C’est tellement agréable de frapper un inconnu lorsqu’il est déjà à terre…

L’annonce du licenciement de nombreux travailleurs de la rédaction de RTL-Tvi a provoqué sur les réseaux sociaux un nombre impressionnant de commentaires sarcastiques ne tenant aucun compte de l’aspect humain de ces décisions. Continuer la lecture de C’est tellement agréable de frapper un inconnu lorsqu’il est déjà à terre…

Pourquoi je ne peux être d’accord avec mon syndicat quand il dit « non » au Pacte d’excellence pour l’enseignement.

Depuis de nombreuses années, des décennies me semble-t-il, tous les acteurs de l’enseignement sont d’accord pour reconnaître l’échec de notre système éducatif à offrir toutes ses chances de développement personnel et professionnel à chaque enfant en communauté française.

Il y a maintenant plus de deux ans, un effort de réflexion considérable a été entamé par toutes les parties concernées: enseignants, éducateurs, gestionnaires, parents, pédagogues afin de définir des pistes pour infléchir à moyen terme (10 à 15 ans) le mode de fonctionnement mortifère de l’école d’aujourd’hui.

Toutes ces personnes ont produit ensemble des propositions qui représentent bien entendu des changements parfois radicaux tant pour les enfants, leurs parents que leurs enseignants. J’ai tendance à croire que leur travail a été fait sérieusement et en pleine concertation avec leurs bases respectives. Mais au lieu de se présenter de manière responsables devant leurs mandants pour leur expliquer que l’on ne pouvait espérer changer le système sans impact pour les acteurs, j’ai pu assister à une opération de communication syndicale clairement destinée à « remonter » des troupes toujours effrayés par le risque de changement.

Avant d’être un enseignant « de terrain », j’ai été pendant 30 ans un citoyen ordinaire: parent, employé du monde « réel », cadre, gestionnaire du changement. J’ai appris que l’on ne pouvait espérer changer le monde que si l’on accepte le risque de changer soi-même. Et les meilleurs épisodes professionnels de ma vie, c’est dans ces moments de changements que je les ai vécu. C’est précisément cette acceptation du risque qui fait défaut aujourd’hui.

Il n’y aura aucune amélioration de l’enseignement en Communauté Française aussi longtemps que les organisations syndicales resteront inféodées aux peurs de leurs affiliés. Les enseignants sont prompts à dénoncer à juste titre les dégâts éducatifs causés par les parents d’enfants soumis à la tyrannie de leurs enfants. C’est exactement ce que font les syndicats qui se déclarent partenaire du Pacte un jour pour le rejeter dès lors qu’il fait peur à leurs affiliés. Il y a plus de points communs que l’on ne pense entre l’affilié-roi et l’enfant-roi…

Je le dis haut et fort, je ne rejoins pas mon syndicat dans son rejet du Pacte. Tout ce qui a été fait jusqu’ici pour « améliorer » notre enseignement a échoué. Je ne peux que me réjouir de ce qu’un groupe réellement pluridisciplinaire arrive avec des propositions nouvelles. Elles ne peuvent donner de pires résultats que les recettes du passé. Il faut donc accepter d’essayer cet autre chose qui semble plein de bon sens. Et par là reconnaitre que de tels changements ne peuvent se produire sans changer les habitudes des parents, des enfants et du personnel enseignant et éducatif.

Apprendre à nos enfants à vivre dans un monde qui change, c’est d’abord accepter d’être nous même des exemples d’acceptation  du changement.

Le travailleur, variable d’ajustement du modèle néo-libéral

La carte blanche signée par Me Manuela Cadelli, présidente de l’Association Syndicale des Magistrats, dans « Le Soir plus » d’aujourd’hui est une démonstration factuelle du danger que représente pour nos démocraties le néo-libéralisme. Les cris d’orfraies poussés par Richard Miller (MR) dans sa réponse sont tellement vides d’argument qu’ils en constituent la meilleure validation… Continuer la lecture de Le travailleur, variable d’ajustement du modèle néo-libéral

Comment sortir du piège à c..s posé par le système bancaire?

L’annonce faite par ING nous apparaît comme un nouveau coup de couteau dans le contrat implicite qui tente de souder notre social-démocratie. Une institution (et pour beaucoup ING est resté le successeur de la BBL) choisit d’abandonner son pôle sociétal, sa responsabilité d’employeur, pour satisfaire les exigences de son pôle financier, de ses actionnaires… tout est-il pour autant aussi simple ?

Continuer la lecture de Comment sortir du piège à c..s posé par le système bancaire?

Lettre ouverte d’un vieux déchet à Madame Doris Blanco

Chère Madame Blanco,

Votre nom est apparu ce 11 septembre sur mon écran de télévision au cours du reportage sur la pénurie de places dans les écoles secondaires du Nord Ouest de Bruxelles, lors du JT de 19h30 sur la RTBF.

L’interview de vos amis Emanuele et Yannik Van Roy m’avait déjà relativement choqué. Ces personnes ont fait le choix d’habiter Wemmel,en Flandres, et donc de s’exclure des mécanismes « normaux » de l’inscription. Il n’y avait donc pas lieu de s’étendre sur une situation qui – de par le choix des protagonistes – devenait complexe.

Vos propos par contre, me sont directement adressés, ainsi qu’aux élèves que je rencontre tous les jours dans mon école multi-culturelle du Nord-Est de la ville (mais son profil n’est pas fondamentalement différent de celui des autres écoles où des places existent encore en 1ères communes). Vous êtes très explicite dans vos propos – mêmes si vous êtes « désolée » pour le terme employé : nous sommes des écoles « poubelles ». Ce qui, si vous voulez avoir l’honnêteté d’entendre vos propres mots avec les oreilles de ceux qui travaillent et étudient dans ces écoles, revient à les traiter de « déchets ».
Je serais en classe, je laisserais maintenant planer un long silence pour permettre à tous de réfléchir un instant.

C’est donc un professeur « déchet » qui va vous parler, vous pouvez donc jeter directement mes propos dans la poubelle, puisque c’est la place qui me revient. Mais si vous ne le faites pas, je vous invite à réfléchir à une autre de vos propres paroles: l’alternative à une école comme celle où je travaille, c’est de « le laisser là dans un bon enseignement avec heu… des valeurs et tout le reste… » et ce point m’intéresse, car je voudrais savoir quelles sont ces « valeurs » et comment vous les démontrez ?

Je vais essayer d’être aussi factuel que possible: l’école où je travaille compte des enfants venus de dizaines d’horizons différents, si ils sont assez nombreux à avoir la nationalité belge, je ne crois pas qu’ils soient nécessairement la majorité. Ils ne parlent pas tous français à la maison, mais tous sont bilingues, voir tri- ou quadri-lingues en arrivant chez nous. Et pourtant, bien peu sont filles et fils de fonctionnaires européens… Ils ont le teint brillant ou mat, la peau blanche, brune, jaune, noire, les cheveux de toutes les couleurs, avec ou sans foulard. Et aujourd’hui, jour de la fête de l’Aïd, un nombre non négligeable a choisi de rester en famille, même si cela n’est pas autorisé par « la loi ».

Ces enfants m’apprennent tous les jours à pratiquer les valeurs de respect des autres. Ces enfants m’obligent à me rendre compte qu’il n’y a pas sur terre que des femmes et des hommes européens, ayant vécu dans le confort de notre vieux continent pacifié depuis des générations, rompus aux codes sociaux que nous nous sommes construits. Ces enfants sont des adolescents qui revendiquent leur statut à coup de déclarations parfois choquantes, mais que nous pardonnerions tellement plus facilement si elles sortaient de la bouche de nos petits Nathan et Victor. Leurs marques de respect existent, mais ce sont celles qu’ils ont appris dans leur famille. Elles nous paraissent parfois incongrues ou anachroniques, mais eux non plus ne comprennent pas toujours ce que nous en attendons.

Je suis cependant persuadé que vos enfants auraient pu aussi faire l’expérience de telles écoles de manière positive. C’est en tout cas ce que me disent les parents que je rencontre. D’abord, ils auraient la joie et le bonheur de retrouver chaque soir leurs parents – et leurs en sauraient gré pour cela. Ensuite, ils apprendraient dès aujourd’hui à vivre avec ceux qui feront, qu’on le veuille ou pas, la génération de demain, et au lieu de la construire dans le conflit (« eux » dans leurs « écoles-poubelles » et « nous » dans nos internats-élitistes), ils le feraient dans l’apprentissage du dialogue et parfois aussi d’une enrichissante confrontation. Croyez vous que vos enfants bénéficieront de plus d’attention là où vous les envoyez ? La seule certitude que j’ai, c’est qu’ils se détacheront de vous, et que vous ne pourrez pas remplir votre rôle d’accompagnement comme vous auriez pu le faire en le gardant près de vous.

Vous êtes furieux contre la CIRI parce qu’elle vous propose des solutions qui ne vous conviennent pas ? Pourquoi une telle peur de voir des solutions nouvelles émerger ? Regardez le monde autour de vous ! A quoi ressemble-t-il le plus ? A votre internat (excellent en l’occurence) de Dinant ou à notre école des environs de Schaerbeek ? Je ne parle pas ici de votre monde rêvé, mais de la réalité quotidienne qui se construit.

Revenons à la question des valeurs. Le décret mission qui est le produit d’un processus démocratique (car oui, nous vivons dans une démocratie qui définit ses règles de fonctionnement) auquel vous avez peut-être participé (il est vrai que vous êtes encore jeunes et que c’était en 1997) précise les quatre missions de l’enseignement obligatoire en Communauté Française:

  1. promouvoir la confiance en soi et le développement de la personne de chacun des élèves;
    Pensez-vous servir la confiance en soi de votre enfant en l’isolant dans un cocon sécurisé qui l’écarte le plus longtemps possible de la réalité dans laquelle il est appelé à vivre ?
  2. amener tous les élèves à s’approprier des savoirs et à acquérir des compétences qui les rendent aptes à apprendre toute leur vie et à prendre une place active dans la vie économique, sociale et culturelle;
    Hormis les affirmations non vérifiables des directions d’écoles et en l’absence de tout outil de comparaison sérieux, qu’est-ce qui vous indique que votre enfant pourra acquérir de meilleurs compétences – sachant en plus que vous ne pourrez assurer le suivi de ces acquis en raison même de la distance qui vous séparera de lui.)
  3. préparer tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d’une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures;
    Est-il vraiment nécessaire que je commente ce point, qui me paraît fondamental si nous voulons pouvoir vivre demain dans un monde pacifié ? En qualifiant les autres cultures de « cultures-déchets », ne compromettez vous pas fortement les chances de votre enfant d’atteindre cet objectif ?
  4. assurer à tous les élèves des chances égales d’émancipation sociale.
    Croyez vous qu’un enfant fréquentant une « école poubelle » aura plus de chance d’émancipation sociale si cette école est transformée en ghetto, et – a contrario – pensez vous qu’un enfant issu d’un milieu social plus aisé ait moins de chance d’émancipation sociale parce qu’il aura fréquenté une école comme celle où je travaille ?

