Lettre ouverte d’un vieux déchet à Madame Doris Blanco

Chère Madame Blanco,

Votre nom est apparu ce 11 septembre sur mon écran de télévision au cours du reportage sur la pénurie de places dans les écoles secondaires du Nord Ouest de Bruxelles, lors du JT de 19h30 sur la RTBF.

L’interview de vos amis Emanuele et Yannik Van Roy m’avait déjà relativement choqué. Ces personnes ont fait le choix d’habiter Wemmel,en Flandres, et donc de s’exclure des mécanismes « normaux » de l’inscription. Il n’y avait donc pas lieu de s’étendre sur une situation qui – de par le choix des protagonistes – devenait complexe.

Vos propos par contre, me sont directement adressés, ainsi qu’aux élèves que je rencontre tous les jours dans mon école multi-culturelle du Nord-Est de la ville (mais son profil n’est pas fondamentalement différent de celui des autres écoles où des places existent encore en 1ères communes). Vous êtes très explicite dans vos propos – mêmes si vous êtes « désolée » pour le terme employé : nous sommes des écoles « poubelles ». Ce qui, si vous voulez avoir l’honnêteté d’entendre vos propres mots avec les oreilles de ceux qui travaillent et étudient dans ces écoles, revient à les traiter de « déchets ».
Je serais en classe, je laisserais maintenant planer un long silence pour permettre à tous de réfléchir un instant.

C’est donc un professeur « déchet » qui va vous parler, vous pouvez donc jeter directement mes propos dans la poubelle, puisque c’est la place qui me revient. Mais si vous ne le faites pas, je vous invite à réfléchir à une autre de vos propres paroles: l’alternative à une école comme celle où je travaille, c’est de « le laisser là dans un bon enseignement avec heu… des valeurs et tout le reste… » et ce point m’intéresse, car je voudrais savoir quelles sont ces « valeurs » et comment vous les démontrez ?

Je vais essayer d’être aussi factuel que possible: l’école où je travaille compte des enfants venus de dizaines d’horizons différents, si ils sont assez nombreux à avoir la nationalité belge, je ne crois pas qu’ils soient nécessairement la majorité. Ils ne parlent pas tous français à la maison, mais tous sont bilingues, voir tri- ou quadri-lingues en arrivant chez nous. Et pourtant, bien peu sont filles et fils de fonctionnaires européens… Ils ont le teint brillant ou mat, la peau blanche, brune, jaune, noire, les cheveux de toutes les couleurs, avec ou sans foulard. Et aujourd’hui, jour de la fête de l’Aïd, un nombre non négligeable a choisi de rester en famille, même si cela n’est pas autorisé par « la loi ».

Ces enfants m’apprennent tous les jours à pratiquer les valeurs de respect des autres. Ces enfants m’obligent à me rendre compte qu’il n’y a pas sur terre que des femmes et des hommes européens, ayant vécu dans le confort de notre vieux continent pacifié depuis des générations, rompus aux codes sociaux que nous nous sommes construits. Ces enfants sont des adolescents qui revendiquent leur statut à coup de déclarations parfois choquantes, mais que nous pardonnerions tellement plus facilement si elles sortaient de la bouche de nos petits Nathan et Victor. Leurs marques de respect existent, mais ce sont celles qu’ils ont appris dans leur famille. Elles nous paraissent parfois incongrues ou anachroniques, mais eux non plus ne comprennent pas toujours ce que nous en attendons.

Je suis cependant persuadé que vos enfants auraient pu aussi faire l’expérience de telles écoles de manière positive. C’est en tout cas ce que me disent les parents que je rencontre. D’abord, ils auraient la joie et le bonheur de retrouver chaque soir leurs parents – et leurs en sauraient gré pour cela. Ensuite, ils apprendraient dès aujourd’hui à vivre avec ceux qui feront, qu’on le veuille ou pas, la génération de demain, et au lieu de la construire dans le conflit (« eux » dans leurs « écoles-poubelles » et « nous » dans nos internats-élitistes), ils le feraient dans l’apprentissage du dialogue et parfois aussi d’une enrichissante confrontation. Croyez vous que vos enfants bénéficieront de plus d’attention là où vous les envoyez ? La seule certitude que j’ai, c’est qu’ils se détacheront de vous, et que vous ne pourrez pas remplir votre rôle d’accompagnement comme vous auriez pu le faire en le gardant près de vous.

