La carte et le territoire

Cela fait quelques années que je n’ai plus évoqué ici cette parole d’Alfred Korzybski, père de la Sémantique Générale. La question des migrants, que nos politiciens semblent tellement instrumentaliser aujourd’hui en est pourtant une bonne illustration.

Il existe peu de territoires au monde dont les frontières administratives soient visibles du ciel. Une visite en mode satellite de sites comme Google Earth vous en donnera très simplement confirmation.

Au fil du temps – et des migrations qui ne cessent de traverser la terre – ces territoires ont été découpés et re-découpés pour coller au mieux aux homéostats sociaux qui les occupent.

Mais qu’est ce qu’un homéostat social ? L’homéostasie est un état d’équilibre d’un système. C’est ce moment privilégié et rare où les différentes composantes du système trouvent équilibre et stabilité. Un peu comme une maison qui, au coeur de l’hiver atteint la température demandée au thermostat et la maintient par de petits allumages successifs de la chaudière. Sur le plan social, l’homéostat est donc un moment de paix, pendant lequel un rêve de pérennité s’installe jusqu’à ce qu’une nouvelle perturbation vienne exiger la recherche d’un nouvel équilibre.

Les états, les nations ne sont que des cartes. Des assemblages explicatifs temporaires d’un territoire. Cela fait belle lurette que Bruxelles n’est plus en Lotharingie, ni aux Pays-Bas. Le territoire n’a jamais changé. La carte ne cesse de se modifier.

Le facteur principal de modifications des cartes politiques (car c’est bien de ces cartes là qu’il s’agit), c’est l’impact des faits migratoires. Les mouvements de populations à la surface de la planète ne cessent et ne cesseront jamais. En 1960, l’ouvrier flamand qui cherchait du travail venait encore s’installer à Liège ou Charleroi. Depuis bientôt 30 ans (1987) les étudiants européens passent de longs mois sur les bancs d’universités installées à des milliers de kilomètres de leur domicile dans le cadre des projets Erasmus. Nos chercheurs s’expatrient pour trouver ailleurs les fonds que nos gouvernements leurs refusent. D’une manière générale, l’être humain va rechercher un lieu qui pourra lui offrir des conditions de vie qui répondent à ses besoins fondamentaux de sécurité et de subsistance. Et s’il atteint ce minimum, il cherchera sans doute des lieux qui lui permettront de monter plus haut dans la pyramide des besoins. Besoin de relations, besoin de reconnaissance et d’épanouissement personnel.

C’est cette quête incessante de satisfaction de nos besoins élémentaires et supplémentaires qui justifie la plupart des migrations. Nous ne nous étonnons pas de partir quelques semaines au soleil où vers de nouveaux paysages culturels ou écologiques. Nous nous enorgueillissons du succès de nos « compatriotes » à l’étranger. Ce sont ces mouvements qui redessinnent les cartes. Les hôteliers espagnols apprennent le français, l’allemand ou le néerlandais. Les indiens de l’Orénoque découvrent la télévision. Les new-yorkais prennent leur petit de jeunes au Pain Quotidien.

Les cartes changent sans cesse. Celui qui se croit installé confortablement sur une carte court donc un grand danger. Il est un peu comme une assiette qui, au lieu d’être posée sur une nappe, y serait collée. Changer de nappe impliquerait pour l’assiette sa disparition, alors même que la table, elle, n’as pas changé.

Le territoire sur lequel nous sommes posé ne nous appartient pas. Ce sont nos aīeux qui en ont chassé d’autres occupants où qui se sont mêlés à eux. Nous ne pourrons jamais éviter l’arrivée, ponctuelle ou massive de nouveaux habitants. La carte qui décrit l’occupation du territoire par les hommes changera sans doute. Il ne s’agit là en rien d’une invasion. Ceux qui arrivent chez nous aujourd’hui n’ont ni armes, ni bombes avec eux. On ne trouve dans leurs rangs aucun terroriste. Ils ne demandent que le droit de vivre dans le respect de nos règles. C’est bien souvent parce que nos contrées connaissent la liberté d’expression et d’opinion qu’ils les ont rejointes.

Ils ne demandent aucun privilège dont nous ne pourrions nous prévaloir si nous étions nous-mêmes appelés à fuir la tyrannie qui s’installerait chez nous.

Certains crient à l’angélisme utopiste quand on leur explique que la seule solution à la situation migratoire, c’est l’ouverture des frontières. Ceux là souffrent de l’aveuglement qui à empêché tout au long de l’histoire humaine les détenteurs du pouvoir de comprendre les bouleversements qui finissent par les terrasser.