Voyez vous, Madame Blanco, je crois vraiment que vous avez fait ce que vous pensiez être le mieux pour votre petit garçon. Je lui souhaite sincèrement de vivre une expérience enrichissante là où vous l’avez inscrit.

Mais ne transformez pas votre peur qu’il soit confronté à des enfants différents par leur origine ethnique ou sociale en discours injurieux. Mettez vous un instant à la place de ceux qui auront vu votre interview à la télévision, qui croiseront votre enfant. Si ils se sont – comme moi – entendus traiter de déchets, il leur faudra sans doute tout le courage, toute la patience et toute la tolérance que vous avez laissé sur le bord de la route pour ne pas à leur tour enrager…

Liberté d’expression et anonymat

Pour une fois, une petite réflexion destinée spécialement à mes commentateurs anonymes. Je l’ai dit et répété, je n’ai aucun souci à relayer dans les commentaires des avis opposés aux miens, à la seule condition qu’ils ne soient ni anonymes, ni insultants. Si la seconde condition me semble couler de source, je voudrais insister sur l’incompatibilité entre anonymat et liberté d’expression. Continuer la lecture de Liberté d’expression et anonymat

Dans les prisons belges le service minimum n’est plus assuré depuis longtemps…

Les liens croisés de facebook m’ont confronté aujourd’hui à un article d’Olivier Hofman sur le service minimum dans les prisons belges dont la lecture est extrêmement pénible sur le plan littéraire, tout en étant très pertinente au niveau du contenu. J’ai beaucoup de mal en particulier avec le mépris qui transparaît à l’égard des hommes et des femmes qui se sont commis d’une lettre publiée par La Libre.be, qui fustige le manque d’humanité des grévistes à l’égard des prisonniers. Continuer la lecture de Dans les prisons belges le service minimum n’est plus assuré depuis longtemps…

Une danse insignifiante

A mon tour de m’intéresser aux propos de Mr Jambon relatifs aux compétences chorégraphiques de la communauté musulmane, à travers le témoignage d’un enseignant (moi) confronté chaque semaine à 140 ados dont sans doute plus de 100 sont de confession musulmane. Continuer la lecture de Une danse insignifiante

Une petite lettre qui change tout (ou quand la volonté se cache derrière la possibilité)

Il fut une époque où il était de bon ton de dire « A coeur vaillant, rien d’impossible ». Cela reste d’ailleurs un slogan tout à fait d’actualité lorsqu’il s’agit de se faire croire que la Belgique pourrait gagner l’Euro de foot… Et pourtant.

Lorsque l’on évoque aujourd’hui dans la rue, dans les médias, dans les cénacles académiques, culturels ou politiques la question des migrations, il est devenu naturel de se poser la question de savoir si un quartier, une commune, une région, un pays ou un continent peut ou pas accueillir les enfants, les femmes et les hommes qui fuient la misère, la torture ou la mort qui règne là où ils résidaient.

En posant la question en ces termes, on pose des prémisses implicites qu’il serait pourtant bon à la fois d’expliciter et de questionner. Car si les hypothèses de départ devaient se révéler fausses, l’ensemble du raisonnement qui s’en suit doit être abandonné. Examinons deux de ces prémisses.

  1. On ne peut pas accueillir toute la misère du monde ou il existe une taille limite à la capacité d’accueil et nous sommes près d’atteindre cette limite, ce qui suppose que nous la connaissons.
    Cette phrase, nous l’entendons dans sa version populiste explicite (celle que j’ai souligné en gras), mais aussi dans sa version pseudo-objective: « nous avons atteint les limites de ce que nous pouvions faire » dans toutes ses différentes conjugaisons.
    Pourtant, dès lors que l’on pose la question de savoir comment se calcule et se mesure la supposée capacité maximale d’accueil d’un territoire déterminé, il devient soudain absolument impossible d’obtenir une réponse qui sorte du cadre émotionnel.
  2. On pourrait dissuader les migrants de migrer. Et par conséquence, on doit orienter nos efforts dans le sens de la dissuasion. Par exemple en allant expliquer aux autorités des pays concernés (états du Maghreb, Syrie, Lybie, Somalie, …) qu’ils doivent eux-mêmes dissuader leurs ressortissants de venir chez nous.
    Ceux qui se lancent dans cette aventure mesurent-ils réellement le ridicule de leurs efforts ? Si les dirigeants d’un pays relativement calme (comme les pays du Maghreb) avaient vraiment la volonté et la possibilité de retenir leurs citoyens en leur offrant des conditions de travail et de vie satisfaisantes, attendraient-ils vraiment que nous venions le leur demander pour le faire ? Et si leur intention n’est pas d’offrir de telles conditions de travail et de vie, où si leur premier agenda est celui de la lutte pure et dure pour le pouvoir (comme c’est le cas dans les pays les plus engagés dans les conflits), peuvent-ils avoir le moindre intérêt à maintenir à l’intérieur de leurs frontières leurs principaux adversaires ?

On voit bien, dès lors que l’on tente de regarder les faits et non les émotions, que nous ne pouvons pas arrêter les flux migratoires. S’il est un phénomène historique qui ne cesse de se renouveler depuis l’arrivée des premiers hominidés, c’est bien celui des migrations. L’homme tentera toujours, avec l’énergie du désespoir, d’aller là où sa survie sera mieux assurée qu’à l’endroit où il se trouve. S’il pleut, je me mets à l’abri. S’il n’y a plus de quoi manger, je vais chercher ailleurs. S’il pleut des bombes, je fuis. Nos parents ou nos grands parents n’ont pas fait autre chose lorsque l’envahisseur nazi est arrivé en 1939.

Une petite lettre pourrait cependant tout changer, cette petite lettre, c’est celle qui transforme la possibilité en volonté. C’est celle qui nous ramène à la réalité de nos émotions. Le problème n’est pas que « on ne peut pas accueillir », mais bien que « on ne veut pas accueillir ».

La notion de possibilité nous renvoie à quelque chose qui est extérieur à nous. Un peu comme si notre pays  ne disposait pas d’assez d’oxygène pour permettre à 20.000 ou 200.000 personnes supplémentaires de respirer. Nous pouvons nous dédouaner à bas coût de toute responsabilité dès lors que nous décrétons que c’est une question de capacité qui nous bloque: il n’y a plus de place dans le métro, prenez le suivant. Il n’y a plus à manger, attendez le repas suivant. Mais rappelons le, personne ici n’est capable de nous indiquer où se trouve la limite de capacité d’accueil, et jamais cette limite n’a été atteinte autrement que par la mise en place de barrières artificielles par les acteurs politiques (par exemple en interdisant de traiter plus de 50 dossiers de migrants par jour…).

La notion de volonté nous renvoie à nos propres responsabilités. Voulons nous un monde dans lequel chaque femme et chaque homme peut vivre dignement ? Si quelques uns sont prêts à répondre positivement de manière inconditionnelle à cette question, nombreux sont ceux qui se laissent guider par la peur. Peur de la différence. Peur de l’autre. Peur de la confrontation avec une réalité inéluctable.

L’aveuglement de nos responsables politiques et sociaux, de quelque bord qu’ils soient, est immense. Ne pas voir que les vagues migratoires ne s’arrêtent pas, que dresser des barrières comme celles que l’on construit un peu partout en Europe n’aura que des conséquences catastrophiques est irresponsable. Ces murs de barbelés, et même de béton, ne sont que de chétifs barrages face à un torrent d’une puissance immense. Les exemples de solution existent. L’Allemagne et le Canada en font partie. Dans un cas comme dans l’autre, plutôt que d’arrêter le flux, on se propose de l’encadrer. Plutôt que de dire aux migrants « nous ne voulons pas de vous, nous vous enfermerons dans d’immondes camps et vous y laisserons croupir jusqu’à votre départ ou votre mort », ils leur disent de venir, tout en encadrant leur arrivée. Tout comme les canaux d’irrigation, en encadrant le flux du torrent au lieu de le retenir enrichissent la terre au lieu de la noyer lorsque le barrage explose…

Accueillir les migrants n’est pas une question de possibilité, c’est une question de volonté. D’une manière ou d’une autre la question de la vague migratoire actuelle se résoudra, nul ne pourra l’empêcher de se développer. Par contre, chacun peut vouloir contribuer à en faire une source d’enrichissement mutuel, dans le respect de chaque humanité.

Une question de point de vue…

Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

Je veux invoquer aujourd’hui l’article premier de la déclaration universelle des droits de l’homme, pour parler de la manière dont les événements de la nuit du réveillon à Cologne sont aujourd’hui détournés par certains pour en faire un motif de rejet de l’ensemble des réfugiés.

Les agressions sexuelles commises  lors du dernier réveillon à Cologne et dans d’autres villes d’Europe sont inacceptables. Leurs auteurs doivent être poursuivis et punis.

Les autorités ne doivent pas cacher de tels faits, et ils ne doivent en aucun cas protéger leurs auteurs contre les poursuites dont ils feront l’objet.

Mais pour ces faits, comme pour de nombreux autres petits délits, la propension des autorités à organiser leurs statistiques sur la base de la nationalité des auteurs constitue un passage sémantique pervers entre les faits et leur interprétation.

En effet, dès lors que l’on tente de classifier les auteurs de faits (qu’ils soient délictueux ou pas d’ailleurs), ces « classifications » deviennent rapidement ce que Paul Watzlawick appelle de « terribles simplifications ». Il devient tellement simple de décréter que si un grand nombre d’auteurs sont des migrants, cela fait de chaque migrant un dangereux pervers sexuel… Ce serait là oublier que l’on ne peut tirer de conclusions générales de l’analyse de cas particuliers.

Les règles du vivre ensemble sont chez nous établies à travers un processus démocratique auxquels l’ensemble des citoyens contribue. Ces règles s’imposent à quiconque vit ici. Elles doivent également s’apprendre. Cet apprentissage ne saurait être plus automatique pour un homme fuyant des contrées où les règles sont différentes que pour ceux qui résident depuis toujours dans le pays. Leur transgression ne doit pas donner lieu à un traitement de faveur, mais il ne doit pas devenir la justification d’un rejet de masse.