Vous êtes furieux contre la CIRI parce qu’elle vous propose des solutions qui ne vous conviennent pas ? Pourquoi une telle peur de voir des solutions nouvelles émerger ? Regardez le monde autour de vous ! A quoi ressemble-t-il le plus ? A votre internat (excellent en l’occurence) de Dinant ou à notre école des environs de Schaerbeek ? Je ne parle pas ici de votre monde rêvé, mais de la réalité quotidienne qui se construit.

Revenons à la question des valeurs. Le décret mission qui est le produit d’un processus démocratique (car oui, nous vivons dans une démocratie qui définit ses règles de fonctionnement) auquel vous avez peut-être participé (il est vrai que vous êtes encore jeunes et que c’était en 1997) précise les quatre missions de l’enseignement obligatoire en Communauté Française:

  1. promouvoir la confiance en soi et le développement de la personne de chacun des élèves;
    Pensez-vous servir la confiance en soi de votre enfant en l’isolant dans un cocon sécurisé qui l’écarte le plus longtemps possible de la réalité dans laquelle il est appelé à vivre ?
  2. amener tous les élèves à s’approprier des savoirs et à acquérir des compétences qui les rendent aptes à apprendre toute leur vie et à prendre une place active dans la vie économique, sociale et culturelle;
    Hormis les affirmations non vérifiables des directions d’écoles et en l’absence de tout outil de comparaison sérieux, qu’est-ce qui vous indique que votre enfant pourra acquérir de meilleurs compétences – sachant en plus que vous ne pourrez assurer le suivi de ces acquis en raison même de la distance qui vous séparera de lui.)
  3. préparer tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d’une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures;
    Est-il vraiment nécessaire que je commente ce point, qui me paraît fondamental si nous voulons pouvoir vivre demain dans un monde pacifié ? En qualifiant les autres cultures de « cultures-déchets », ne compromettez vous pas fortement les chances de votre enfant d’atteindre cet objectif ?
  4. assurer à tous les élèves des chances égales d’émancipation sociale.
    Croyez vous qu’un enfant fréquentant une « école poubelle » aura plus de chance d’émancipation sociale si cette école est transformée en ghetto, et – a contrario – pensez vous qu’un enfant issu d’un milieu social plus aisé ait moins de chance d’émancipation sociale parce qu’il aura fréquenté une école comme celle où je travaille ?

Voyez vous, Madame Blanco, je crois vraiment que vous avez fait ce que vous pensiez être le mieux pour votre petit garçon. Je lui souhaite sincèrement de vivre une expérience enrichissante là où vous l’avez inscrit.

Mais ne transformez pas votre peur qu’il soit confronté à des enfants différents par leur origine ethnique ou sociale en discours injurieux. Mettez vous un instant à la place de ceux qui auront vu votre interview à la télévision, qui croiseront votre enfant. Si ils se sont – comme moi – entendus traiter de déchets, il leur faudra sans doute tout le courage, toute la patience et toute la tolérance que vous avez laissé sur le bord de la route pour ne pas à leur tour enrager…

Votre « Soir », vous le prenez en Delvaux ou avec du Bouillon ?

Notre grand quotidien national vit certainement au rythme de débats internes intenses. Du moins je l’espère. Car au vu de deux des éditoriaux de ce samedi on peut y trouver tout et son contraire. Heureusement dirais-je, car je ne cacherai pas que la soumission des éditoriaux de Béatrice Delvaux au discours néo-libéral a bien besoin de l’analyse historique de Pierre Bouillon pour garder un minimum de sérieux au débat. Continuer la lecture de Votre « Soir », vous le prenez en Delvaux ou avec du Bouillon ?

« Ca » n’arrivera jamais… ou comment clôturer en beauté 2015 !

Voilà, c’est fait. Quand il y a trente ans toute l’Europe regardait goguenarde un vieux déjà gâteux invoquer Jeanne d’Arc en réclamant « La France aux français », l’immense majorité d’entre nous pensait à un épiphénomène qui s’éteindrait étouffé par sa propre vacuité ou son ridicule.

Et nous voici, ce lendemain de St Nicolas, improbables Bruxellois, coincés au milieu d’un territoire contrôlé par des nationalistes eux-mêmes otages d’une des extrêmes-droites les plus agressive d’Europe, et à 100 km d’un nouveau territoire soumis aux chemises brunes de la famille Le Pen.

