Votre « Soir », vous le prenez en Delvaux ou avec du Bouillon ?

Notre grand quotidien national vit certainement au rythme de débats internes intenses. Du moins je l’espère. Car au vu de deux des éditoriaux de ce samedi on peut y trouver tout et son contraire. Heureusement dirais-je, car je ne cacherai pas que la soumission des éditoriaux de Béatrice Delvaux au discours néo-libéral a bien besoin de l’analyse historique de Pierre Bouillon pour garder un minimum de sérieux au débat. Continuer la lecture de Votre « Soir », vous le prenez en Delvaux ou avec du Bouillon ?

Un presse servile et sans esprit critique

C’est en lisant leurs éditoriaux de ces derniers jours (et en particulier ceux du « Soir ») que j’ai été frappé de la facilité avec laquelle la pensée unique européenne avait pu se frayer un chemin dans la tête de nos meilleurs éditorialistes.

C’est à croire que la crainte des conséquences pour les euro-conformistes (ceux qui pensent devoir suivre les ukkases du FMI et de l’Eurogroup) d’un « Non » du peuple grec au référendum qui lui sera proposé dimanche tétanise ceux qui devraient réveiller notre opinion publique.

Balayés du revers de la main les journées d’enthousiasme lorsqu’une nation se levait pour demander que l’on restaure sa dignité.

Balayées du revers de l’autre main les études qui démontrent les unes après les autres la vanité des politiques d’austérité pour relancer un système économique qui tourne le dos aux hommes pour ne rémunérer que les capitaux.

Oubliées les analyses et les critiques venant du monde académique – des penseurs indépendants – et qui vont presque toutes dans un sens assez logique: cela fait maintenant vingt ans que l’on nous sert de l’austérité et cela fait vingt ans que les différences entre riches et pauvres s’exacerbent. Cela fait deux cents ans que l’on nous fait croire que c’est le travail qui enrichit alors que la seule certitude, c’est qu’il use la santé de millions de travailleurs. Cela fait des décennies que ces vieilles recettes montrent qu’elles ne fonctionnent que pour les nantis et les rentiers, mais qu’elles créent plus de misère, plus de précarité. Cela fait longtemps que l’on sait, que l’on voit que ces recettes prônées par le FMI, la BCE, l’Eurogroupe ne fonctionnent pas. Qui pourrait dire le contraire ? Qui peut montrer une réduction des écarts de pauvreté après une cure d’austérité ?

La tâche d’un éditorialiste indépendant ne serait-elle pas aussi d’aider ses lecteurs à se poser des questions sur l’intérêt d’un changement, d’une vraie expérience alternative ? Regardez l’Islande qui  a choisi, elle aussi par un choix populaire, de refuser les diktats de la Troïka d’alors qui voulait lui imposer également une réduction de la couverture sociale pour sortir de sa crise bancaire. Elle est aujourd’hui sortie gagnante de sa crise. Ses dettes finiront par être régularisées. Mais elle a choisi un autre chemin que celui de l’austérité.

La Grèce n’est pas l’Islande, loin s’en faut. Mais en six mois, ce pays a tenté de – et jusqu’ici réussi à – démontrer qu’un peuple pouvait faire le choix d’une alternative, être écouté par ses dirigeants élus, et relancer un vrai processus de démocratie participative. C’est avoir un mépris indigne pour la population grecque que de lui renier le droit de se prononcer sur un texte complexe sous prétexte qu’il ne peut le comprendre: ce texte n’est pas plus compris par Mr Michel que par le grec moyen ! Ce que les ministres de l’Eurogroupe ont compris, c’est ce que les technocrates de leurs administrations et du FMI leur ont expliqué.

Mais le peuple grec est parfaitement capable de comprendre que deux thèses s’opposent: soit ils choisissent de se résigner à plus d’austérité, à des choix aussi explicites que « moins de taxes pour les riches, moins de sécurité sociale pour les pauvres », soit ils tentent quelque chose de vraiment différent « nous nous occuperons de nos dettes (qui ne concernent que les banques et dont le non remboursement n’aura un impact réel que sur les détenteurs de dette privée grecque – c’est à dire des rentiers occidentaux) plus tard, nous nous occupons de notre santé et de notre survie maintenant. Ce faisant, nous activons un multiplicateur de croissance important (voir les études publiées dans ‘The body economics’ sur l’Islande) et contribuons à la relance de l’économie grecque en préservant le minimum vital pour chaque citoyen »

Est-il donc si compliqué pour un éditorial de rappeler – avec ses propres nuances – que c’est là que se situe le choix des grecs, mais aussi de l’Europe ?

Il suffit de voir l’engouement suscité par l’initiative de crowdfunding sur le Greek Bailout Fund pour comprendre qu’il y a de  nombreuses personnes en Europe qui pensent que l’attitude des institutions européennes et internationales est indécente.

Cela fait longtemps que la presse nationale ne publie plus les lettres et courriers de leurs lecteurs. Elle ne nous donne en pâture que des tweets populistes ou des articles d’experts. Mais alors, ne faudrait-il pas que les éditorialistes gardent la distance nécessaire par rapport aux premiers pour se concentrer sur les débats proposés par les seconds ?