Quitte à me faire mal voir de certains de mes lecteurs habituels, je n’hésiterai pas à dire qu’en effet, beaucoup de ces hommes qui arrivent de Syrie, d’Irak, de Somalie ou d’autres pays où un Islam radical impose sa loi doivent avoir l’impression d’arriver sur Mars lorsqu’ils voient comment nous vivons nos libertés. Certains peuvent être profondément choqués quand ils voient que chez nous une femme ou un homme est (presque) totalement libre de s’habiller, marcher, rire, parler, chanter, danser, … comme elle ou il lui plaît. Cela ne peut impliquer une obligation pour nous de changer notre manière d’être, ni justifier de fausses interprétations de ces libertés par ceux qui y sont confrontés.

Il serait cependant hypocrite de profiter d’incidents impliquant un pourcentage infime des migrants (on parle aujourd’hui d’une trentaine de personnes à Cologne, mettons même une centaine en Allemagne, pour près d’un million de migrants, soit un sur dix mille) pour stigmatiser l’ensemble des néo-arrivants. Sur base d’une telle approche, il faudrait par exemple enfermer à titre préventif tout homme qui se met en ménage (dès lors qu’il est établi qu’au moins une femme sur 10 est victime de violences conjugales).

La condamnation des actes du dernier réveillon à Cologne et ailleurs est totalement légitime. La punition des auteurs doit être ferme et juste. Mais utiliser la grille d’analyse de la migration comme point de vue d’analyse principal est une perversion politique. Si l’on avait pris comme point de vue la situation sociale des agresseurs, on aurait sans doute pu dire qu’il faut désormais se méfier de toute personne en situation précaire. Si l’on avait considéré le niveau scolaire, qui sait à quelle conclusion on serait arrivé ?

La question de l’intégration des migrants au vivre ensemble est d’abord une question qui s’adresse à nos autorités politiques. Lorsqu’ils arrivent chez nous, la plupart des migrants sont désireux de vivre paisiblement et en harmonie avec nous. Tout comme nous ne les connaissons pas (ce pourquoi ils nous font souvent peur), eux non plus ne nous connaissent pas (ce qui leur fait avoir peur de nous). Ce n’est pas en les rejetant dans des centres fermés, en ne leur donnant aucune possibilité de participer à la vie sociale que nous les aiderons à découvrir pour eux-mêmes si nos modes de vie sont compatibles avec leurs attentes. En restant ferme sur le respect de la loi, de l’intégrité et des droits de chacun.

Ceux qui comme certains de nos responsables politiques stigmatisent les étrangers et appellent directement ou indirectement aux pogroms sont tout autant criminels que les migrants qui n’ont pas voulu ou pu comprendre à temps les règles auxquelles ils doivent se soumettre pour vivre en harmonie chez nous. Peut-être le sont-ils même plus, eux qui ont souvent contribué à l’élaboration de règles qu’ils ne respectent pas nécessairement.

Lorsqu’une frontière se ferme…

Les réactions officielles en France, suite aux attentats de la semaine dernière ont peut-être une vertu éducative pour tous ceux qui revendiquent le rejet des réfugiés sous prétexte qu’ils intègrent dans leurs rangs de dangereux terroristes.

Rappelons en effet que sur les cinq à sept cent milles (700.000) réfugiés arrivés sur le territoire européen au cours des 12 derniers mois, les forces de police européennes, toutes ensembles, en suspecte un (1) d’avoir peut-être participé aux attentats de Paris.

Par contre, ce que l’on entend en boucle dans les cénacles politiques et médiatiques, c’est la mise en cause de la Belgique, terre d’accueil de djihadistes, pour la plupart installés dans le pays depuis assez longtemps que pour avoir découvert que puisque leur nom, leur couleur de peau, leurs croyances les éloignaient de tout espoir d’intégration (un belge issu de l’immigration sur deux est rejeté, principalement en raison de son origine apparente des circuits éducatifs et professionnels qui pourraient lui donner une vie digne dans notre pays), il ne leur reste que la révolte, le repli sur soi, et l’assistance des recruteurs de DAESH, AQ ou Boko Haram pour se construire un futur. Des belges donc, pas des réfugiés. Des fils d’immigrés que notre incapacité à proposer une existence digne à jeté dans les bras des pires bandits que compte le monde aujourd’hui.

Grâce à cela, un étudiant belge se voit refuser le stage qu’il avait obtenu auprès d’un employeur français aux Etats-Unis. Les contrôles sont renforcés aux postes frontières avec cette nation dont le chant des Wallons prétend qu’elle « est notre maman… » Depuis les accords de Schengen, on avait à peu près l’impression que la France et la Belgique ne connaissaient plus de frontières. Aujourd’hui être belge est considéré comme représenter un risque.

Lorsque l’Etat français prend des dispositions à l’égard de la circulation des belges sur son territoire, chaque porteur d’une carte d’identité belge est visé, indistinctement. Nous voici, nous aussi, à une échelle infinitésimalement lointaine de ce que peuvent vivre les victimes de la guerre en Syrie, discriminés parce que né d’un certain côté d’une frontière.

Même si nous prenons cela avec un peu d’humour, comme l’ont si bien fait Alex Vizorek et Charline Vanhoenaker hier sur France Inter, cette petite sensation est là. Qu’en serait-il si cette stigmatisation se transformait – comme cela s’est vu dans un passé récent – en « marque de fabrique » du belge ?

Ce sentiment de rejet devrait nous aider à comprendre mieux pourquoi des gens fuient les bombes et l’odeur de mort qui règne dans leur pays pour venir chercher ici la paix. Et l’honneur de notre pays serait justement de pouvoir les accueillir parce que nous commençons à comprendre ce que c’est qu’être accusé d’un crime aussi inexplicable que celui de porter une étiquette liée à une position sur une carte, au jour de notre naissance…

Notre sécurité est-elle bien assurée ?

Le besoin de sécurité est un des besoins fondamentaux pour l’homme. Nous le savons de manière empirique, et tout débutant en psychologie sait que sur la célèbre « pyramide des besoins » de Maslow, la sécurité physique se trouve sur la seconde marche, juste au dessus des besoins physiologiques de base.

Et, comme l’indique Maslow, un élément fondamental de la sécurité, c’est la stabilité dans le temps de notre environnement. Ce qui veut dire aussi que tout changement de notre environnement crée une réaction de peur. Ceci est par exemple bien illustré dans la petite vidéo tirée du livre « Qui a piqué mon fromage ? » inspiré du bouquin au même titre de Spencer Johnson.

Et notre environnement, qu’on le veuille ou pas, est en perpétuel changement. Peut-être aimerions-nous que rien ne change, mais il faut se faire une raison, seul le changement est immuable.

Pour combattre la peur du changement, nous pouvons faire appel aux recettes qui ont fonctionné dans le passé: lorsqu’une guêpe vient perturber notre repos, nous pouvons la tuer ou la chasser. Et si une nouvelle guêpe se présente, nous utiliserons à nouveau la technique qui a fonctionné. Si nous sommes sur une plage à marée montante et que l’eau commence à mouiller nos pieds, nous reculons vers la terre ferme, en sachant que dans 6 ou 7 heures, nous pourrons à nouveau marcher sur le sable.

Cela ne nous inquiète pas, pourtant il arrive parfois qu’avec la marée montante, une méduse nous pique et nous inflige de douloureuses démangeaisons. Allons-nous pour autant tenter de bâtir une digue contre les marées ? Ou allons-nous simplement regarder où nous mettons les pieds en marchant dans l’eau ?

Il en est de même des phénomènes migratoires. Nous avons tendance à oublier un peu rapidement que si nous sommes ce que nous sommes et non des néandertaliens un peu stupides, c’est parce que de migrations en migrations nous avons acquis les caractères les plus enrichissants de ceux qui ont traversé nos territoires et s’y sont installé. Et à chaque migration, il y a eut des hommes et des femmes pour dire, « je veux que tout redevienne comme avant », comme si la roue du temps pouvait tourner à l’envers. La roue du temps tourne dans un seul sens, celui qui va d’aujourd’hui à demain. Et ceux qui s’accrochent à tout prix à un passé disparu sont voués eux aussi aux regrets, à l’amertume et à la disparition.

Mais accepter que la roue du temps va dans le sens du futur ne veut pas dire que nous sommes impuissants face aux changements. Cela veut simplement dire que nous ne pouvons les ignorer, et que tous ceux qui veulent survivre au changement doivent s’adapter aux modifications de leur environnement. L’animal forcé de changer de territoire doit souvent adapter son alimentation aux nouvelles conditions. Son système digestif va lui aussi s’adapter, et peu à peu l’ensemble de son anatomie devra elle aussi se modifier. Lorsque les premiers hommes ont quitté le berceau africain de l’humanité pour migrer vers le Nord, leur anatomie s’est adaptée. En 40.000 avant notre ère, ils arrivent du Moyen Orient ou du Nord Est, sont « pigmentés » (c’est-à-dire noir de peau) et ne « blanchiront » que plus de 30.000 ans plus tard comme l’explique cet article inspiré de recherches publiées dans la célèbre revue scientifique Nature.

Toutes ces modifications, voulues ou pas, ont permis à l’homme d’améliorer son contrôle sur son environnement et sa sécurité personnelle.

C’est donc bien l’adaptation et non la résistance qui conduit à la sécurité.

Toutes ces connaissances devraient donc nous aider à trouver les outils pour combattre le sentiment d’insécurité qui nous frappe parfois pour le moment. Des catastrophes humanitaires, militaires, politiques et climatiques frappent notre planète. Elles sont souvent elles-mêmes le résultat d’autres changements dont nous sommes aussi partiellement ou totalement acteurs. Ces catastrophes imposent aux populations touchées de fuir pour survivre, car lorsqu’un changement est de nature catastrophique (c’est à dire correspond à la rupture radicale et instantanée de la sécurité) le seul mode de survie est la fuite. On ne « s’adapte » pas à un tsunami, on le fuit ou on périt. On ne s’adapte pas à une bombe: on la fuit ou on attend qu’elle nous tombe dessus et nous détruise.