Est-ce donc ici que nous ont amené septante années de paix gagnées par une coalition qui l’espace d’une guerre avait fait passer au second rang les formes les plus caricaturales du libéralisme et du socialisme pour vaincre ce que l’on appelait alors la bête immonde ?  Combien de familles déchirées, amputées pour cela ? Et aujourd’hui leurs enfants et les générations qui les suivent semblent avoir tout oublié. Faut-il avoir été marqué personnellement au fer rouge pour craindre le feu ? Voir les souffrances, les blessures de nos mères et de nos pères ne nous aura donc pas suffit.

Je ne sais quel sera l’événement retenu par les historiens lorsqu’il s’agira de définir le jour où l’Europe bascula à  nouveau dans l’obscurantisme. Il ne sera cependant pas loin de l’année 2015. Une année pendant laquelle ceux à qui nous avions confié le sort de l’Europe ont choisi de céder à  la peur et à la confrontation. Une année pendant laquelle cinq à six millions de réfugiés se sont retrouvés sur les routes du monde à fuir les meurtres, les viols, les mutilations et les catastrophes naturelles. Une année pendant laquelle l’Europe a vendu plus d’armes aux pays du tiers monde qu’il n’en faut pour détruire la planète. Une année pendant laquelle les banquiers du monde, ressuscités de la crise qui les avait mis au tapis il y a sept ans auront refusé d’aider ceux-là même qui les avaient nourris quand ils mourraient de faim. Une année pendant laquelle chaque jour qui passait aura vu des milliers d’êtres humains mourir soit de faim, soit sous la torture, soit sous les bombes financées par nos achats de pétrole, d’essence et de gaz. Une année pendant laquelle nous aurons continué d’acheter des T-shirts fabriqués avec la sueur d’enfants esclaves bien loin d’ici. Une année qui se terminera avec un arbre de Noël dont l’ombre couvrira des « objets connectés » fabriqués en Chine, en Inde ou en Corée, par des armées de travailleurs sous-payés. Une année pendant laquelle rien qu’en Belgique 600 personnes seront mortes sur les routes, la plupart fauchées par des conducteurs en excès de vitesse, d’alcool, ou des deux. Une année pendant laquelle comme toutes les précédentes, ce seront les crimes commis à l’intérieur même des familles qui auront fait le plus grand nombre de victimes.

Et pourtant, que retiendrons-nous de cette année ? Qu’est-ce qui va occuper la une des rétrospectives qui vont se succéder dans les prochains jours dans nos journaux et sur nos écrans ? La mort des journalistes de Charlie Hebdo, celle des 130 victimes du 13 novembre à Paris, celles du Musée Juif de Bruxelles. Et surtout la peur, cette peur que nos dirigeants incapables de nous faire aimer la paix ont choisi de distiller en nous pour assoir leur emprise. Cette peur qui nous fait accepter l’amputation systématique de nos libertés. Cette peur qui justifie de jeter dans nos rues des gamins en treillis militaire. Cette peur qui fait prendre à un Premier Ministre des airs de matamore à la proue d’un bateau parti faire une guerre impossible à un ennemi insaisissable.

Cette peur qui fait enfin que de Copenhague à Séville, une tâche brune s’étend de plus en plus sur l’Europe, que là où l’on voyait des foyers de résistance, ceux-ci se retrouvent bien vite éteints par de nouvelles peurs. Et l’incontestable victoire du Front National en France ce dimanche, couplée au manque d’intérêt évident de la population pour la chose politique (il suffit de voir le taux d’abstention de ces élections régionales pour s’en convaincre), nous montre l’ampleur de l’échec éducatif auquel nous sommes confrontés.

Je veux en effet parler d’échec éducatif, et donner à cet échec une dimension collective. Il serait trop facile de dire « c’est la faute aux politiciens ». Nous avons encore la chance – pour combien de temps encore ? – d’avoir à la tête de nos pays des femmes et des hommes choisis par l’ensemble de leurs populations. Que cela nous plaise ou pas, les femmes et les hommes qui nous gouvernent sont le reflet de ceux qui les ont élus. Prenons nos responsabilités collectives. Nous avons élu des représentants soumis aux injonctions des milieux nationalistes, économiques, financiers, sociaux et/ou sociétaux. Parmi ceux-ci, ce sont les représentants nationalistes, qui se nourrissent des peurs de l’autre qui ont aujourd’hui la cote et qui nous dirigent. Comme les leaders de mouvements sociaux (comme les syndicats) ou sociétaux (comme les écologistes) sont généralement centrés sur la défense des droits des êtres humains dans une approche internationale ou universelle, leurs intérêts sont rarement communs à ceux des nationalistes, centrés sur des politiques de soit disant identité culturelle. C’est ainsi laisser le chemin libre à une alliance entre nationalisme et libéralisme économique et financier. Car ce qui intéresse au plus haut point l’actionnariat des firmes transnationales, c’est la maximisation de ses profits. Et celle-ci se trouve finalement facilitée (du moins à court terme) par une forte liberté de circulation des biens, combinées à une faible liberté de circulation des personnes. Seule cette combinaison permet en effet de faire produire par des enfants esclaves les T-shirts ou les iPhones qui seront ensuite achetés par les consommateurs plus nantis.

