les autres » ne nous apparaissent plus comme sujets de documentaires anthropologiques ou « culturels », ni comme hôtes de voyages où le dépaysement était l’objectif et la différence un critère de succès, mais bien comme con-citoyen(ne)s d’un monde où les fleuves, les lacs, les océans et les montagnes qui séparaient les territoires n’arrêtent plus les mouvements de population. Jusqu’au début du XXème siècle les obstacles naturels s’opposaient aux mouvements migratoires de masse en favorisant l’intégration progressive et presque invisible des néo-arrivant(e)s dans des sociétés qui ne connaissaient pas les passeports. Aujourd’hui, seuls ces petits carnets tentent encore de s’opposer à des mouvements que ne peuvent plus arrêter les frontières naturelles…

La Belgique a pendant longtemps tenté de rapprocher le pouvoir des citoyen(ne)s à travers un processus de décentralisation. Beaucoup semblent oublier que le but des différentes réformes de l’état est simplement de permettre à chaque entité fédérée de développer des règles de vivre ensemble plus conformes aux caractéristiques humaines, sociales, économiques, culturelles de chaque région, de chaque communauté. Mais aujourd’hui que ces réformes sont suffisamment avancées que pour permettre à chacun de mettre « à sa main » des législations dont les grandes thématiques sont souvent décidées à un échelon supra-national, nous nous plaignons de ce que des alliances différentes se forment à différents niveaux de pouvoir, développant ainsi des politiques pas toujours cohérentes (voir les débats récents sur les régimes d’allocations familiales). N’est-ce pas là pourtant un exemple du développement de politiques plus proches des citoyen(ne)s (des valeurs qu’elles ou ils partagent et des moyens dont ils ou elles disposent)?

N’est-ce pas paradoxal, dans un Etat dont la législation impose (à mes yeux à raison) à chacun(e) de se prononcer lors des élections (présentées dès lors comme le sommet du temps démocratique), la participation quotidienne à la vie politique soit assez faible que pour être assimilée par une institution extérieure indépendante à celle de pays comme le Paraguay ou le Bangladesh (pour ne citer que ceux-là, eux aussi crédités d’un pauvre 5/10)?

Un culture politique faible

L’autre élément qui reçoit une appréciation faible de l’institut de recherche britannique est la « culture politique ». En reprenant les définitions à la même source, on comprend qu’une culture de passivité et de l’apathie, une population obéissante et docile, ne sont pas consistantes avec la démocratie.

Cette remarque complète bien la précédente. Si l’on tente d’identifier les éléments typiquement « belges » du rapport de l’EIU, on voit bien que ce qui manque, c’est une forme de réappropriation du débat et des enjeux par les citoyen(ne)s. On en revient en fait à ma remarque sur l’absence de débat avec et entre les citoyen(ne)s entre deux périodes électorales. Toujours en nous attachant aux définitions de l’EIU, la culture politique exige l’acceptation par tous du verdict des urnes à la fin d’un processus électoral, et la continuité du débat par la base citoyenne sur la manière dont le pouvoir est exercé. S’attaquer à cette faiblesse de la culture politique est d’abord un processus éducatif. Qui doit nous amener à nous interroger sur la finalité de l’enseignement dispensé aux jeunes comme aux adultes.

L’importance de l’enseignement et de l’éducation permanente

La participation effective (celle qui peut « avoir des effets ») au débat politique ne peut se faire sans une compréhension minimale des enjeux. Il ne faut pas être politologue pour cela. Il suffit de voir les réactions « à chaud » de participants sur certains forums de discussion – en particulier sur les sites de journaux populaires. Plutôt que de toujours critiquer les accroches souvent populistes de la presse de proximité, ne vaudrait-il pas mieux l’aider à injecter dans les débats que suscitent leurs articles une modération éducative ? J’ai toujours trouvé intéressant de passer – lorsque c’est possible – quelques temps sur de tels forums pour répondre aux insultes et injonctions simplistes par des questions que je tente de rendre pédagogiques. Il est intéressant de voir comment – sans changer nécessairement d’opinion – certaines personnes peuvent commencer à accepter l’existence légitime d’un autre point de vue.

J’entends aussi aujourd’hui les débats autour des réformes de l’enseignement pour savoir s’il faut plus ou moins de cours d’histoire et de géographie dans ou hors du cadre d’un enseignement des sciences humaines. Bien que professeur de sciences humaines, je n’ai pas de préférence particulière sur ces choix. Par contre, ce qui me semble indispensable, c’est d’intégrer l’histoire, la géographie, la sociologie, l’économie et l’anthropologie dans les apprentissages de tou(te)s les futur(e)s citoyen(ne)s. Et d’exiger de chaque enseignant(e) l’exécution de sa mission d’éducation à la vie citoyenne, quelle que soit la matière qu’elle ou il enseigne.

Même si le monde d’aujourd’hui est moins violent qu’il ne l’a jamais été, même si régulièrement des pays montent de la catégorie des autocraties ou des systèmes hybrides vers des catégories plus démocratiques, on peut raisonnablement craindre que nos sociétés atteignent aujourd’hui un point « à risque » si nous n’arrivons pas – alors même que nous vivons en des temps apaisés – à donner envie à chaque citoyen(ne) de participer à la vie de la cité. C’est la perte de cette envie, sans doute dans le confort que  nous offrent les acquis de l’histoire, qui contient en elle les graines du populisme qui mène à l’autoritarisme dont nous voyons chaque jour un peu plus pointer le bout du nez…

Publié par

Dominique Foucart

Enseignant (Sciences Economiques, Sciences Humaines, Langues Modernes) dans l'enseignement secondaire général et technologique. Curieux de tout, avec souvent une opinion assez tranchée, mais amoureux des débats (surtout lorsque je pense avoir raison...), et conscient de la vanité d'avoir raison.