Les mouvements de populations sont donc inéluctables. La plupart se font de manière marginale (je me déplace sur une hauteur pour éviter le tsunami, je passe la frontière pour ne plus subir les bombes), mais certains, pour des raisons multiples, ne peuvent trouver la sécurité que plus loin. C’est toute la problématique des réfugiés qu’ils soient politiques ou économiques. Les uns comme les autres ne voient de possibilité d’assurer leur survie qu’en se déplaçant au loin, en rejoignant des territoires qui correspondent à ce que leur idéal de vie représente.

Ce que l’on a vu sur nos écrans de télévision à Paris vendredi dernier est une bonne illustration: lorsque les bombes et les coups de feu éclatent à nos portes, nous fuyons, nous demandons aux chauffeurs de nos voitures de rebrousser chemin. Que ferions nous si les 150 morts que pleure la France sur une année (Charlie Hebdo et le 13 novembre) devenaient un lot quotidien ? Ne fuirions nous pas nous aussi ? D’abord vers la Suisse, l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne ou un autre pays proche ? Ou peut-être traverserions-nous l’océan pour tenter de nous installer aux Etats-Unis ou en Australie ?

Cette peur, cette envie de fuir que certains ressentent depuis la nuit de vendredi, c’est celle qui prend au ventre les populations Syriennes, Somaliennes, Sub-sahariennes, mais aussi celles de tous ces pays où vivre décemment n’est simplement plus possible lorsque le modèle de vie est celui imposé par le mode de consommation occidental.

En ressentant cette peur là, peut-être pouvons nous enfin comprendre qu’aussi longtemps qu’il fera mieux vivre chez nous que « chez eux », les peuples qui souffrent viendront chez nous, non pas pour nous détruire, mais bien pour jouir, comme nous d’un privilège qui devrait être partagé par toute la race humaine: vivre en paix.

Mais ils arrivent comme ils sont. Avec leur peau qui n’a pas blanchi assez vite à notre goût, avec leur langue qui nous est incompréhensible, avec leurs vêtements qui correspondent à la mode de chez eux, avec leur foi et leurs croyances, avec leurs habitudes. Ils arrivent et nous trouvent comme nous sommes. Avec nos peaux blanches, notre langue incompréhensible, nos vêtements surprenants, nos (absence de) fois et nos croyances, nos habitudes qui leurs sont totalement incompréhensibles. Ils arrivent noyés dans la masse. Ils découvrent qu’ici aussi ils doivent s’adapter. Leur peau changera au cours des métissages comme changera celle de toute la population, ils apprendront nos langues qui s’enrichiront de plus en plus d’expressions venues de cieux inconnus.

Ils fuient souvent des lieux où le cadre de la loi, instrument fondamental de la sécurité, n’existe plus. Ils viendront chez nous parce qu’ici le crime ne reste pas impuni. Ils se soumettront aux lois. Si ces lois ne leur conviennent pas, ils tenteront peut-être de les adapter. Un député à la fois, entre aujourd’hui et dans cinquante, cents ou deux cents ans, nos règles de vie et leurs règles de vie devront bien trouver un modus vivendi commun. Et tout comme ils ont fuit leur pays qui ne leur offrait plus la sécurité dont ils avaient besoin, certains fuiront ce lieu qui  ne leur correspondra plus. Rien ne sera plus comme avant, non pas parce qu’ils nous ont envahi, mais parce que rien ne reste jamais comme avant.

Notre peur, c’est de voir un changement catastrophique, instantané, bousculer toutes nos habitudes. Cette peur, elle nous submerge parce que nous sommes submergés d’images à forte densité émotionnelle qui finissent par prendre le pas sur la réalité. 10.000 réfugiés syriens qui marchent sur les routes de Slovénie deviennent pour chaque personne qui regarde la TV 10.000 inconnus, aux visages effarés et effrayants, marqués par la douleur et la souffrance qui s’installent littéralement dans notre salon. Tout militant de la cause des migrants que je suis, je ne désire pas voir arriver 10.000 inconnus dans mon salon en une nuit !

Ce que toutes ces images ne font pas, c’est l’immense et nécessaire zoom arrière qui nous montre que ces centaines de milliers de réfugiés ne viennent pas envahir notre salon. Ils viennent se fondre dans une population existante pour mener une vie proche de celle que vit cette population. Ils viennent chez nous non pas pour vivre différemment de nous, mais bien pour vivre comme nous.

Que cette confrontation comporte des « risques », il ne faut pas le nier. Il y aura nécessairement des « brebis galeuses » dans les populations qui arriveront chez nous, peut-être même des « terroristes » qui espèrent détruire notre société. Nos meilleurs alliés pour les trouver et les empêcher de nuire ne sont certainement pas nos propres services de sécurité qui ont brillamment démontré ces derniers mois leur incapacité à neutraliser les éléments les plus dangereux, qui étaient pourtant installés pour la plupart depuis longtemps sur nos territoires et étaient même parfois « fichés ». Nos vieilles méthodes montrent leurs limites, ce n’est pas en faisant plus de la même chose que nous réduirons les risques.

N’oublions pas que les plus gros facteurs de risque pour notre société, ceux qui portent le plus de cadavres sur la conscience, ce ne sont pas les 8 terroristes qui auraient du être empêchés de nuire par nos politiques hyper-sécuritaires et contrôlantes. Il suffit de regarder les causes de mortalité en Europe pour savoir où sont les criminels les plus dangereux. Mais les meurtriers qui se cachent derrière les paquets de cigarettes et les bouteilles d’alcool sont socialement plus acceptables, même s’ils font eux des centaines de milliers de victimes chaque année.

Je ne dis pas qu’il ne faut pas chasser les terroristes. Il faut les trouver, les juger et les punir. Mais notre sécurité ne sera durablement assurée que si nous arrivons à vivre en paix avec notre avenir, avec ceux qui inéluctablement vont venir vivre parmi nous. Si nous continuons à les recevoir avec des barbelés et de la haine, pouvons nous attendre d’eux du respect et de l’estime ?

Les militants de la peur font passer les gens comme moi pour des bisounours. Ces sarcasmes servent surtout à cacher leurs propres peurs dictées par les changements qu’ils ne veulent pas accepter dans leur environnement.

Que ce soit Marc-Aurèle ou Reinhold Niebuhr qui l’ait écrite, il reste de bon de méditer sur cette bonne vieille prière:

Mon Dieu,
Donnez-moi la sérénité
D’accepter
Les choses que je ne peux pas changer,
Le courage
De changer les choses que je peux,
Et la sagesse
D’en connaître la différence.

La carte et le territoire

Cela fait quelques années que je n’ai plus évoqué ici cette parole d’Alfred Korzybski, père de la Sémantique Générale. La question des migrants, que nos politiciens semblent tellement instrumentaliser aujourd’hui en est pourtant une bonne illustration.

Il existe peu de territoires au monde dont les frontières administratives soient visibles du ciel. Une visite en mode satellite de sites comme Google Earth vous en donnera très simplement confirmation.

Au fil du temps – et des migrations qui ne cessent de traverser la terre – ces territoires ont été découpés et re-découpés pour coller au mieux aux homéostats sociaux qui les occupent.

Mais qu’est ce qu’un homéostat social ? L’homéostasie est un état d’équilibre d’un système. C’est ce moment privilégié et rare où les différentes composantes du système trouvent équilibre et stabilité. Un peu comme une maison qui, au coeur de l’hiver atteint la température demandée au thermostat et la maintient par de petits allumages successifs de la chaudière. Sur le plan social, l’homéostat est donc un moment de paix, pendant lequel un rêve de pérennité s’installe jusqu’à ce qu’une nouvelle perturbation vienne exiger la recherche d’un nouvel équilibre.

Les états, les nations ne sont que des cartes. Des assemblages explicatifs temporaires d’un territoire. Cela fait belle lurette que Bruxelles n’est plus en Lotharingie, ni aux Pays-Bas. Le territoire n’a jamais changé. La carte ne cesse de se modifier.

Le facteur principal de modifications des cartes politiques (car c’est bien de ces cartes là qu’il s’agit), c’est l’impact des faits migratoires. Les mouvements de populations à la surface de la planète ne cessent et ne cesseront jamais. En 1960, l’ouvrier flamand qui cherchait du travail venait encore s’installer à Liège ou Charleroi. Depuis bientôt 30 ans (1987) les étudiants européens passent de longs mois sur les bancs d’universités installées à des milliers de kilomètres de leur domicile dans le cadre des projets Erasmus. Nos chercheurs s’expatrient pour trouver ailleurs les fonds que nos gouvernements leurs refusent. D’une manière générale, l’être humain va rechercher un lieu qui pourra lui offrir des conditions de vie qui répondent à ses besoins fondamentaux de sécurité et de subsistance. Et s’il atteint ce minimum, il cherchera sans doute des lieux qui lui permettront de monter plus haut dans la pyramide des besoins. Besoin de relations, besoin de reconnaissance et d’épanouissement personnel.

C’est cette quête incessante de satisfaction de nos besoins élémentaires et supplémentaires qui justifie la plupart des migrations. Nous ne nous étonnons pas de partir quelques semaines au soleil où vers de nouveaux paysages culturels ou écologiques. Nous nous enorgueillissons du succès de nos « compatriotes » à l’étranger. Ce sont ces mouvements qui redessinnent les cartes. Les hôteliers espagnols apprennent le français, l’allemand ou le néerlandais. Les indiens de l’Orénoque découvrent la télévision. Les new-yorkais prennent leur petit de jeunes au Pain Quotidien.

Les cartes changent sans cesse. Celui qui se croit installé confortablement sur une carte court donc un grand danger. Il est un peu comme une assiette qui, au lieu d’être posée sur une nappe, y serait collée. Changer de nappe impliquerait pour l’assiette sa disparition, alors même que la table, elle, n’as pas changé.

Le territoire sur lequel nous sommes posé ne nous appartient pas. Ce sont nos aīeux qui en ont chassé d’autres occupants où qui se sont mêlés à eux. Nous ne pourrons jamais éviter l’arrivée, ponctuelle ou massive de nouveaux habitants. La carte qui décrit l’occupation du territoire par les hommes changera sans doute. Il ne s’agit là en rien d’une invasion. Ceux qui arrivent chez nous aujourd’hui n’ont ni armes, ni bombes avec eux. On ne trouve dans leurs rangs aucun terroriste. Ils ne demandent que le droit de vivre dans le respect de nos règles. C’est bien souvent parce que nos contrées connaissent la liberté d’expression et d’opinion qu’ils les ont rejointes.

Ils ne demandent aucun privilège dont nous ne pourrions nous prévaloir si nous étions nous-mêmes appelés à fuir la tyrannie qui s’installerait chez nous.