Nous voici donc avec cette situation que doit craindre tout système un tant soit peu démocratique: élire des représentants dont les intérêts sont en conflit avec ceux du système. Et ce qui est prévisible se passe:

  1. Créer un sentiment de peur qui fasse se « resserrer » la population derrière ceux qui la gouvernent.
  2. Identifier un ennemi aussi différent que possible du « coeur de cible » électoral, et de préférence incapable (au sens juridique du terme) de se défendre: quoi de mieux aujourd’hui que d’hypothétiques barbus terroristes, si possibles réfugiés syriens mais à la fois tortionnaires de réfugiés syriens…
  3. Faire croître artificiellement le sentiment de peur de l’ennemi, par exemple en utilisant des événements extérieurs pour faire croire à une menace intérieure, quitte à devoir gérer l’absence totale de preuve d’une menace intérieure à coup de « secret de l’enquête »…
  4. Démanteler les outils de contrôle démocratique vis à vis du pouvoir en place (tentative de ré-introduire la censure – affaire Mythra/Médor, suppression des juges d’instruction en matière de criminalité financière, concentration des pouvoirs judiciaires dans les mains policières,…)
  5. Créer une prison émotionnelle pour les autres acteurs politiques qui – soumis à la peur de leur propre électorat sans doute – acceptent de jouer la « solidarité nationale » vis-à-vis d’une menace dont on refuse de leur montrer la réalité.

Les étapes suivantes sont malheureusement trop connues. Restriction des libertés individuelles (il est bien connu que « si vous n’avez rien à cacher », cela ne pose pas de problème que l’on puisse examiner en détail votre vie privée). Fin des mécanismes de solidarité sociale (exclusion des chômeurs, des pauvres, des étrangers…)

Dans le schéma qui se construit en Belgique, on voit comment la N-VA est en train de construire une situation dans laquelle, idéalement, ce ne sera plus elle qui demandera un démantèlement des solidarités nationales, mais bien les « autres » (Bruxellois ou Wallons). Ce qui lui permettra la plus ultime des forfanteries: comme c’est logiquement celui qui exige de pouvoir partir d’un système de solidarité qui doit en payer le prix, ce seront donc encore les Bruxellois et les Wallons qui passeront à la caisse… Là où tout le monde disait « laissons les nationalistes flamands partir d’eux-mêmes, ils seront confrontés à une note salée qui les fera réfléchir », on peut constater qu’en effet, ils ont réfléchi et retourné la phrase dans l’autre sens, tout en rendant la vie impossible sur le plan des valeurs aux partenaires bruxellois et wallons.

2015, après 70 années de paix relative, l’Europe de l’ouest retrouve ses démons. La génération qui avait connu le pire s’en est allée, et même ses enfants n’auront pas été capables de défendre les acquis de cette paix.

 

La réponse du Cabinet de la Ministre de l’Enseignement Obligatoire

Je vous avais communiqué hier la lettre que j’avais envoyée à Madame la Ministre de l’Enseignement Obligatoire.

Je viens de recevoir une réponse, et il me semble plus honnête de ma part de la reproduire. En effet, l’élégance de répondre à un courrier comme celui que j’ai adressé doit être reconnue, même si le contenu est bien entendu sans surprise (et ne me pose d’ailleurs pas problème).

J’ai cru comprendre hier soir qu’une commission d’enquête spéciale sur le terrorisme serait  lancée au Parlement, j’espère que celle-ci aura bien pour mission d’examiner la mesure dans laquelle le Gouvernement aura été respectueux des droits et des libertés individuelles dans ses interventions policières et militaires.

Voici le texte de la réponse du Cabinet de la Ministre de l’Enseignement Obligatoire:

J’accuse bonne réception de votre courriel  de ce 24 novembre à Madame la Ministre, et vous en remercie.

