Une autre histoire de parc…

Les événements de ces dernières semaines, et paradoxalement de ces dernières heures, n’ont cessé de ramener à ma mémoire le souvenir d’un autre parc, toujours bien vivant lui: People’s park à Berkeley (Californie).

J’ai eu l’occasion de loger aux abords immédiats de ce parc, dans mon véhicule, par choix personnel, cet été. J’étais intrigué par l’énorme densité de sans abris qui y dormaient, par le calme et l’organisation qui y régnait, et par le « vivre ensemble » qui existe entre les occupants de ce parc et les autres habitants du quartier, nettement plus « upper middle class », puisqu’il s’agit du quartier immédiatement voisin de la prestigieuse University of California Berkeley.

Il se fait que j’utilisais presque quotidiennement les toilettes publiques de ce parc, et c’est sur le mur de celles-ci (au demeurant toujours propres) que l’histoire du lieu est racontée par un magnifique graffiti (voir photo).

L’histoire du parc remonte à la fin des années 50 lorsque l’université de Californie acquis des terres proche de son campus pour ériger des logements étudiants et des terrains de sports, tout en ne disposant pas des fonds pour réaliser les projets de construction.

Entre 1967 et 1969, l’université se mit cependant à construire la zone, à l’exception d’un petit terrain qui servait de plus en plus de dépôt d’immondices et de carcasses de voitures accidentées. Et c’est en avril 1969 que les habitants du quartier décidèrent de transformer cet espace en parc public, malgré le refus opposé par l’Université, propriétaire des lieux.

Rapidement, un groupe d’un millier de personnes se constitua et commença à transformer la décharge en un parc dont la fonction principale était d’offrir une grande liberté de parole aux étudiants, aux portes, mais en dehors du campus. Les autorités de l’université firent mine de laisser de l’autonomie aux occupants du parc puis annoncèrent sans crier gare le 13 mai 1969 qu’elles allaient placer une clôture et commencer les travaux de construction immédiatement.

Le gouverneur de la Californie était un certain Ronald Reagan… et il disait du campus de Berkeley que c’était un « port » pour les sympathisants communistes, les manifestants et les déviants sexuels. Il considérait la création du parc comme un défi gauchiste aux droits de propriété de l’université et pensait que c’était une opportunité pour sa campagne électorale. Passant outre la promesse de l’Université de ne rien faire au parc sans concertation, il envoya la troupe pour vider les lieux le 6 mai 1969 à l’aube, et fit placer une clôture de fils barbelés. Cette action est toujours connue comme l’acte le plus violent de toute l’histoire de cette université.

En quelques heures, 4000 résidents du quartier se rassemblèrent et affrontèrent les policiers qui gardaient le parc. Ceux-ci firent usage de leurs armes et blessèrent près de 150 personnes. James Rector, un étudiant, tomba sous les balles de la police.

L’université était déchirée par des conflits internes sur le sort à réserver au parc, mais les autorités de l’état étaient elles décidées à en découdre. L’armée fut appelée sur place et l’escalade continua jusqu’au 30 mai.

Ce jour là, un tiers de la population de Berkeley, soit 30.000 personnes défilèrent et reprirent possession du parc. Un groupe de jeunes filles s’enhardit à fleurir les bayonnettes des gardes civils… le romantisme du « flower power ». Mais ce n’est qu’en 1972, en pleine contestation de la guerre du Vietnam que le parc fut enfin concédé à ses occupants.

Aujourd’hui, et malgré les tentatives récurrentes de l’Université pour monnayer (sous forme de parking) la surface du parc, le lieu est devenu « People’s park ». Il est organisé par une plateforme citoyenne qui peut, elle bénéficier d’une chose qui n’est pas disponible à notre plateforme citoyenne: une météo toujours clémente, avec des températures qui ne descendent guère sous les 15° et une humidité relative assez faible… Mais leur combat reste permanent, même s’il permet aux « NosSDF » locaux d’avoir un endroit pour se poser, et aux ONG du lieu de leur fournir régulièrement soins et aliments…

Je n’ai pu m’empêcher d’évoquer People’s Park en regardant les mésaventures de notre Parc Maximilien. Et je ne peux m’empêcher de faire un parallèle entre le gouvernement de Ronald Reagan et celui de Charles Michel. C’est d’ailleurs sans doute là que se cache le plus bel espoir : face à la réalité citoyenne, les rêves de pouvoir finissent par s’écraser.