Certains crient à l’angélisme utopiste quand on leur explique que la seule solution à la situation migratoire, c’est l’ouverture des frontières. Ceux là souffrent de l’aveuglement qui à empêché tout au long de l’histoire humaine les détenteurs du pouvoir de comprendre les bouleversements qui finissent par les terrasser.

100 % de la Sécurité Sociale belge va aux immigrés !

Une idée stupide m’est venue, et je m’en voudrais de ne pas la partager.

Parce que enfin, quoi, il est temps de dire la vérité. Depuis la fin des années 1980, une évidence s’est imposée grâce aux études sur l’ADN mithochondrial. Il existe vraisemblablement une souche unique à Homo Sapiens Sapiens (c’est à dire vous, eux et moi). Et cette souche unique a migré d’Afrique centrale (en fait, on ne sait pas encore avec précision d’où elle est autochtone, mais bon, à 2 ou 3000 km près on y est).

Donc, nous sommes tous des immigrés. Et donc, il est grand temps de revoir tous les bénéfices sociaux en sorte de les donner de préférences à ceux qui sont les « moins » immigrés par rapport à ceux qui sont les « plus » immigrés.

Mais bon, si on applique le principe du regroupement familial, et que l’on admet la thèse de la filiation unique de l’humanité, nous sommes tous de la même famille, non ? Donc, nous avons tous droit à nous regrouper là où notre famille a migré ?

Comme on le devine, ça va devenir un peu compliqué de décider qui a le plus de droits. Quelqu’un  a une idée ?

Mais, me direz vous (parce que vous aussi vous avez lu l’article de Wikipedia ?). Yves Coppens (pas Bruno !) et ses potes pensent eux que Erectus est devenu Sapiens après la grande migration d’Afrique. Ok. Mais le hic, c’est qu’il n’est visiblement pas devenu Sapiens partout et que la grande exception serait alors… l’Europe ! Et que Sapiens(c’est à dire NOUS), est le pur produit (horreur !) d’un métissage entre le vieux Néanderthal en bout de course et un(e) jeune et fringant(e) Sapiens venu (oh horreur de  nouveau) d’Afrique du Nord (par exemple).

Allez hop, voilà de quoi me mettre de bonne humeur pour la suite de la journée.

Et si nous dressions notre cerveau reptilien ?

Depuis une semaine, l’article placé sur sa page Facebook par Payton Head, se diffuse et fait un buzz relatif aux Etats-Unis. Ce jeune homme, président de l’association des étudiants de son université, a réagi par un article remarquable aux invectives de « Nègre » qu’il entend régulièrement. Il n’y a pas réagit par des paroles stupides ou violentes, il n’a pas réagit par des coups ou par un procès, il a simplement réagit en écrivant ce qu’il ressentait.

Je suis persuadé que ce qu’il écrit s’applique tout autant aux femmes et aux hommes venus travailler ou se réfugier chez nous, et qui se voient affublés de qualificatifs plus ou moins explicites, mais toujours destiné à évacuer nos peurs à travers leur humiliation.

Notre cerveau est programmé pour nous protéger des agressions. Et au coeur de cette programmation se trouve la peur. Cette peur qui nous saisit avant que nous puissions la contrôler, qui part de ce cerveau dit « reptilien » car il est la trace la plus ancienne, la moins développée de toute notre machine à penser. Cette peur réflexe qui dirige notre sang vers nos jambes pour nous permettre de fuir le danger, ou vers nos bras pour nous préparer à combattre. Cette peur réflexe qui redirige notre sang du cerveau qui en aurait pourtant tellement besoin… pour réfléchir.

Cette peur, elle est d’abord activée par la perception d’une différence entre la réalité qui nous entoure et celle à laquelle nous sommes habitués. Celle qui marque la différence entre le confort de la routine et le risque du changement. Celle qui fait qu’un corps à la peau plus foncée, plus mate, au milieu d’une foule blanche nous inquiète et que notre isolement au milieu d’une foule mate et foncée nous terrorise.

Nous allons tout faire pour exorciser cette peur. Tout ? Enfin, tout ce que nous pensons pouvons faire. Et de nouveau notre bon (trop) vieux cerveau reptilien va nous « aider », en fuyant (si nous nous sentons minoritaire) et en agressant si nous nous sentons plus fort, ou totalement acculés.

Ainsi en est-il, à Bruxelles, de beaucoup d’habitants de province qui découvrent pour la première fois le quartier de Matongé et qui décident de s’enfuir, terrorisés par la présence « effrayante » d’une population venue du centre de l’Afrique. Pourtant, les terrasses des bars et des restaurants de la place St Boniface restent fréquentées par des bruxellois pâlichons (comme moi) qui s’y sentent bien et n’ont jusqu’ici jamais été servi dans les assiettes des restaurants concernés.

Soyons de bon compte, tous les êtres humains doivent combattre au quotidien la dictature de leur cerveau reptilien. Quel besoin de traiter de « Nègre » le noir que nous croisons, nous fait-il tellement peur ? Quel besoin de traiter de « Pute » la jeune femme en mini-jupe, est-elle un danger pour nous  ? Quel besoin d’appeler « djihadiste » l’homme en djellabah qui traverse la route, tous les musulmans européens ont-ils des intentions terroristes ? Quelle besoin de détourner le regard devant la femme qui porte le voile ou le niqab, faut-il qu’elle se sente exclue ?

Je ne suis pas meilleur qu’un autre. Mon cerveau reptilien me fait lui aussi prendre des attitudes que je regrette, et mon premier regard trahira parfois mon désarroi. Mais à côté de ce vieil outil d’auto-défense, nous avons aussi un formidable appareil à relativiser et à réfléchir. Et ce qui fait de nous des hommes, ce n’est évidemment pas notre cerveau reptilien (que nous partageons même avec … les reptiles). Ce qui fait de nous des hommes, c’est notre capacité à porter un regard critique presque instantané sur la peur, un regard qui nous permet de l’analyser, de lui donner sa valeur relative et de nous dire que si toute différence entre les hommes doit entrainer la peur et l’évitement, ce même réflexe sera aussi celui de l’autre. Cet autre qui arrive chez nous pour travailler, chercher l’instruction, l’asile ou la liberté qui lui est refusée ailleurs, est plongé dans un univers massivement inconnu. Il est lui l’étranger plongé dans la masse autochtone. Il est le blanc pénétrant pour la première fois à Matongé.

Interviewée à l’occasion de l’ouverture d’un centre pour réfugiés dans son village, une vieille dame expliquait hier au journaliste qui l’interviewait que « ça fait un peu peur, car on ne les connaît pas ». Et cette femme disait simplement la vérité la plus évidente. On ne peut vaincre la peur de l’inconnu que par la connaissance. L’enfant qui s’approche pour la première fois d’un feu risque de brûler. Une fois qu’il aura connaissance de ce que le feu est, il pourra l’utiliser pour cuisiner. Il aura transformé sa peur en compétence.

La Belgique n’est que terre d’immigration. Que ce soit il y a 1, 10, 100 ou 1000 ans, aucun habitant de ce pays n’est vraiment « de souche ». Nos aïeux sont arrivés du centre de l’Afrique, des plaines du Caucase, des rives de la Méditerranée ou d’ailleurs. Et c’est la plupart du temps de ceux qui sont déjà installés dans le pays que viennent les plus grands dangers. Nous aimons exorciser nos peurs en prétendant que le risque vient d’ailleurs, alors que les plus grandes violences s’exercent au sein des familles, les trahisons les plus horribles se font entre amis et voisins, que la délation fait plus de victime que n’importe quel tentative d’attentat, que ce ne sont pas les musulmans qui marchent sur nos routes qui conduisent sous l’influence de l’alcool les voitures qui chaque jour terrorisent nos routes.

Il est temps de redevenir des hommes et de remettre à leurs places nos peurs, au lieu de les exorciser en exacerbant celles de ceux qui ont le plus besoin de notre soutien.

Du Parc Maximilien au Musée Belfius… premiers pas vers un nouveau Moyen Age.

On pourrait croire qu’il n’y a pas grand chose en commun entre un camp de tentes abritant un millier de demandeurs d’asiles dans des conditions décentes mais néanmoins précaires, et un musée niché au coeur d’une banque et abritant lui quelques dizaines d’oeuvres d’art dans des salles ventilées, air-conditionnées, protégées par les systèmes d’alarmes les plus sophistiqués.

On pourrait aussi être tenté d’opposer la débauche de dépenses de la banque en question pour conserver ces oeuvres au dénuement le plus total dans lequel se trouvent les occupants du Parc Maximilien. Mais ce n’est absolument pas ici mon propos. Que du contraire. Ce serait accepter le populisme le plus abject que de tomber dans un tel panneau.

Au contraire, ce qui me frappe dans ces deux phénomènes, c’est l’abandon par l’Etat de ses responsabilités humanitaires et culturelles pour les laisser aux acteurs du monde associatif ou du secteur privé. Et la mise en avant par les politiques et les médias de ces deux situations extrêmes ne doit pas faire oublier que ces arbres cachent une forêt d’intentions beaucoup plus sombre. Je m’explique.

La transformation du Parc Maximilien en camp de réfugié géré par une plateforme citoyenne, c’est bien entendu une manière populiste de dire « l’argent public destiné aux solidarités doit d’abord aller aux résidents nationaux (on dira éventuellement pudiquement ‘à ceux qui cotisent’) ». L’indispensable solidarité entre humains disparait ainsi au profit d’un système qui continue de subsidier des refuges pour animaux (« cotisants nationaux » eux aussi ?), mais laisse l’alimentation, le logement, et la santé des damnés de la terre aux bons soins (et au portefeuille) d’associations de citoyens.

Pendant ce temps là, heureux de savoir que nos impôts ne servent pas à « accueillir toute la misère du monde », nous oublions que d’autres sbires du même gouvernement rabotent nos pensions (pour lesquelles nous avons cotisé) en  nous demandant de travailler plus (en cotisant), augmentent la TVA sur l’électricité (qu’ils étaient si fier d’avoir abaissé il y a deux ou trois ans), nous expliquent que nous n’avons pas besoin d’une indexation de salaire pour payer cette augmentation et que « dans deux ans » nous paierons moins d’impôt, décident qu’une femme qui vient d’accoucher peut désormais se débrouiller seule après 2 jours et demi au lieu de 3 (quand je suis devenu père, il y a trente ans, c’était 4 ou 5 … quels progrès ?), etc… tout cela au nom d’un principe « sinon, nous allons au crash », mais sans aucune analyse sérieuse pour soutenir ces thèses (les études sur l’avenir des pensions divergent, les études sur les effets des migrations tendent à prouver que les effets économiques des migrations sont généralement neutres ou légèrement positifs ou négatifs).