Par la présente, je souhaite vous indiquer que Madame la Ministre a travaillé en étroite collaboration avec les autorités compétentes et sur base des informations et des recommandations qui étaient communiquées, tout en intégrant les approches des membres du cabinet qui avaient une connaissance pragmatique de l’école, comme anciens préfets, ou directeurs d’école primaire ou secondaire.

Elle comprend les réflexions que vous formulez, les hypothèses que vous avancez.

Elle mesure la tâche particulièrement complexe qui est la vôtre dans le cadre scolaire qui est le vôtre.

Elle vous demande de faire confiance à votre expérience et votre bon sens pédagogique pour mener à bien, autant que possible, cette rencontre avec les questions particulières de vos élèves dans leurs spécificités.

Si certaines mesures de prévention et/ou de protections devaient être adaptées ou réévaluées, n’hésitez pas à en parler à votre direction, à vos représentants syndicaux et/ou, le cas échéant aux membres de votre Conseil de prévention et de protection du travail  ou de votre Conseil d’entreprise.

Conscient de la difficulté de cette période, je vous prie d’agréer mes salutations respectueuses,

Les 12 mesures qui n’empêcheront jamais un fou de commettre un acte terroriste

Après les attentats dramatiques et ignobles qui ont frappés la France et la Belgique au coeur de leurs valeurs fondamentales ces dernières semaines, on attendait logiquement de nos gouvernants qu’ils prennent des mesures symboliques pour protéger les populations des actes de folies de quelques fanatiques, sans mettre en danger ces valeurs mêmes qui ont été attaquées de l’extérieur.

C’était sans doute oublier que les gouvernements (et singulièrement le nôtre) sont aujourd’hui inféodés aux mouvements populistes qui profitent de la mauvaise gestion des crises économiques et sociales pour instiller leurs politiques de peur, de haine et d’exclusion.

Ainsi, on a sans surprise pu constater que les douze « mesures » prises par le gouvernement N-VA (car, au vu de la campagne d’affichage, il n’y a pas de doute, c’est la N-VA qui est au commande)

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allaient toutes dans le même sens: la réduction de nos libertés fondamentales. En quelque sorte, au nom de la défense de nos libertés fondamentales, pour lutter contre des gens qui sont prêt à mourir – et qui le prouvent – parce que leurs valeurs vont à l’encontre de ces libertés fondamentales, nous allons … réduire les libertés fondamentales.

Quelle plus belle victoire pouvons nous offrir aux radicaux de tous poils que d’agir dans le sens qu’ils veulent imposer à l’histoire, sous prétexte de les retarder dans leur combat ?

On aurait pu espérer, comme je le lisais hier encore sous la plume d’Anne Löwenthal et d’autres, que les fameuses douze mesures ressembleraient plutôt à ceci (piquées à Anne Löwenthal sur son mur Facebook):

1. Une réforme en profondeur de l’enseignement
2. La création d’un service d’accueil et de désintoxication des jeunes embrigadés par des extrémistes
3. La fin des exclusions des chômeurs et la réintégration des exclus
4. Un renforcement des associations d’alphabétisation
5. L’instauration d’une allocation universelle avec un partage du temps de travail
6. L’ouverture de crèches pour garantir un accueil de qualité à tous les enfants
7. Une réelle gratuité de l’enseignement
8. Un renforcement des moyens alloués à la culture
9. Un renforcement des services sociaux
10. La suppression des SAC
11. L’intensification de la lutte contre les discrimination
12. La fermeture des prisons au profit de mesures alternatives

Je ne dis pas que je partage à 100% ces propositions (en tous cas dans l’optique d’une lutte contre le radicalisme religieux), mais une chose me paraît certaine:

Aussi longtemps que nous nous contenterons de renforcer les mesures répressives à l’égard de gens qui n’aspirent qu’à devenir des martyrs, nous renforcerons leurs motivations à agir et donc risquons principalement d’être contre-productifs. Faire un mort chez les radicaux, c’est aussi motiver 10 autres à se lever.

Les mesures de protection des populations civiles ont du sens, aussi longtemps qu’elle ne serve pas principalement à restreindre les libertés individuelles. Or ce que va faire notre gouvernement c’est diminuer nos libertés individuelles (plus d’écoutes, plus de contrôles a priori, plus de délits de sale gueule, plus de fichage, moins de liberté d’association, …)

Les vraies mesures de prévention vont dans le sens de l’éducation et de la désintoxication: quels moyens sont aujourd’hui mis à la disposition des enseignants, confrontés aux discours d’ados en révoltes – rappelons que c’est le rôle d’un ado d’être en révolte – qui soutient les thèses complotistes ? Quels espoirs leur donner pour leur avenir ? Dans quelle mesure les responsables d’entreprise qui ont défilés dimanche dernier seront-ils moins curieux de la couleur de la peau des candidats employés pour ne se concentrer que sur les compétences offertes ? Verra-t-on demain la grande fraternité des marches « Charlie » se transformer en une fraternité et une égalité réelle face à l’emploi, à l’aide sociale, à la solidarité en général ?

