J’ai eu l’occasion d’assister hier à une conférence-débat organisée par la section de Ramillies d’Ecolo avec comme experts invités deux membres de la section « santé et environnement » de la Société Scientifique de Médecine Générale.
De récentes émissions du magazine « Investigation » de la RTBF avaient en effet soulevé le problème de la présence à des taux anormalement élevés de PFAS (polluants dit « éternels ») dans l’eau du principal captage de Ramillies, captage lui-même situé en pleine zone agricole (mais aussi sous une route nationale). La députée wallonne écolo Bénédicte Linard était également présente.
Mais ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas trop le débat sur les responsabilités politiques (on y viendra ensuite) que celui sur la nature du problème et de ses solutions (si il y en a…)
On ne peut pas traiter un problème que l’on ne connaît pas !
J’ai d’abord retenu de ces présentations que les représentants du monde scientifique font ce que doivent faire les scientifiques : douter et travailler à partir du doute. Les différents polluants qui arrivent dans nos eaux de consommation (mais aussi dans nos terres et par conséquent dans à peu près toute. notre alimentation) continuent à être découverts au fil du temps et de l’évolution de la recherche (on ne trouve que ce que l’on cherche…) et il est illusoire de penser que l’on puisse établir un cadastre complet de tous les produits toxiques, sachant que l’on continuera à en trouver de nouveaux.
Pour faire bref, on peut dire que toute une série de produits toxiques se retrouvent dans nos nappes phréatiques suite aux pratiques agricoles, de mobilité, d’usage militaire et autres qui se sont succédé au cours du dernier siècle. On peut aussi dire qu’avec une vitesse plus ou moins rapide, une fois identifiée la toxicité d’un produit, des mesures d’interdiction sont parfois prise par les autorités en charge de la protection sanitaire de la population.
Il faut cependant reconnaître que le choix de la protection sanitaire est régulièrement mise en balance avec les intérêts socio-économiques des acteurs concernés. Ainsi, on voit qu’à l’heure actuelle, les gouvernements fédéraux et régionaux freinent et rechignent à règlementer l’usage de pesticides dans l’agriculture, non pas tant pour protéger les agriculteurs (qui se révèlent souvent prêt à modifier leurs pratiques si on leur laisse un temps d’adaptation raisonnable), mais clairement pour répondre aux intérêts de l’industrie agro-alimentaire et chimique, proche des milieux politiques au pouvoir. On constatera par exemple que la Ministre de l’Agriculture de la Région Wallonne tente d’éviter l’audition d’experts venus du monde de la Santé Publique lors de sessions de travail parlementaire sur la législation phytosanitaire.
Des dizaines d’années pour assainir l’eau de distribution
Assainir l’eau de distribution peut donc se faire en combinant deux pratiques : la prévention et le traitement.
Il est clair que la solution la plus efficace devrait être la prévention. C’est à dire l’interdiction pure et simple de tous les intrants capables de se dégrader en produits toxiques dans l’eau des nappes phréatiques. Mais cette solution présente plusieurs problèmes:
- entre le moment ou un intrant est interdit et où ses traces directes et indirectes disparaissent de l’eau de consommation, les délais s’expriment en dizaine d’années, au moins. Ainsi, on continue à détecter du DDT, interdit depuis plus de 60 ans, dans certains produits de consommation…
- ce travail de prévention ressemble également à un mythe de Sisyphe. Chaque fois que la toxicité d’un produit est établie par la recherche, il faut adapter et modifier les règlementations relatives aux intrants autorisés. Pour les scientifiques, il n’est même pas certain que l’interdiction pure et simple de tous les intrants solutionnerait le problème…
A côté de la prévention, il faut aussi pouvoir réduire les risques le plus rapidement possible pour une population qui doit quand même pouvoir continuer à s’hydrater autrement qu’avec de l’alcool, des sodas ou des jus de fruits (qui ne sont d’ailleurs pas exempts de traces de PFA, par exemple…). Cette solution aussi présente plusieurs défis:
- dans l’état actuel des connaissances et des technologies, la seule solution de filtration qui atteigne des niveaux d’efficacités rassurants, c’est l’osmose inverse. Le problème de cette solution, c’est que son coût, à l’échelle d’un pays ou d’une région est exorbitant. Les chiffres mentionnés lors de la conférence étaient de plusieurs centaines de milliards d’euros… Trouver des financements publics à l’heure où nos éminences préfèrent s’engager dans des dépenses militaires ou de lutte contre l’immigration non désirée, en désinvestissant massivement des luttes contre [les conséquences du] changement climatique est une gageure qui nous renvoie également aux prochaines décennies.
- Au plan individuel, chacun est « libre » (au sens du libéralisme politique) d’équiper son logement d’un système de filtration dont les performances sont variables. Mais cela pose un grave problème d’inégalité entre les plus démunis et le reste de la population. Ces systèmes de filtration coûtent beaucoup d’argent (et les moins onéreux génèrent de nombreux déchets eux-mêmes polluants, comme les cartouches filtrantes plastique de type Brita). Pourtant, la mission d’une entreprise comme la SWDE est d’assurer l’accès à une eau potable de qualité et en continu pour tous les citoyens de Wallonie, tout en veillant à la protection des ressources en eau et à la durabilité de son réseau. Ce qui n’est finalement plus le cas aujourd’hui.
Conclusion : un peu de fatalisme ne s’impose-t-il pas ?
Ma conclusion va sans doute vous paraître frustrante. Mais pour moi, elle coule de source (ce qui est un comble en l’occurrence…):
- il n’y a aucune chance de voir les eaux souterraines dépolluées avant 30 à 50 ans, même en mettant rapidement les mesures règlementaires en place (et encore);
- il n’y a aucune chance de voir les moyens financiers nécessaires à dépolluer les eaux de consommation avant au moins le même horizon de temps;
- les eaux vendues par l’industrie ne sont pas de meilleure qualité que celles distribuées par les pouvoirs publics et les industriels sont encore moins intéressés par les questions de santé publique que les gouvernements;
En conséquence, nous ne pouvons compter que sur nous-même pour réduire autant que faire se peut les risques liés à la consommation d’eau dite potable.
Voici maintenant la conclusion fataliste promise, elle plagie à la prière de sagesse du Roi Salomon :
- Ayons le courage de changer ce que nous pouvons changer : faisons savoir à nos représentants politiques, à tous les niveaux de pouvoir, que nous sommes en colère contre leur inaction, là où ils sont inactifs…
- Acceptons ce que nous ne pouvons changer : reconnaissons que pendant encore de nombreuses années, nous devrons vivre avec les risques inhérents à la consommation d’un bien qui par ailleurs reste indispensable à notre métabolisme (et faisons ce que nous pouvons pour minimiser ou mitiger le risque)…
- Ayons la sagesse d’apprendre à distinguer entre les deux situations : exigeons de nos représentants qu’ils travaillent à ce qui peut changer et arrêtons de blâmer inutilement ceux que nous aimerions rendre responsables de ce qui ne peut l’être…