Et le Musée Belfius alors ? Que vient-il faire dans ce raisonnement ? Il nous montre une autre face de ce même abandon de responsabilités par notre gouvernement. A la fois, c’est tout le gouvernement qui se déplace pour profiter des petits fours offerts par le banquier (tiens, on ne les a pas tous vu partager la soupe du Parc Maximilien …), marquant ainsi son soutien à une banque qu’il a sauvé de la faillite (avec l’argent des pensions qu’il ne peut en conséquence plus payer…). Cette inauguration est aussi l’occasion pour Charles Michel et ses sbires d’affirmer de manière tout aussi populiste qu’il faut « savoir mettre des priorités » en temps de crise. Bonnes gens, comprenez bien ceci, nous dit-il: il faut donner la priorité à ce qui est prioritaire.

D’accord ! Qui ne serait pas d’accord avec un tel propos ? Mais alors, qu’est-ce qui est prioritaire:

  • pas les Musées: la Culture, c’est l’affaire des communautés et en plus on ne va pas mettre l’argent des hommes au service de quelques couteuses peintures… (hé, ho! les artistes, je fais de l’humour noir…)
  • pas d’hôtel avec des lits douillets pour les migrants (alors que NOS sdf…) un peu de paille au WTC peut-être (ok, j’exagère, mais si la TV ne regardait pas, n’y serait-on pas ?)
  • la 3ème journée de repos et d’assistance à la jeune accouchée, c’est aussi de trop ?
  • bénéficier d’un ajustement du salaire sur l’accroissement du coût de la vie (dont l’argent doit quand même bien aller dans la poche de quelqu’un, non ?) c’est « réduire notre compétitivité internationale » (moi, j’aurais plutôt formulé ça en disant « c’est augmenter à nouveau la part des bénéfices qui vont à l’actionnaire pour diminuer celle qui va au travailleur », mais ça, c’est horriblement gauchiste,  non ?)
  • aligner l’âge de la pension sur l’augmentation de l’espérance de vie (ainsi on est bien certain que les ouvriers continueront à mourir à peu près à l’âge de la pension et ne coûteront rien tout en ayant cotisé pour la pension prolongée des cadres et autres travailleurs intellectuels…
  • … n’hésitez pas à ajouter vos propres idées !

Au final, quand toutes ces priorités seront épuisées, que restera-t-il comme tâches à l’état ? Quand la sécurité sociale, l’instruction publique, les solidarités humanitaires auront disparu des responsabilités de l’Etat, il restera les frontières, l’armée, la sécurité. En gros, les tâches pour lesquelles les cerfs du Moyen-Age payaient la dîme ou la gabelle. Car, quand il ne restera plus à  nos ministres qu’à gérer des percepteurs d’impôts, des policiers et des militaires, il faudra bien les occuper tous ces gens… Je préfère vous laisser deviner à quoi faire. Avec un peu de chance, je mourrai avant la fin du processus, mais en laissant quoi à mes (petits-)enfants ?

Qu’arrive-t-il aux hommes qui abandonnent les hommes ?

Je me demande de plus en plus souvent si nous ne vivons pas les derniers jours des hommes.

J’essaie d’imaginer ce que furent les premiers, les tous premiers jours de l’humanité. Cette humanité dont on nous a encore dit il y a quelques jours qu’elle était née, il y a des centaines de milliers d’années quelque part au coeur de l’Afrique.

Ces hommes, partis d’une terre qui est notre terre-mère à tous. Partis à travers le monde pour le peupler. Ces hommes, migrants depuis le premier jour du monde. Ces hommes avaient pour territoire toute terre qui pouvait les nourrir, les abriter du froid ou de la brûlure du soleil. Le mot frontière n’avait aucun sens, la vie n’était que mouvement.

Ils n’avaient que leur pieds pour voyager. Ils ne connaissaient pas encore ni les barques, ni les avions. Entre la première vision d’un sommet et sa traversée, des journées pouvaient s’écouler. Et si la rencontre avec d’autres hommes ne se faisait pas toujours de manière pacifique, c’était parce que la terre qu’ils fréquentaient ne pouvait pas tous les nourrir.

Nous vivons sur une terre peuplée des fils de ces premiers migrants. Il n’y a qu’une seule humanité de souche, mais la souche est la même pour tous. Où que nous soyons sur notre planète, c’est le sol que les pères de nos pères ont découvert que nous foulons. Il n’est pas de concept plus absurde que celui d’occupant originel d’une terre, car toute terre habitée n’est que la trace d’une migration abandonnée.

Mais non content de fuir les terres qui ne pouvaient plus les nourrir, les hommes se sont inventés les guerres, pour pouvoir mieux les fuir. Ils ont cru pouvoir s’approprier les terres qui les accueillaient. Ils ont construit des barrières, des murs, ils ont posé des clôtures sans réfléchir un instant qu’ils ne faisaient que tracer une ligne sans épaisseur au regard de la terre qu’elle balafre.

La terre se contrefiche de nos frontières. Les volcans n’ont pas de visa, ni les tsunamis de passeport. Les nuages traversent les océans et déversent leurs torrents de pluies et d’orages sans se présenter aux autorités, et aucun Office des Etrangers n’arrêtera la course d’un ouragan. Mais l’homme, parce qu’il a marché et s’est arrêté, pense avoir le droit d’arrêter les autres hommes qui marchent, pour ne pas devoir partager la richesse qui lui est donnée.

Ce n’est pas le travail qui fait la richesse des hommes. Le travail les fait souffrir. Ce qui fait la richesse des hommes, c’est l’échange. C’est aussi pour cela que l’homme s’est mis en marche, parce que pour que l’homme existe, il a fallu que l’homme prenne conscience de son existence, et que cette prise de conscience n’a pu se faire que par la rencontre et l’échange. L’homme seul n’existe pas. L’ermite n’existe que parce qu’il est différent de l’homme social. Il n’existe que parce que d’autres existent. Si l’homme était vraiment seul, il n’aurait pas conscience de sa solitude, celle ci étant son état naturel. Etre seul, c’est donc par définition se mettre en relation – particulière – avec les autres.

L’homme s’est mis en marche pour rencontrer l’homme. Il a pris conscience de la qualité de cette relation. Elle lui a apporté la vie et la mort. Elle lui a apporté la peur de perdre ce qu’elle lui avait donné.  Alors, l’homme a dressé ses misérables barrières. Se voulant démiurge au dessus des dieux, il a nommé sa terre. Et, nommant sa terre, il a cru se l’être appropriée.

Mais d’autres hommes sont venus. Eux aussi avaient faim et soif. Eux aussi avaient marché à la recherche d’une terre pour les nourrir. Et là, devant cette terre qui aurait pu nourrir tous ceux qui voulaient y entrer, ils se sont heurtés aux premières barrières. Ils les ont traitées comme ils traitaient les obstacles naturels: en les franchissant ou en les abattant. Certains sont passés, d’autres pas.

Qu’avons nous fait de la mémoire des pères de nos pères ? Qu’est-ce qui nous autorise aujourd’hui à dire à ceux qui fuient une terre qui ne les nourri t plus, qui ne les protège plus: restez de l’autre côté de la barrière. Les pères de nos pères font de vous nos frères, mais les frères d’aujourd’hui peuvent se regarder mourrir sans pleurer.

Ce que nous faisons aujourd’hui aux femmes et hommes qui frappent aux portes de l’Europe, c’est un fratricide. Des hommes, tous descendants de mêmes pères et mères, ont marché. Certains sont passé devant, d’autres derrière, pas même parce que les uns marchaient plus vite que les autres, mais tout simplement parce que lorsque l’on est cent, mille ou dix mille à marcher, il faut de la place, ll en faut bien un devant et un derrière. Mais dans cette immense fratrie qui a commencé à bouger il y a des centaines de milliers d’années, certains se sont arrêtés il y a deux mille ans, et d’autres marchent toujours. A quel titre ceux qui se sont arrêtés il y a deux mille ans sont ils autorisés à interdire à ceux qui marchent encore de venir jusqu’à eux ?

Il parait qu’aujourd’hui un immense avion s’est posé à côté de chez moi. Il paraît qu’il peut transporter tout un village de plus de 500 personnes en quelques heures à travers les continents. Il paraît que pour s’assoir aux meilleures places, il faut débourser moins d’argent que ce que demande un passeur pour laisser mourrir une famille au large des côtes européennes.

Qu’arrive-t-il aux hommes lorsqu’ils abandonnent les hommes ?

Delenda est Raymonde (« Il faut détruire Raymonde », dans la seconde langue de Bart)

J’aimerais que ceux qui ont à un moment ou l’autre ces derniers jours cliqué et rediffusé une photo ou une vidéo de « Raymonde », cette syndicaliste namuroise qui a contraint la gérante d’un magasin de vêtements à fermer sa boutique en jetant sur ses étals des vêtements qu’elle retirait d’autres rayons prennent quelques instants pour respirer un bon coup en me lisant.

Moi aussi, j’ai été choqué par les quelques secondes d’images qui nous ont été proposées par les journalistes. Moi aussi je pense que cette façon de faire n’était  ni intelligente, ni appropriée. Moi aussi j’aurais préféré entendre de la bouche de la dame en question des excuses plutôt que des justifications. J’étais en grève ce jour là, et elle ne me représentait pas.

Puis j’ai observé le tsunami médiatique. Une espèce de curée, un hallali qui se trouve une victime expiatoire à toutes les frustrations. Cette femme semble être devenue un monstre, on en parle plus aujourd’hui que des 4000 travailleurs qui iront pour la dernière fois aujourd’hui assembler des voitures chez Ford à Genk. Cette femme est un monstre, son physique le démontre paraît-il. Et puis, tant qu’on y est, on rajoute une autre photo de cette femme, cette fois attablée à la terrasse vide d’un café, en train de boire une bière. Et cette femme devient un monstre alcoolique, avide de sang, sans doute.

Et puis, dans les discours qui accompagnent et commentent s’installe le message qui rappelle d’abord, insiste ensuite sur le fait que cette femme est une syndicaliste, une déléguée syndicale, ou une permanente syndicale ? Ou peut-être un syndicat tout entier ? Qu’elle devient la meilleure icône de l’action syndicale de lundi dernier ? Qu’elle incarnerait parfaitement ce que ce mouvement syndical était : un mouvement violent visant à détruire le tissu social ?