Le débat n’est pas tant celui de l’intégration que celui de la véritable égalité des chances. Aussi longtemps que des jeunes se sentiront exclus de notre société parce qu’ils n’ont pas le bon patronyme, la bonne couleur de peau, le bon accent, le bon vêtement sur eux, la bonne casquette, le bon couvre-chef (honnêtement, qu’est-ce qui est le plus ridicule, le dernier bibi de Mathilde où le foulard de votre voisine ?), ces jeunes se regrouperont et écouterons ceux qui savent utiliser leurs ressentiment normal pour les transformer en martyrs potentiels.

Finalement, ce qui est le plus étonnant, ce n’est pas que quelques dizaines de jeunes exclus deviennent des terroristes. C’est que devant l’absence d’action contre l’exclusion, il n’y en ait pas des milliers…

 

Serais-je devenu « has been » ?

Mon récent article sur Quand un Elu Ecolo dérape m’a valu les foudres d’un de mes lecteurs préférés. Ce lecteur super-attentif de ma prose m’explique qu’il est devenu tout à fait normal d’utiliser cet épisode de « La Chute » pour parodier l’une ou l’autre personnalité. Que nombres de personnalités belges, françaises et autres ont été victimes de ces parodies. Que l’auteur de « La Chute » lui-même trouve ces détournements amusants. Bref, l’usage répété de cet extrait à des fins de dérision enlèverait « en soi » toute intention d’assimilation entre le nazisme et la personne ciblée par la parodie.

Plus je réfléchis à cette remarque, et moins je la trouve logique. Une première réflexion qui s’impose à moi, c’est la question de la répétition qui normalise. Il est exacte qu’une norme se forme en partie sur base de la répétition habituelle d’un phénomène (au sens philosophique du terme) donné. Mais cela n’est qu’une partie de la constitution de la norme. Pour que norme il y ait, il faut à la fois la répétition du phénomène et son acceptation comme un facteur environnemental positif. Si le phénomène répété produit du mal-être social, il n’est pas considéré comme « normal ».

Pour moi donc, le simple fait qu’un nombre important de gens utilisent aujourd’hui dans leur langage quotidien certains termes vulgaires ne rend pas cet usage « normal ». Il le rend simplement fréquent. Le fait que les réseaux sociaux permettent aujourd’hui à des jeunes de rendre plus visibles leurs actions de harcèlement de leurs compagnons de jeux ne me paraît pas une « normalisation » du phénomène. Par contre, on peut constater la hausse de la fréquence des harcèlements. De la même manière, le simple fait que l’extrait de « La chute » soit utilisé par de nombreuses personnes pour en railler d’autres ne fait pas de ces railleries quelque chose de « normal », mais simplement de « fréquent ». En fait, ce constat enlève à ma perception de « l’oeuvre » que je critiquais son seul caractère positif: l’originalité.

A côté de cette discussion sur la normalité et la fréquence, il y a aussi le choix des personnages. Dans la parodie incriminée, c’est un phénomène très parallèle à la scène du film qui est rejoué: la plongée dans la folie d’un homme qui décide de rejeter la responsabilité de son échec sur les autres. C’est aussi cela qu’est censé faire Charles Michel-Hitler. Et donc, cela facilite l’assimilation dans la perception des deux personnages.

Il y a un phénomène doublement pernicieux à l’oeuvre: d’une part, assimiler un personnage actuel au monstre le plus universellement reconnu du XXème siècle est un acte qui dépasse la simple indélicatesse. D’autre part multiplier les utilisations parodiques « mineures » du Reichsfuhrer, c’est finalement lui enlever son caractère extra-ordinaire. C’est en quelque sorte… le normaliser.

Et là, le bas blesse manifestement. Derrière chaque démocratie, il y a souvent un Hitler, un Staline, un Pol Pot, un El Hassad qui se cache. Donner à de tels personnages la légèreté d’un acteur comique, c’est détruire le signal symbolique de danger qu’ils représentent par rapport à une morale citoyenne. Se moquer de Charles Michel (que, je le rappelle, je ne porte pas du tout dans mon coeur) en utilisant une vidéo dans laquelle le message analogique est la colère d’Hitler, alors que le message digital (les sous-titres) est un texte humoristique, c’est créer une confusion dans l’information diffusée: « Si Charles Michel a le visage de Hitler, et que Hitler porte les paroles de Charles Michel, alors on peut se demander si l’un est plus dangereux que l’autre ». Il faut se promener dans les cours de récréation de 2014 pour se rendre compte du danger de telles confusions, et de la responsabilité supportée par ceux qui les créent.

Donc, mon cher lecteur favori, tu constateras que ton vieux radoteur n’a pas changé d’avis. J’espère que tu ne lui en tiendras pas rigueur et que cette réflexion continuera à nourrir de riches discussions entre nous.

Enseignement: mes pistes pour le nouveau premier degré

Travaillant dans l’enseignement depuis seulement trois ans, je ne peux que constater le peu de crédibilité que la nouvelle réforme du premier degré de l’enseignement secondaire semble recevoir de la part des acteurs de première ligne.

Il est vrai que pour un enseignant avec une longue carrière derrière lui, cette réforme est la énième et ne semble pas fondamentalement « révolutionnaire ». Heureusement d’ailleurs, car les mêmes acteurs de la première ligne se révolteraient sans doute face à un changement massif. Et pourtant…

Et pourtant, il me semble qu’il y a des pistes qui pourraient être examinées, sur base des éléments du nouveau décret, et sans doute même dans le respect de celui ci. Ce que j’ai compris de cette nouvelle organisation (en tous cas pour ce qui concerne le premier degré « commun » que fréquente la majorité de nos têtes blondes dès lors qu’elles ont franchi l’épreuve du CEB):

  • Il faut prendre le premier degré comme un ensemble de deux ou trois ans devant permettre aux élèves d’acquérir les compétences nécessaires pour s’insérer avec succès dans le deuxième degré qui conviendra le mieux à leurs aspirations et à leurs compétences;
  • cette notion d’ensemble implique la disparition du redoublement à quelque stade que ce soit: un élève passe normalement deux ans dans le degré pour obtenir son CE1D, et dispose d’une année supplémentaire (la 2ème S) pour renforcer ses compétences si elles ne sont pas suffisante pour envisager le 2ème degré de son choix.
  • si possible cette réforme doit se faire sans modification sensible en terme de personnel éducatif (heureusement, si l’on veut bien considérer que nous possédons le plus haut taux d’enseignant par élève au monde).

L’aversion de l’être humain face au changement nous pousse à croire que ces modifications devront se faire dans un schéma d’organisation scolaire inchangé. Si c’est le cas, on verra bien entendu des élèves arriver en première année d’humanité en se disant que « de toute manière, en trois ans, on passe d’office ».

Il me semble que l’on pourrait sans doute regarder les choses autrement, à condition de remettre en cause certains tabous:

  1. Le premier tabou que je mettrais à mal est celui de la remise à zéro des compteurs en début d’année scolaire: une fois les épreuves de juin terminées, la réussite ou l’échec constaté, les décrets actuels comptent sur des documents administratifs (les PIA) pour assurer la transition d’une année sur l’autre. Dans les faits, les professeurs trop concentrés sur la relation à créer avec leurs nouveaux élèves, ne lisent pas ces PIA, ne discutent que trop peu avec les collègues ayant pris en charge les élèves l’année précédente, et partent de l’hypothèse que leur cours de deuxième année « doit bien être donné ». Le matériel scolaire n’aide pas: les élèves ont « remis » les manuels de première année en vente, ou en retour de location, et disposent désormais de manuels (de deuxième année) qui n’est peut-être pas encore adapté à leur propre acquisition de compétence.
  2. Le deuxième tabou que je mettrais en question est celui de l’attachement du titulaire à un « groupe classe ». Le titulaire est responsable aujourd’hui d’un groupe d’élèves qui est construit comme un « bloc » immuable, avançant ensemble dans tous les domaines simultanément. Les élèves restent 80% du temps dans le même local (qu’il soit petit, grand, confortablement équipé ou pas), et ils voient se succéder au cours de leur semaine les professeurs. Le titulaire perçoit d’abord la classe comme un « groupe » qui lui appartient en tant que groupe. Il s’attache bien entendu aux individualités, mais ne peut s’empêcher de mettre chaque individualité en relation avec le groupe-classe en qualifiant des notions d’influences mutuelles de l’enfant sur le groupe et du groupe sur l’enfant.