Et cette vidéo – pas cette femme, mais bien les quelques secondes de « pétage de plomb » de la vie de cette femme qui sont données en pâture via les média sociaux – devient l’arme pour détruire l’image du combat syndical. Cette vidéo, chaque fois que quelqu’un la redistribue, devient une voix de plus pour diffuser le message « regardez, les syndicats sont cela, veulent cela ». Cette vidéo occupe l’attention du spectateur et la détourne de l’actualité des millions de travailleurs qui ne sont pas Raymonde. Au lieu de voir les quatre mille ouvriers de Ford Genk, au lieu de voir les chômeurs exclus et repoussés vers les CPAS, nous la voyons, elle.

Chaque fois que nous cliquons sur « partager » pour cette vidéo, nous déclarons implicitement que pour nous, il est plus important de faire le plus de mal possible à Raymonde que de nous révolter contre l’exclusion de milliers de chômeurs du système qui n’a pas réussi à les remettre au travail. Nous déclarons que finalement, ce n’est pas aussi grave de faire descendre sous le seuil de pauvreté des centaines ou des milliers de nouvelles familles, par la simple volonté de partis politiques qui oublient que derrière les chiffres, il y a des femmes, des hommes et des enfants.

Nous oublions qu’après un gouvernement qui a mis en place une série de réformes destinées à donner « plus d’oxygène » aux entrepreneurs et qui a décidé de ces exclusions du chômage, un autre gouvernement, piloté à distance par un leader nationaliste dont l’objectif est la destruction de l’état social actif, continue et renforce cette politique d’exclusion.

En cliquant sur « partager », nous assumons donc pleinement notre petite participation à un lynchage collectif (distribution des coordonnées personnelles de la personne concernée, moquerie sur son physique, appels explicites au lynchage via une page Facebook haineuse).

Nous choisissons de répandre la haine sur une personne au lieu de réprouver un acte.

Je voudrais pouvoir ne haïr personne. Je sais que c’est impossible, c’est pourquoi je reconnais à la loi le droit de me punir si ma haine d’une personne m’amène à la faire souffrir.

Ce que je hais, ce sont les actes qui font souffrir.

Ainsi, je me hais d’écrire ce billet, parce qu’il va sans doute faire souffrir certains de mes amis qui ont cliqué sur « partager Raymonde ».
Je hais le geste de Raymonde qui jette des paquets de vêtements sur les présentoirs du magasin parce qu’elle va forcer une travailleuse à remettre tout cela en ordre et à se remettre des peurs légitimes qu’elle a pu avoir au moment de la « descente » syndicale dans son magasin.
Je hais le geste du doigt sur la souris lorsqu’il clique sur « Partager » et je hais celui des doigts qui courent sur le clavier pour dire la haine après avoir cliqué sur « commenter ».
Je hais les lois qui vont exclure de plus en plus de travailleurs et de familles de ce pays du partage de la richesse qu’ils ont (ou qu’ils n’auraient pas demander mieux que de) construit.
Je hais les discriminations basées sur la différence (de sexe, d’âge, de couleur de peau, d’odeur, de taille, de lieu de naissance,…

Je hais aussi la propension que nous avons à croire qu’en faisant plus de cette austérité pour les pauvres, la classe moyenne et les petits riches, austérité qui depuis près de quarante ans ne nous a pas aidé à avoir le sentiment de vivre mieux, nous allons y arriver un jour. Je hais cet aveuglement à ne pas voir qu’il faut faire tout autre chose, que ce n’est pas en retirant encore plus d’épices d’une soupe qui n’a déjà plus ni légume ni viande qu’on va la rendre plus digeste…

Alors, à mes amis qui ont liké, partagé, commenté les aventures de Raymonde je dis ceci: vous êtes et vous restez mes amis, et parce que vous êtes et restez mes amis, je dois vous dire en toute amitié que je n’aime pas, je ne partage pas, je ne rajouterai pas de commentaires sur les aventures de Raymonde. Je vous demanderai de ne pas vous vexer si je retire de mon mur toutes les occurrences que je trouverai de ce genre de rediffusions et de commentaires. Aucune de ces actions que je mène ou mènerai n’est dirigée contre vous en tant qu’amis ou connaissances.

Aan mijn Vlaamse lezers

Le texte en français se trouve ici

Beste,

Ik ben bewust dat wat ik de laatste dagen op Facebook en in mijn blog geschreven heb is door enkele mensen gezien als een vorm van agressiviteit tegen de Vlamingen in het algemeen.

Daarom vond ik belangrijk om dit boodschap te publiceren. Ik heb alle respect voor de democratische proces dat heeft de N-VA aan de leiding van ons land gestuurd. Eenvoudig gezegd: ze zijn de grootste partij in Vlaanderen, ze vertegenwoordigen meer dan 30 procent van de Vlaamse bevolking, hun leider is waarschijnlijk het populairste politicus van de land.

In een democratisch land, zoals ons, is het ook normaal dat de mensen zich informeren over de daden van diegene die zullen het land regeren voor vijf jaren. En als iemand iets abnormaal vindt, is het ook normaal dat hij vragen stelt. Zulke vragen zijn geen « foutaises ». Ze zijn gewoon vragen. Die moeten gesteld worden. Die moeten antwoorden krijgen. Die kunnen opvolgingen hebben.

De leden van het PS hebben veel van die vragen gekregen in de laatste jaren, meestal door MR- en N-VA-leden. Dat heeft voor een aantal schandalen gezorgd. En dat is normaal.

Wat ik doe voor het ogenblik in mijn blog en op de sociale  netwerken is gewoon informatie delen. Ik probeer altijd mijn bronnen te vergelijken om zeker te zijn dat de feiten, feiten blijven.

Ik heb zeker veel te zeggen over wat mensen zoals de heren Franken en Jambon hebben gezegd of gedaan, omdat die feiten zijn onaanvaardbare voor een grote deel van de Franse gemeenschap in ons land. Tot nu toe bestond er een consensus dat mensen die de collaboratie normaliseerden, of mensen die racisten commentaren maakden geen plaats hadden in de Belgische regeringen.

Dit is geldig op bijde kanten van de taalgrens. In 2004 mocht Isabelle Simonis, die Voorzitster van het Waalse parlement was, ontslag nemen. Ze had een brochure van de PS tegen de extreme rechts laten financieren door de parlement.

Voor mij, een Staat Secretaris aan Asiel en Migratie die racisten email stuurt, dat kan gewoon niet. En dat zijn feiten, geen foutaise. Het feit dat hij heeft zich verontschuldigd maakt van hem een heerlijker mens, maar geen mogelijke Staat Secretaris aan Asiel en Migratie. Dat een misdader de feiten erkent betekend niet dat hij geen gevolgen zal ondergaan.

Ik zal hier de problematiek van de Heren Franken en Jambon niet verder discussiëren. Dat zal wel plaats vinden later ;-). Ik wil gewoon opnieuw zeggen dat ik niets tegen de Vlamingen heb. Noch tegen Vlaanderen.

A mes lecteurs flamands

De nederlandse tekst vinden jullie hier

Chers lecteurs,

Je suis conscient que ce que j’ai publié ces derniers jours sur Facebook et sur mon blog a été perçu par certaines personnes comme une forme d’agressivité contre les flamands en général.

C’est pourquoi j’ai trouvé important de publier ce message. J’ai un respect infini pour le processus démocratique qui amène la N-VA à la direction de notre pays. Très simplement: il s’agit d’u plus grand parti de Flandre, représentant plus de 30% de la population flamande, et leur leader est sans doute un des politiciens les plus populaires du pays.

Dans un pays démocratique comme le notre, il est aussi normal que l’on s’informe sur les faits et gestes de ceux qui dirigeront le pays pendant 5 ans. Et si quelqu’un remarque quelque chose d’anormal, il est également normal qu’il pose des questions. De telles questions ne sont pas des « foutaises ». Ce sont des questions. Qui doivent être posées. Et qui méritent des réponses sérieuses et des conséquences.

Les membres du PS ont subit de nombreuses questions de ce type ces dernières années, la plupart venant du MR ou de la N-VA. Cela a également levé des scandales. Et c’est normal.

Ce que je fais pour le moment sur mon blog et sur les réseaux sociaux n’est que du partage d’informations. Je contrôle et croise mes sources d’informations pour être aussi certain que possible  que les faits restent des faits.

J’ai certainement beaucoup à dire à propos de ce que messieurs Franken et Jambon ont dit ou fait, car ces faits sont inaceeptables pour une grande partie de la population francophone de notre pays. Il y avait ainsi un consensus selon lequel les gens qui normalisaient la collaboration ou qui faisaient des commentaires racistes n’avaient pas leur place au gouvernement belge.

Ces pratiques sont valables des deux côtés de la frontière linguistique. En 2004, Isabelle Simonis qui était alors présidente du parlement wallon a ainsi du démissionner pour avoir voulu combattre l’extrême droite avec de mauvais moyens (ceux du parlement en faisant croire qu’il s’agissait du PS).

Pour moi, un Secrétaire d’Etat à l’Asile et aux Migrations qui envoie des emails racistes, c’est simplement incompatible. Ce sont des faits, pas des foutaises. Le fait qu’il ait présenté ses excuses – seraient-elles même sincères – ferait de lui un homme d’honneur, mais toujours pas un Secrétaire d’Etat à l’Asile et aux Migrations acceptable. Qu’un délinquant reconnaisse les faits qui lui sont reproché ne l’exonère pas des conséquences de ses actes.

Je ne vais pas discuter plus avant la question de messieurs Jambon et Franken. Je laisse cela à plus tard et ailleurs ;-). Je veux seulement redire que je n’ai rien contre les flamands. Ni contre la Flandre.

Le paradoxe de la porte entrouverte

18h45, ce jeudi 16 octobre 2014. Cette porte, je la ferme en général scrupuleusement après le départ de chaque patient. Elle finalise l’espace particulier où se produit cette rencontre singulière qui colloque un patient et son thérapeute.  Qui les garantit l’un et l’autre de toute intrusion du monde extérieur pendant le temps de la consultation.

Cette porte je la laisse entrouverte.  Il n’y aura pas de patient suivant. Pas ce soir, pas demain, ni la semaine prochaine. Pas dans un avenir prévisible.  Cette porte que je laisse entrouverte, c’est une manière de clôturer mes activités de thérapeute.

C’est aussi le moment de me poser les premières questions en forme de bilan.