Alors, quelle serait ma proposition ?

  1. Créer une continuité d’enseignement sur les deux premières années pour les élèves respectant un parcours « normal » dans un domaine de compétence: par exemple, comme professeur de néerlandais, une de mes attributions serait de faire suivre le cursus de base en néerlandais à une majorité d’élèves, et ce pendant deux années d’affilée. Je serais donc responsable de les amener à la réussite en deux ans ou à identifier suffisamment tôt un besoin de soutien ou de remédiation. J’enverrais ainsi en remédiation immédiate tout élève qui sur un point particulier du programme, n’arriverait pas à acquérir les compétences requises au même rythme que ses congénères. Ces deux premières années se caractériseraient donc par une continuité d’enseignement, des remédiations immédiates chaque fois que c’est nécessaire, et un bilan de compétences acquises exprimé positivement et pas en terme de réussite ou d’échec. Le complément de cette sanction serait de savoir si les compétences acquises permettent ou non d’affronter la matière proposée au 2ème degré. C’est la notion de « groupe-cours » qui remplace celle de « groupe-classe ».
  2. Du point de vue des élèves, il n’y aurait pas de remise à zéro des compteurs: il faut avoir acquis un niveau de compétence que l’on peut rendre perceptible de manière progressive: un peu comme un jauge qui indiquerait où l’on en est par rapport à un parcours idéal. Et ce parcours n’est pas décrit comme une suite de 2 années, mais bien comme un degré qui se parcours en deux ans. Il n’y a plus de « réussite » ou « d’échec » en première année… parce qu’il n’y a plus de « première » année. Il y a un plus long congé au milieu d’un cycle de deux années civiles. Et dans la grande majorité des cas, on retrouve dans chaque matière le professeur que l’on avait l’année précédente
    Bien entendu, cette proposition présente le risque des situations relationnelles difficiles entre un professeur et un élève. Il me semble que le rôle d’un médiateur scolaire pourrait alors aussi être d’aider à trouver des solutions à de telles situations, incluant à l’extrême le déplacement d’un élève d’un groupe-cours vers un autre…
  3. Que se passerait-il alors la troisième année ? Ne pourrait-on envisager une année beaucoup plus ciblée sur les compétences faisant défaut, et un simple « entretien » des connaissances et compétences dans les domaines qui ont donné satisfaction au cours des deux premières années ? Imaginons même un élève avec de très sérieuses difficultés dans quatre branches importantes: Langue Maternelle, Mathématique, Sciences et Néerlandais. Mon horaire de prof de néerlandais pourrait très bien comporter une plage horaire de quelques heures (plus que l’horaire normal du degré – par exemple 6 heures au lieu de 4) pendant laquelle je travaillerais les points faibles des élèves n’ayant pas acquis les compétences requises en néerlandais. Deux des ces (par exemple) six heures pourraient être consacrées à des travaux pratiques obligatoires pour TOUS les élèves de troisième année du premier degré, afin de maintenir leur niveau de compétence en néerlandais (par exemple en organisant des tables de conversation). J’imagine que tant un prof de math, qu’un prof de français ou de sciences pourrait imaginer une formule similaire.
  4. Un autre rôle qui change fondamentalement d’après moi dans une telle approche, est celui du « titulaire ». De mon point de vue, je ferais disparaître cette notion au profit d’une notion de « coach individuel », tout professeur pouvant être appelé à remplir ce rôle pour un ou plusieurs élèves. Chaque élève devrait choisir ou se voir assigner un professeur (peu importe la matière) qui serait son référent au sein de l’école, et le lien avec les parents en ce qui concerne la scolarité. L’avantage me paraît important: aujourd’hui, quelques professeurs se chargent de toutes les difficultés administratives liées à toute une classe. Cette charge est énorme et rend presque impossible l’individualisation des suivi. L’alternative serait de demander à chaque professeur (ou à des professeurs qui seraient volontaires pour cette démarche) d’effectuer le suivi individuel de trois, quatre ou cinq élèves. Il pourrait alors consacrer plus de temps individuel à chacun de ses « pupilles », et effectuer une coordination plus fine jusqu’au conseil de classe.

Beaucoup diront que mes idées ne sont pas nouvelles. Beaucoup trouveront des tas de raisons pour ne pas pouvoir les mettre en oeuvre. Mais peut-être que cette réflexion m’aidera moi à mettre mes propres idées au clair, et à envisager différemment les années qui se présentent devant moi.