Ai-je  aidé où pas ces centaines de personnes qui sont passées par ici? Pour certains, je crois connaître la réponse.  Souvent positive, parfois mitigée ou négative.  Mais pour la plupart, je ne le saurai jamais.

Un peu comme ce vieux paysan chinois du conte de Milton Erikson qui face aux événements qui le touchent répond infatigable « je ne sais pas si c’est un bien ou si c’est un mal » et qui tente de s’ adapter à la situation.

Alors voilà, je vais désormais me consacrer à autre chose.  Ce sont les jeunes qui vont retenir mon attention.  Les relations humaines seront finalement plus que jamais au coeur de mes préoccupations, ravivant la mémoire de ce poème de T.S. Elliott qui me hante souvent:

Nous ne cesserons point nos investigations
Et le terme de notre quête
Sera d’arriver là d’où nous étions partis
Et d’en savoir le lieu
Pour la première fois.

Petite leçon de communication pragmatique: la congruence

J’ai déjà eu l’occasion il y a quelques années de parler de l’importance de la congruence dans la construction d’une communication pragmatique et efficace.

Ce sont les travaux de Virginia Satir, l’une des consultantes les plus expertes du Mental Research Institute de Palo Alto, qui expliquait combien ce phénomène de congruence était essentiel pour établir la crédibilité d’un message. Et par congruence, il faut entendre la cohérence entre deux composants essentiels de tout message: l’indice et l’ordre.

L’indice, ce sont les faits énoncés dans le message, le plus souvent sous forme verbale. L’ordre c’est ce que la manière dont le message est délivré nous dit de l’intention réelle du locuteur. Nous venons d’avoir une illustration exceptionnelle du problème de congruence dans le message dit « d’excuses » du Secrétaire d’Etat à l’Asile et aux Migrations, par rapport aux propos xénophobes qu’il a tenu sur les réseaux sociaux.

On trouvera une vidéo très expressive à ce sujet ici. Je vous propose d’y poser le regard du consultant en communication pragmatique; tout d’abord le texte (la traduction est personnelle et libre, mais faite en toute bonne foi):

Ces derniers jours, il y a eu beaucoup de remous autour de propos de certaines de mes déclarations dans le passé. Je comprends que j’ai par là blessé certaines personnes, cela n’a jamais été mes intentions. Je veux clairement m’excuser de cela. Je vous promets que je serai un Secrétaire d’Etat qui travaille dans l’intérêt de tous les habitants de ce pays avec un grand respect pour chacun.

On remarquera que ce texte est incontestablement un texte ou le Secrétaire d’Etat présente des excuses aux personnes qu’il « aurait blessées ». On pourrait prétendre que le message formel – « l’indice » en langage de communication est clair. Et pourtant, il comporte déjà d’énormes ambiguïtés: sur quels propos précisément le Secrétaire d’Etat veut-il revenir ? Aucune mention spécifique. Nous savons tous que des excuses qui ne sont pas reliées spécifiquement à des faits n’ont qu’un impact très limité. Et d’un point de vue encore plus formel, le Secrétaire d’Etat s’engage à travailler dans l’intérêt de tous les habitants de ce pays, ce qui – a priori – exclut les immigrés au statut non régularisé (puisque ceux-ci ne disposent par définition  pas d’un titre de séjour).

Deuxième point à analyser: le langage non verbal du Secrétaire d’Etat. Son texte fait environ 60 ou 70 mots. Il exprime en principe des remords sincères, qui devraient venir du fond de sa personne. Il s’agit en effet ici de confier une puissance régalienne (le droit aveugle de rejeter ou non une personne du territoire) a quelqu’un qui a tenu des propos xénophobes à l’égard des congolais, des marocains et des algériens. On pourrait donc s’attendre, s’ils sont sincères, que ces remords s’expriment avec une vraie liberté de parole. Ici, Monsieur Francken lit son texte (on voit même qu’il est étroitement surveillé par son « patron », Jan Jambon, sans un regard pour son auditoire. Et lorsqu’il arrive à la fin de son texte, on le voit relever la tête, qui à ce moment n’exprime aucune émotion particulière, sauf l’indifférence; on le voit appuyer sur l’interrupteur de son micro, et surtout on le voit rabattre énergiquement son micro, ce qui est un geste qui exprime clairement l’obligation qu’il avait de faire cette déclaration.

En clair, son discours dit « je m’excuse », mais tant le contenu du texte, le ton de sa voix, la manière de délivrer le contenu et les gestes posés en fin de discours traduisent une pensée qui dit juste le contraire.

Au final, un discours qui ne peut passer la test de la congruence, et qui aura donc beaucoup de difficulté à se faire accepter comme sincère.

Ne pas confondre émotions partagées et identité

Mardi soir, comme apparemment 4,6 millions de personnes en Belgique (et non pas comme la presse a trop vite tendance à l’annoncer « comme 4,6 millions de belges »), j’ai regardé le match de la Coupe du Monde Belgique-USA. Malgré tout le mal que je pense des discours identitaires, j’ai ressenti les mêmes émotions (frustration pendant 90 minutes, joie et angoisse pendant 30 minutes, explosion et libération au coup de sifflet final) que tous ceux qui tiennent aujourd’hui les discours les plus farfelus sur la résurrection de l’unité nationale.

J’abhorre tout ce qui est de l’ordre du discours identitaire. Je ne me sens ni particulièrement « belge » ou « bruxellois » ou même « wallon ». Je l’ai écrit à de multiples reprises, « je suis né à …, je vis à …   « , ce n’est pas la même chose que « je suis … ». Le mot identité ne peut à mes yeux renvoyer qu’à l’entité la plus atomique. Je ne peux être que la somme des particules nécessaires et suffisantes à construire la phrase qui  commence par « Je suis… » Et dans ces particules, il n’y a ni Belgique, ni Wallonie, ni Bruxelles.

Dans le même temps, je revendique que l’homme est un animal tellement social qu’il disparaît lorsqu’il perd le regard des autres. Et que lorsque nous sommes en présence d’autres personnes, nous partageons généralement leurs émotions. Dans ce stade d’une ville de province américaine où 10000 personnes chantent l’hymne national à la fin d’une cérémonie de fin d’année scolaire, j’ai envie de pleurer d’émotion. Cela ne me donne pas une identité américaine. En regardant à la télévision ces otages que tous croyaient perdu retrouver les leurs, les larmes me viennent aux yeux. Cela ne fait pas de moi un militant d’une cause ou d’une autre.

Partager avec d’autres hommes des émotions, c’est simplement faire preuve de la seule identité partagée que je pourrais accepter: je suis « de l’humanité ».

Serais-je devenu « has been » ?

Mon récent article sur Quand un Elu Ecolo dérape m’a valu les foudres d’un de mes lecteurs préférés. Ce lecteur super-attentif de ma prose m’explique qu’il est devenu tout à fait normal d’utiliser cet épisode de « La Chute » pour parodier l’une ou l’autre personnalité. Que nombres de personnalités belges, françaises et autres ont été victimes de ces parodies. Que l’auteur de « La Chute » lui-même trouve ces détournements amusants. Bref, l’usage répété de cet extrait à des fins de dérision enlèverait « en soi » toute intention d’assimilation entre le nazisme et la personne ciblée par la parodie.

Plus je réfléchis à cette remarque, et moins je la trouve logique. Une première réflexion qui s’impose à moi, c’est la question de la répétition qui normalise. Il est exacte qu’une norme se forme en partie sur base de la répétition habituelle d’un phénomène (au sens philosophique du terme) donné. Mais cela n’est qu’une partie de la constitution de la norme. Pour que norme il y ait, il faut à la fois la répétition du phénomène et son acceptation comme un facteur environnemental positif. Si le phénomène répété produit du mal-être social, il n’est pas considéré comme « normal ».

Pour moi donc, le simple fait qu’un nombre important de gens utilisent aujourd’hui dans leur langage quotidien certains termes vulgaires ne rend pas cet usage « normal ». Il le rend simplement fréquent. Le fait que les réseaux sociaux permettent aujourd’hui à des jeunes de rendre plus visibles leurs actions de harcèlement de leurs compagnons de jeux ne me paraît pas une « normalisation » du phénomène. Par contre, on peut constater la hausse de la fréquence des harcèlements. De la même manière, le simple fait que l’extrait de « La chute » soit utilisé par de nombreuses personnes pour en railler d’autres ne fait pas de ces railleries quelque chose de « normal », mais simplement de « fréquent ». En fait, ce constat enlève à ma perception de « l’oeuvre » que je critiquais son seul caractère positif: l’originalité.

A côté de cette discussion sur la normalité et la fréquence, il y a aussi le choix des personnages. Dans la parodie incriminée, c’est un phénomène très parallèle à la scène du film qui est rejoué: la plongée dans la folie d’un homme qui décide de rejeter la responsabilité de son échec sur les autres. C’est aussi cela qu’est censé faire Charles Michel-Hitler. Et donc, cela facilite l’assimilation dans la perception des deux personnages.

Il y a un phénomène doublement pernicieux à l’oeuvre: d’une part, assimiler un personnage actuel au monstre le plus universellement reconnu du XXème siècle est un acte qui dépasse la simple indélicatesse. D’autre part multiplier les utilisations parodiques « mineures » du Reichsfuhrer, c’est finalement lui enlever son caractère extra-ordinaire. C’est en quelque sorte… le normaliser.

Et là, le bas blesse manifestement. Derrière chaque démocratie, il y a souvent un Hitler, un Staline, un Pol Pot, un El Hassad qui se cache. Donner à de tels personnages la légèreté d’un acteur comique, c’est détruire le signal symbolique de danger qu’ils représentent par rapport à une morale citoyenne. Se moquer de Charles Michel (que, je le rappelle, je ne porte pas du tout dans mon coeur) en utilisant une vidéo dans laquelle le message analogique est la colère d’Hitler, alors que le message digital (les sous-titres) est un texte humoristique, c’est créer une confusion dans l’information diffusée: « Si Charles Michel a le visage de Hitler, et que Hitler porte les paroles de Charles Michel, alors on peut se demander si l’un est plus dangereux que l’autre ». Il faut se promener dans les cours de récréation de 2014 pour se rendre compte du danger de telles confusions, et de la responsabilité supportée par ceux qui les créent.

Donc, mon cher lecteur favori, tu constateras que ton vieux radoteur n’a pas changé d’avis. J’espère que tu ne lui en tiendras pas rigueur et que cette réflexion continuera à nourrir de riches discussions entre nous.